Les Juifs de Manille (Philippines)
יהודי מנילה
क्षेत्र : Asie du Sud-Est
रजिस्टर स्मृति · जमाकर्ता, मालिक नहीं
13 सितंबर 2026 को प्रकाशित
Manila में यहूदी समुदाय, Philippines में, देर स्पेनिश औपनिवेशिक काल में और विशेषकर अमेरिकी प्रशासन के तहत बना, विविध मूल के व्यापारियों को समूहित करता हुआ, सेफ़ार्डी और Ashkenazi दोनों, साथ ही विदेशी निवासी। 1930-1940 के दशक में, Philippines ने नाज़ी रीच से बचने वाले यहूदी शरणार्थियों की एक उल्लेखनीय संख्या को आश्रय दिया, जिससे अस्थायी रूप से समुदाय का विस्तार हुआ। Manila इस अवधि के दौरान एक आराधनालय और संगठित सामुदायिक जीवन था। युद्ध के बाद, इन शरणार्थियों और निवासियों में से अधिकांश United States, इस्राएल या अन्य जगहों को चले गए, और समुदाय अवशिष्ट उपस्थिति तक सिमट गया, मुख्य रूप से expatriates से बना।
Introduction
Il existe, aux confins orientaux de la dispersion juive, une communauté qui n'a jamais compté plus de quelques centaines d'âmes et dont l'histoire tient en trois quarts de siècle, mais qui occupe dans le récit du XXᵉ siècle une place sans commune mesure avec ses effectifs. Les Juifs de Manille n'ont pas laissé d'académie talmudique, pas de dynastie rabbinique, pas de corpus de responsa. Ils ont laissé une boutique de joaillerie sur l'Escolta, une usine de cigares, une synagogue de style néo-mauresque sur Taft Avenue, et — au moment où presque toutes les frontières du monde se fermaient — une porte entrouverte par laquelle passèrent environ mille deux cents personnes qui, sans cela, auraient très probablement péri.
Ce livre raconte cette trajectoire dans l'ordre où elle s'est produite : d'abord le négoce, ensuite les institutions, ensuite le refuge, ensuite la destruction, enfin la mémoire. Il commence en 1870, avec trois frères alsaciens débarqués dans une colonie espagnole moribonde, et il s'achève dans une synagogue de Makati où l'on prie aujourd'hui selon le nusach d'Alep, à quelques kilomètres de l'emplacement du temple détruit en 1945.
La communauté juive manillaise fut, d'emblée et jusqu'au bout, une communauté d'implantation récente, cosmopolite et fragmentaire, sans continuité territoriale avec un ancien foyer local. Elle diffère en cela profondément des vieilles communautés séfarades de la Méditerranée, dont la vie collective médiévale s'organisait autour de l'aljama et de ses institutions juridiques et charitables élaborées [Assis, 1997]. À Manille, il n'y eut jamais d'aljama, jamais de kahal enraciné dans la longue durée : il y eut des marchands, puis des réfugiés, puis des expatriés. Cette absence de profondeur temporelle est le fait central autour duquel tout le reste s'organise — y compris la légende d'une antériorité marrane que la tradition communautaire chérit et que l'archive, comme on le verra, ne confirme pas.
L'intérêt du cas manillais tient à cette double nature : périphérie modeste de la diaspora, elle fut néanmoins, entre 1937 et 1941, l'un des rares refuges au monde ouverts aux Juifs fuyant le Reich. Une pièce récemment versée au dossier permet aujourd'hui de dater et de localiser précisément le déclenchement de ce sauvetage : une escale, un navire allemand, vingt-huit familles [« Les origines précises du sauvetage des Juifs de Manille (1937-1945) », découverte Zakhor du 12/09/2026]. Ce détail change la manière de raconter toute l'histoire.
संस्करण (1)
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Chapitre 1 : La Estrella del Norte — les frères Levy sur l'Escolta (1870-1898)
L'histoire documentée de la présence juive aux Philippines commence par un départ d'Alsace. En 1870, trois frères — Adolphe, Charles et Raphaël Levy — quittent Marckolsheim, dans le Bas-Rhin, pour fuir la guerre franco-prussienne et ses conséquences. Selon les récits familiaux recueillis par les chroniqueurs de Manille, c'est leur mère, Luise Blum Levy, qui pressa ses fils de s'éloigner de la région menacée. Les trois frères se séparent à Paris : Raphaël y établit un bureau d'achat, tandis qu'Adolphe et Charles tentent leur chance en Amérique. Après des affaires malheureuses à New York puis à San Francisco, ils choisissent une destination plus improbable encore : la colonie espagnole des Philippines.
Ils y fondent, sur l'Escolta — l'artère commerçante de Manille —, une maison qui allait devenir célèbre dans tout l'archipel : La Estrella del Norte, « l'Étoile du Nord ». D'abord joaillerie, l'affaire se diversifie rapidement en commerce général et en importation : pierres précieuses, montres suisses, gramophones, parfums, produits pharmaceutiques, vêtements importés, et plus tard automobiles. La firme prend le nom de Levy Hermanos, Inc. L'ouverture du canal de Suez en 1869, en raccourcissant considérablement la route entre l'Europe et l'Extrême-Orient, avait rendu ce genre d'entreprise soudain viable : ce que l'on nomme rétrospectivement la fondation de la communauté juive philippine est d'abord un effet de la géographie commerciale du XIXᵉ siècle.
Les Levy ne restèrent pas seuls longtemps. Un autre Alsacien, Leopold Kahn, les rejoignit — les sources situent son arrivée vers 1909 — et devint président et directeur général de La Estrella del Norte et de Levy Hermanos. Kahn cumula les fonctions : premier consul général de France aux Philippines, président de la Chambre de commerce française. Il fut aussi, ce qui importe davantage ici, l'un des principaux organisateurs de la vie juive naissante : avant qu'aucun bâtiment cultuel n'existe, c'est dans les bureaux de La Estrella del Norte que se tinrent les offices des grandes fêtes. On mesure à ce détail la nature de la communauté à ses débuts : un lieu de commerce transformé, trois jours par an, en lieu de prière.
Il faut noter que l'ouverture de Suez ne fit pas venir que des Européens occidentaux. Elle ouvrit aussi la voie à un courant d'immigration juive venu d'Égypte, de Syrie et de Turquie, qui donna à la judéité manillaise sa physionomie multiethnique caractéristique. Dès l'origine, donc, Manille rassembla sur un même sol des traditions séfarades levantines et des familles ashkénazes d'Europe occidentale — une coexistence qui, dans leurs foyers respectifs, était rare. Il s'y ajouta plus tard des Juifs séfarades de Bagdad passés par l'Inde, et, à partir des années 1920, une composante russe et est-européenne.
Avant 1870 : l'ombre du galion. La tradition communautaire fait volontiers remonter la présence juive dans l'archipel bien plus haut — aux marranes de l'ère hispanique, ces nuevos cristianos descendants de Juifs contraints à la conversion dans la péninsule Ibérique, venus dans le sillage du commerce transpacifique reliant Manille à Acapulco. Il faut ici distinguer avec soin les registres. L'expulsion de 1492 et les conversions forcées avaient projeté sur l'ensemble de l'empire ibérique une population de convertis dont le judaïsme, souvent clandestin, se transmit parfois durant des générations ; l'expérience séfarade fut, de façon générale, celle d'une culture savante et d'une éthique maintenues malgré la rupture territoriale [Sáenz-Badillos, 1995]. L'extension de l'Inquisition aux domaines coloniaux — les Philippines relevaient nominalement du tribunal de Mexico — rend plausible la présence de tels crypto-Juifs à Manille, et les archives inquisitoriales mexicaines mentionnent des condamnés envoyés purger leur peine dans l'archipel, qui servit ainsi, à l'occasion, de colonie pénale. Mais aucune communauté organisée, aucune institution durable n'est documentée pour cette période : il s'agit d'individus isolés, poursuivis ou dissimulés, non d'un foyer collectif.
La rupture entre cette préhistoire et la communauté moderne est totale. Rien ne relie généalogiquement ou institutionnellement les hypothétiques convertis du XVIIᵉ siècle aux frères Levy. Dans les réseaux séfarades médiévaux et modernes, la parenté et l'alliance structuraient la circulation des personnes et des biens à travers les empires [Ray, 2020] ; à Manille, aucun de ces réseaux ne se prolonge de façon attestée depuis l'ère hispanique. La mémoire de l'antériorité marrane fonctionne donc comme un mythe fondateur — inscrivant la communauté dans la longue durée du destin séfarade — plutôt que comme une filiation vérifiable. C'est pourquoi ce livre ne s'ouvre pas sur elle : il s'ouvre sur l'Escolta, une adresse, une date, des noms.
Un détail, enfin, mérite d'être relevé, parce qu'il dit quelque chose de l'insertion de ces marchands dans la société philippine : les frères Levy se lièrent d'amitié avec José Rizal, le héros national des Philippines, et soutinrent ses positions [Ephraim, 2003]. Ces Juifs alsaciens ne furent pas de simples expatriés indifférents à la terre qui les accueillait. Adolphe Levy, le fondateur, mourut jeune, en 1888 ; il ne vit ni la révolution philippine, ni la fin de la souveraineté espagnole.
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Chapitre 2 : Emil Bachrach, les Tomasites et la Manille américaine (1898-1922)
La guerre hispano-américaine de 1898 bouleversa le cadre dans lequel ces marchands opéraient. Aux quatre siècles d'administration espagnole succéda une tutelle américaine qui, en trois décennies, transforma l'économie, la langue d'enseignement et la composition de la population étrangère de Manille. Pour la petite population juive, ce basculement fut un changement d'échelle : il ouvrit des marchés d'import-export entièrement nouveaux et attira une immigration d'un type inédit.
Deux vagues se distinguent. La première est celle des enseignants. En 1901, cinq cent quarante instituteurs américains embarquèrent à San Francisco à bord du transport militaire Thomas à destination des Philippines — d'où le surnom de « Tomasites » donné à ce corps enseignant. Parmi eux et parmi leurs familles figuraient des Juifs américains. Les parents de Morton J. Netzorg, futur libraire et bibliographe des Philippines, arrivèrent ainsi en 1911 dans le cadre de ce programme. Cette immigration enseignante introduisit dans la communauté un élément qui n'était ni marchand ni fortuné, et lui donna un ancrage dans le système éducatif public du Commonwealth.
La seconde vague est celle des entrepreneurs. La figure dominante en est Emanuel Maurice Bachrach, dit Emil, né le 4 juillet 1874 à Moguilev, dans l'Empire russe — aujourd'hui en Biélorussie. Émigré aux États-Unis à dix-huit ans, il arriva à Manille en 1901 avec environ huit cent cinquante dollars en poche et y fonda une entreprise de meubles qui prospéra rapidement. Il obtint ensuite une franchise de la Ford Motor Company et créa Bachrach Motors Inc., première concession automobile de l'archipel ; en 1930, il lança encore la Philippine Air Taxi Company. Il est régulièrement présenté comme le premier Juif américain à s'être établi de façon permanente aux Philippines, et il devint le principal bienfaiteur de la communauté naissante.
D'autres noms émergent de cette génération : Isaac Beck, qui fonda le premier grand magasin de Manille, et les familles Netzorg, dont les descendants joueront un rôle dans la vie communautaire de l'entre-deux-guerres. La physionomie sociale de la communauté est alors celle d'une bourgeoisie d'affaires aisée, largement intégrée à la société coloniale américaine, peu visible en tant que collectif juif.
Après la Première Guerre mondiale, un troisième courant vint modifier cet équilibre : des Juifs de Russie, fuyant les discriminations et les violences post-révolutionnaires, gagnèrent l'archipel. Numériquement modestes, ils furent décisifs : c'est leur arrivée qui donna à la population juive de Manille la masse critique et, semble-t-il, la volonté d'une organisation formelle. Les marchands alsaciens et les hommes d'affaires américains s'étaient contentés de bureaux transformés en oratoires ; les nouveaux venus d'Europe orientale voulurent une synagogue.
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Chapitre 3 : Le Temple Emil de Taft Avenue — une communauté se donne un toit (1922-1937)
En 1922, la communauté juive de Manille se constitue formellement. Deux ans plus tard, en 1924, elle consacre sa première synagogue, sur Taft Avenue, au nord de San Andres Street — un édifice de style néo-mauresque financé pour l'essentiel par Emil Bachrach, dont il porta le prénom : le Temple Emil. Aux contributions des Bachrach s'ajoutèrent celles des Netzorg et des Frieder. À côté du sanctuaire s'éleva un hall culturel et social, le Bachrach Hall, qui devint le centre de la vie collective. Parce que Bachrach était regardé comme le premier Juif américain durablement installé dans l'archipel, la synagogue et le hall que sa famille finança au fil des décennies portèrent son nom.
La chronologie exacte de cette fondation présente de légères variations selon les sources : certaines datent la consécration de 1922, d'autres de 1924, et l'on trouve mention d'un premier lieu de culte dès 1919, dû principalement aux efforts de Leopold Kahn et d'Emil Bachrach. Ces divergences ne portent pas à conséquence sur le fond — elles reflètent la difficulté de dater la naissance d'une institution qui passa progressivement du bureau commercial au bâtiment consacré.
Ce qui frappe davantage, c'est la tiédeur religieuse de cette communauté prospère. Les observateurs de l'époque, puis les historiens, le notent sans détour : la réussite économique, jointe à un haut degré d'interaction avec la société environnante, rendit apparemment superflue l'existence d'institutions juives fortes. On se rendait au Temple pour les grandes occasions ; le hall adjacent centralisait une vie culturelle qui demeurait discrète ; et l'ensemble évoquait, selon la formule d'une chroniqueuse résidente, le mode de vie de gens très fortunés du XIXᵉ siècle, où la saveur proprement juive était ténue. On est loin de l'effervescence savante qui caractérisa les grands centres séfarades et l'éducation juive médiévale [Kanarfogel, 1995] : Manille n'eut ni école talmudique, ni tribunal rabbinique, ni tradition d'étude locale.
Faute de clergé sur place, la communauté se tourna vers la grande diaspora juive d'Extrême-Orient. Une fois le Temple bâti, elle chargea Motel Goldstein — un Juif russe qui faisait office de rabbin laïc — de recruter un officiant à Shanghai. Le choix se porta sur Israel Konigsberg, installé dans la concession internationale immédiatement après la Première Guerre mondiale, ancien aumônier militaire de l'armée austro-hongroise, qui y avait reçu une formation de chantre. Il fut engagé pour officier au Temple Emil en 1924. Cette circulation d'un clerc entre Shanghai et Manille n'est pas anecdotique : elle révèle l'existence d'un réseau juif transpacifique dans lequel les grandes concessions de Chine servaient de réservoir d'expertise rituelle aux communautés plus petites de la région. Ce même réseau jouera, quinze ans plus tard, un rôle décisif dans le sauvetage.
Au début des années 1930, la communauté juive des Philippines compte environ cinq cents personnes ; en 1936, les estimations restent du même ordre. Elle est riche, influente dans le commerce et l'enseignement, faiblement pratiquante et parfaitement intégrée. Le 28 septembre 1937, Emil Bachrach meurt. Il ne verra pas ce que sa communauté allait faire dans les quatre années suivantes — mais l'événement qui allait tout déclencher s'était produit quelques semaines plus tôt, dans le port même de Manille.
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Chapitre 4 : Septembre 1937 — vingt-huit familles en escale
Jusqu'à récemment, le récit du sauvetage philippin commençait par une scène séduisante mais imprécise : une partie de poker entre hommes influents, quelque part à Manille, à la fin des années 1930. Une pièce versée au dossier permet désormais de remonter en amont de la table de jeu et de situer le point de départ réel avec une précision nouvelle [« Les origines précises du sauvetage des Juifs de Manille (1937-1945) », découverte Zakhor du 12/09/2026].
En septembre 1937, un navire allemand affrété pour évacuer des ressortissants du Reich vers Shanghai fait escale à Manille. À son bord se trouvent vingt-huit familles juives allemandes. La petite communauté juive locale les prend en charge. C'est cet épisode — une escale, quelques dizaines de familles, une prise en charge improvisée — qui constitue le déclencheur du plan de sauvetage porté ensuite par le président Manuel Quezon, la famille Frieder et le haut-commissaire américain Paul McNutt.
Le contexte de cette escale mérite d'être rappelé, car il explique pourquoi des Juifs allemands se trouvaient sur un navire faisant route vers la Chine. Depuis l'été 1937, la bataille de Shanghai opposait armées chinoise et japonaise ; les évacuations de ressortissants étrangers se multipliaient dans les deux sens. Shanghai avait par ailleurs ceci d'unique qu'elle n'exigeait aucun visa pour entrer dans la concession internationale — ce qui en faisait, pour des Juifs privés de passeport et refoulés partout ailleurs, l'une des seules destinations accessibles au monde. Manille, elle, exigeait des visas ; mais en tant que Commonwealth américain, elle offrait aussi une porte d'entrée potentielle vers les États-Unis. Le croisement de ces deux logiques — l'accès sans visa à Shanghai, la valeur stratégique du visa philippin — explique la géographie singulière du refuge en Asie.
Ce sont donc des réfugiés venus de Chine qui informèrent les Juifs de Manille de ce qui se passait en Europe. Les récits recueillis auprès de ces arrivants furent des témoignages de première main sur les persécutions du Reich, et ils eurent un effet immédiat sur les responsables communautaires. Un comité fut créé pour organiser l'accueil et l'installation des nouveaux venus : le Jewish Refugee Committee, dont Philip Frieder assura d'abord la présidence, avant qu'Alex Frieder n'en prenne la tête.
La famille Frieder occupe ici une place centrale. Le père, Samuel Frieder — que ses descendants appelaient « Pops » —, avait fondé à Manille, au début des années 1920, la Helena Cigar Factory, qui produisait jusqu'à deux cent cinquante millions de cigares par an sous les marques Tiona et El Toro. Ses fils, établis à Cincinnati dans l'Ohio, se relayaient à Manille par périodes de deux ans pour diriger l'affaire. Les sources divergent légèrement sur leur nombre — certaines évoquent quatre frères assurant la rotation, d'autres en nomment cinq : Alex, Henry, Herbert, Philip et Morris. Cette divergence, mineure, tient sans doute à ce que tous ne participaient pas également au tour de rôle manillais. Ce qui est constant, c'est le dispositif : une famille américaine partagée entre l'Ohio et l'archipel, présente à Manille en permanence par l'un ou l'autre de ses membres, et disposant simultanément d'un accès aux réseaux d'affaires américains et aux cercles du pouvoir philippin.
C'est cette configuration — des réfugiés sous les yeux, un comité constitué, une famille à cheval sur deux continents — qui rend intelligible ce qui suit. La partie de poker ne fut pas la cause du sauvetage ; elle en fut l'instrument.
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Chapitre 5 : La table de poker, Mariquina Hall et le Plan Mindanao (1938-1941)
La scène est devenue légendaire, et elle n'est pas fausse : les frères Frieder jouaient régulièrement aux cartes avec un cercle d'hommes qui, ensemble, détenaient une part considérable du pouvoir dans les Philippines du Commonwealth — le haut-commissaire américain Paul V. McNutt, le président Manuel L. Quezon, le colonel Dwight D. Eisenhower alors en poste à Manille comme conseiller militaire, et le maréchal Douglas MacArthur. C'est dans ce cercle que fut conçu un projet d'une ambition considérable : admettre jusqu'à cent mille Juifs aux Philippines.
Il faut manier ce récit avec la prudence qu'il mérite. Que les décisions aient été prises autour d'une table de poker relève d'une mise en récit rétrospective, popularisée par le documentaire consacré à l'affaire ; que ces hommes se soient connus, fréquentés et concertés est en revanche établi. Le point important est structurel : le sauvetage manillais fut possible parce qu'une poignée d'individus disposant chacun d'un levier différent — l'économie, la souveraineté philippine, l'administration américaine, l'armée — partageaient une même lecture de ce qui se préparait en Europe.
La répartition des rôles fut explicite. McNutt devait obtenir du Département d'État américain l'émission du plus grand nombre possible de visas pour les réfugiés juifs cherchant à gagner les Philippines ; Eisenhower devait concevoir un plan d'installation des réfugiés sur l'île méridionale de Mindanao. Quezon, lui, apporta une caution politique et institutionnelle : il affronta les adversaires de l'admission de réfugiés par le gouvernement philippin et promulgua, le 21 août 1937, la Proclamation nº 173 exhortant les Philippins à accueillir les réfugiés et à leur venir en aide.
Le geste le plus concret de Quezon fut personnel. Il mit à disposition des réfugiés un terrain qu'il faisait aménager pour son fils, à Marikina, baptisé Mariquina Hall, où ils purent être logés et cultiver leur nourriture [« Les origines précises du sauvetage des Juifs de Manille (1937-1945) », découverte Zakhor du 12/09/2026]. Un président en exercice cédant un bien de famille pour y installer des étrangers persécutés : le fait est assez rare dans l'histoire de 1938 pour être souligné.
Le « Plan Mindanao » s'inscrivait, lui, dans le prolongement direct de la conférence d'Évian de juillet 1938, qui avait cherché une solution internationale à ce que l'on appelait alors le « problème des réfugiés juifs » et avait envisagé la création de colonies agricoles dans des régions peu développées. En 1939, Quezon accepta le principe de la réinstallation de dix mille réfugiés à Mindanao sur dix ans, sous certaines conditions : que les arrivants demandent la naturalisation et qu'ils ne deviennent pas une charge publique. L'administration américaine, réticente, rejeta le projet initial des cent mille et n'autorisa que l'admission de dix mille Juifs — mille par an sur dix ans. Le plan agricole lui-même s'enlisa dans les obstacles politiques et ne vit jamais le jour ; des dizaines de lettres de Juifs européens adressées au président Quezon au printemps et à l'été 1939, retrouvées dans le fonds des livres rares et manuscrits de la Bibliothèque nationale des Philippines, restèrent sans réponse.
Le filtrage des candidats fut assuré par un mécanisme conjoint, le plan de sélection McNutt-Frieder, appuyé sur le Jewish Refugee Committee de Manille et financé notamment par l'American Jewish Joint Distribution Committee. L'obtention d'un visa philippin supposait un affidavit de soutien ou la preuve d'une profession recherchée : la sélection privilégia donc médecins, techniciens, mécaniciens, musiciens, rabbins. C'est par ce canal qu'arrivèrent des figures qui allaient structurer la vie religieuse du refuge.
Le rabbin Josef Schwarz, venu de Hildesheim, arriva avec son épouse en septembre 1938 — avant même la première vague désignée par le plan de sélection — et devint le premier rabbin ordonné à résider et à officier aux Philippines. Il se trouva face à une communauté d'une diversité extrême : ethnies, langues, cultures et usages religieux hétérogènes, marchands installés depuis deux générations et réfugiés arrivés de la veille. Pour tenir ensemble cet assemblage, Schwarz convainquit le conseil d'administration du Temple Emil de créer un poste de chantre chargé également de l'école du dimanche, des chorales et des programmes musicaux. Le 22 novembre 1938, il câbla à son ancien collègue de Hildesheim, Joseph Cysner, à sa dernière adresse professionnelle connue, une synagogue de Hambourg.
Cysner ne s'y trouvait plus. Né à Bamberg en 1912, formé au séminaire théologique juif de Wurtzbourg dont il était sorti en 1933, il avait été classé « Juif polonais » par les lois raciales allemandes et expulsé lors de la Polenaktion du 28 octobre 1938 : quelque huit mille personnes, dont lui, furent bloquées à la frontière, à Zbąszyń, dans un camp de fortune où il resta six mois et dont il tint la chronique. Le télégramme de Schwarz, réexpédié de Hambourg, l'y trouva. Son nom figura sur la troisième liste de réfugiés retenue par le comité en décembre 1938 et approuvée par McNutt et Quezon. Il quitta Zbąszyń en avril 1939 et débarqua à Manille en mai. Son cas, exceptionnellement bien documenté par ses propres papiers, est devenu le fil conducteur d'une des enquêtes historiques majeures consacrées au refuge philippin [Harris, 2020].
Entre 1937 et 1941, environ mille deux cents réfugiés juifs européens trouvèrent ainsi asile aux Philippines ; certaines sources portent le chiffre à mille trois cents. Le décalage entre les cent mille envisagés, les dix mille autorisés et les mille deux cents effectivement sauvés dit assez ce que fut l'obstacle principal : non pas l'hostilité philippine, mais la frilosité administrative américaine. Cette dilution d'une ambition par l'antisémitisme diffus ou la simple inertie bureaucratique des États d'accueil se retrouve partout dans les années 1930 et 1940, et l'on sait combien la survie des communautés dépendit alors de la volonté politique des gouvernements [Poznanski, 1994] [Nataf, 2012]. Il reste que les Philippins, eux, firent ce qu'ils purent : en 1938, une manifestation publique fut organisée à Manille pour protester contre la Nuit de Cristal.
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Chapitre 6 : Santo Tomas et les cendres de Taft Avenue (1941-1945)
Le 8 décembre 1941, l'armée japonaise attaqua les Philippines ; l'immigration juive cessa net. Après Pearl Harbor et l'entrée en guerre des États-Unis, tous les plans de refuge devinrent caducs. Ceux qui avaient fui le nazisme et la guerre en Europe allaient en traverser une seconde, jusqu'en 1945.
Manille tomba au début de janvier 1942. Le 4 janvier, les Japonais ouvrirent sur le campus de l'université de Santo Tomas un camp d'internement pour civils ennemis, qui devint le plus grand de l'archipel : plus de trois mille internés y furent détenus jusqu'en février 1945, dans des conditions qui se dégradèrent gravement vers la fin. Les Juifs de nationalité américaine ou britannique — c'est-à-dire l'essentiel des familles installées de longue date, les Frieder, les Netzorg et leurs semblables — y furent enfermés comme sujets des puissances ennemies. Joseph Cysner, le chantre arrivé de Zbąszyń, connut lui aussi l'internement à Santo Tomas.
Le paradoxe de cette guerre fut que les réfugiés récents échappèrent en grande partie à ce sort. Les Juifs allemands et autrichiens, porteurs de papiers d'un pays allié du Japon, furent — à la différence de tous les autres ressortissants étrangers, systématiquement internés — considérés comme ressortissants d'une puissance amie et laissés en liberté surveillée [« Les origines précises du sauvetage des Juifs de Manille (1937-1945) », découverte Zakhor du 12/09/2026]. Ceux que le Reich avait dépouillés de tout se trouvèrent protégés par le passeport de ceux qui les avaient chassés. Cette protection resta fragile et intermittente : des arrestations eurent lieu, et le comité des réfugiés dut intervenir à plusieurs reprises auprès des autorités d'occupation, comme l'atteste le témoignage laissé par le rabbin Josef Schwarz sur la vie juive à Manille sous occupation [Yad Vashem, témoignage Schwarz].
La destruction ne vint pas de l'occupation, mais de la libération. La bataille de Manille, en février et mars 1945, fut l'une des plus dévastatrices de toute la guerre du Pacifique : la ville fut pratiquement rasée, avec des pertes civiles considérables. Les troupes japonaises avaient utilisé le Temple Emil comme dépôt de munitions ; l'édifice brûla au cours des combats. Le Bachrach Hall fut gravement endommagé. L'usine de cigares des Frieder fut détruite. Parmi les morts figurèrent certains des réfugiés que le refuge philippin avait sauvés d'Europe — ils avaient échappé aux camps nazis pour périr sous les obus américains dans les rues d'Intramuros et d'Ermita.
Le protecteur politique de la communauté ne vit pas la fin de cet effondrement : Manuel Quezon, exilé aux États-Unis, mourut de la tuberculose le 1ᵉʳ août 1944. Paul McNutt avait quitté les Philippines dès 1939 pour un poste à Washington. De la constellation qui avait rendu le sauvetage possible, il ne restait presque rien lorsque le camp de Santo Tomas fut libéré, le 3 février 1945, par des éléments de la 1ʳᵉ division de cavalerie américaine.
La prédication et la mémoire des Juifs pris dans les guerres du XXᵉ siècle, à Manille comme ailleurs, s'inscrivent dans une longue tradition d'interprétation religieuse de l'épreuve collective [Saperstein, 2008]. Mais à Manille, il n'y eut pas même de tradition homilétique locale pour recueillir l'événement : la communauté qui aurait pu l'élaborer était en train de se défaire.
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Chapitre 7 : De Beth Yaacov à Rishon LeZion — dispersion, résidu, mémoire (1946-aujourd'hui)
La libération ne reconstitua pas la communauté d'avant-guerre. La logique qui avait fait de Manille un refuge — celle d'un point de passage plutôt que d'un foyer d'enracinement — s'imposa pleinement. La plupart des réfugiés n'avaient jamais envisagé les Philippines que comme une étape de survie ; ils reprirent leur migration vers les États-Unis, vers la Palestine puis, après 1948, vers le nouvel État d'Israël. Joseph Cysner suivit cette trajectoire : chantre à San Francisco de 1946 à 1949, il fut nommé en 1951 à la synagogue Tifereth Israel de San Diego, où il officia jusqu'à sa mort subite, d'une crise cardiaque, en 1961, à quarante-huit ans. Morton Netzorg, lui, avait gagné les États-Unis dès 1940 et y devint libraire spécialisé et bibliographe des Philippines.
Les résidents anciens, marchands et familles américaines ruinés par la destruction de la ville, choisirent souvent eux aussi de refaire leur vie ailleurs. De plusieurs centaines de membres établis et d'un millier de réfugiés, la communauté se réduisit à une présence résiduelle. La rupture est sociologique autant que numérique : la communauté d'après-guerre n'est plus l'héritière directe des familles fondatrices, mais une agrégation mouvante d'hommes d'affaires étrangers, de diplomates et de personnel de passage, dans un pays devenu indépendant en 1946.
Cette présence résiduelle n'a pourtant jamais disparu. Le Temple Emil de Taft Avenue fut relevé après la guerre, puis, en 1982, la congrégation quitta Taft Avenue pour Makati, le nouveau quartier d'affaires de Metro Manila, où fut édifiée la synagogue Beth Yaacov — l'unique synagogue des Philippines. Elle abrite une salle sociale, une cuisine, des salles de classe et un mikvé. En souvenir du premier temple, le hall social porte le nom de Bachrach Hall : la mémoire d'Emil Bachrach a traversé la destruction de 1945 et le déménagement de 1982. Le rite suivi est le nusach séfarade d'Alep, le nusach Aram Soba, ce qui dit la recomposition de la communauté contemporaine, où la composante séfarade et israélienne l'emporte désormais sur l'héritage américano-ashkénaze des fondateurs. L'ensemble est administré par la Jewish Association of the Philippines, qui organise cours de Torah et d'hébreu le dimanche, préparations aux bar et bat mitsvah, cours hebdomadaires pour adultes, un jardin d'enfants, une offre cachère et un bulletin mensuel ; en 2024, le rabbin en fonction était Refael Mimran.
Le lien entre les Philippines et le monde juif ne se limita pas à cette communauté. En 1947, les Philippines furent le seul pays asiatique à voter en faveur de la résolution 181 de l'Assemblée générale des Nations unies sur le partage de la Palestine et la création d'un État juif — l'un des trente-trois votes favorables du 29 novembre. Les relations diplomatiques pleines entre Israël et les Philippines sont établies depuis 1957.
Quant à la mémoire du sauvetage, elle fut longtemps quasi inexistante. Elle est revenue par trois canaux successifs. D'abord par le livre de Frank Ephraim, Escape to Manila: From Nazi Tyranny to Japanese Terror, publié en 2003 par l'University of Illinois Press : ancien enfant réfugié devenu historien de sa propre histoire, Ephraim y rassembla les témoignages des survivants et constitua une base de données des réfugiés juifs arrivés aux Philippines, versée au site généalogique JewishGen. Sa publication provoqua, en 2004 à Cincinnati, une réunion rassemblant d'anciens réfugiés et une cinquantaine de membres de la famille Frieder. Ensuite par le monument érigé en 2009 dans le parc mémorial de la Shoah de Rishon LeZion, en Israël, en l'honneur de la politique dite de la « Porte ouverte » ; un second monument, inauguré en 2018 au Quezon Memorial Circle de Quezon City, commémore de son côté les relations israélo-philippines et figure le plan de sauvetage en bas-relief. Enfin par l'audiovisuel : le documentaire Rescue in the Philippines: Refuge from the Holocaust, produit notamment par Barbara Sasser, petite-fille d'Alex Frieder, et diffusé par le réseau public américain PBS en 2013, puis An Open Door: Holocaust Haven in the Philippines.
La recherche universitaire a pris le relais. L'ouvrage de Bonnie M. Harris, Philippine Sanctuary: A Holocaust Odyssey (University of Wisconsin Press, 2020), reconstitue l'ensemble du dispositif de sauvetage à partir des archives, des mémoires et des papiers personnels de Joseph Cysner, conservés dans les collections spéciales de la San Diego State University. Des travaux plus récents, appuyés sur les lettres inédites adressées à Quezon et conservées à Manille, ont éclairé l'échec du Plan Mindanao.
À l'échelle du temps long, la trajectoire manillaise illustre un modèle propre aux diasporas nées de la mobilité impériale : formation rapide autour du négoce, épanouissement institutionnel bref, épreuve historique majeure, dispersion. Elle contraste avec l'enracinement séculaire des communautés méditerranéennes séfarades, dont la vie culturelle et juridique s'était sédimentée sur des siècles [Benbassa & Rodrigue, 2000] et dont la culture judéo-espagnole demeura un ciment durable même dans l'adversité [Assis, 2004]. Manille ne connut pas cette profondeur. Sa grandeur fut d'un moment.
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Les grandes figures
Adolphe Levy (1849–1888) — Originaire de Marckolsheim, en Alsace, il quitte l'Europe en 1870 pour échapper aux conséquences de la guerre franco-prussienne. Après des tentatives infructueuses à New York et San Francisco, il gagne avec ses frères la colonie espagnole des Philippines, où il fonde à Manille, sur l'Escolta, la maison de joaillerie et de commerce général La Estrella del Norte. Il se lia d'amitié avec José Rizal, futur héros national philippin. Mort à trente-neuf ans, il ne vit pas l'essor de l'entreprise qu'il avait créée.
Charles Levy (dates inconnues) — Frère cadet ou aîné d'Adolphe, parti avec lui d'Alsace en 1870 et associé à toutes les étapes de l'aventure manillaise. Il contribua à transformer La Estrella del Norte d'une simple joaillerie en maison d'importation diversifiée : pierres précieuses, montres, produits pharmaceutiques, articles de luxe européens, puis automobiles. Sa figure demeure la moins documentée des trois : aucun portrait de lui n'a été retrouvé par les généalogistes qui ont enquêté sur la famille.
Raphaël Levy (dates inconnues) — Le troisième frère demeura à Paris lors de la séparation de 1870 et y établit le bureau d'achat européen de l'affaire familiale, avant de rejoindre l'entreprise philippine. Ce dispositif à deux pôles — approvisionnement parisien, vente manillaise — explique la réussite commerciale de Levy Hermanos, Inc. dans un archipel où les articles européens de qualité étaient rares et recherchés par la clientèle coloniale espagnole puis américaine.
Leopold Kahn (dates inconnues) — Alsacien lui aussi, arrivé aux Philippines vers 1909, il devint président et directeur général de La Estrella del Norte et de Levy Hermanos. Premier consul général de France dans l'archipel et président de la Chambre de commerce française, il fut l'un des principaux organisateurs de la vie juive avant l'existence de toute synagogue : les offices des grandes fêtes se tinrent dans les bureaux de la firme. Il œuvra avec Emil Bachrach à la création du premier lieu de culte.
Emil Bachrach (1874–1937) — Né Emanuel Maurice Bachrach à Moguilev, dans l'Empire russe, il émigre aux États-Unis à dix-huit ans et gagne Manille en 1901 avec environ huit cent cinquante dollars. Il y fonde une entreprise de meubles, obtient une franchise Ford et crée Bachrach Motors Inc., puis la Philippine Air Taxi Company en 1930. Considéré comme le premier Juif américain durablement établi dans l'archipel, il fut le principal bienfaiteur de la communauté : la synagogue de Taft Avenue porta son prénom, et le hall social de la synagogue actuelle porte encore son nom.
Isaac Beck (dates inconnues) — Commerçant juif de la génération américaine, il fonda le premier grand magasin de Manille. Son entreprise illustre la manière dont la transition de la souveraineté espagnole à la tutelle américaine, après 1898, ouvrit à une poignée d'entrepreneurs juifs des marchés d'import-export entièrement neufs. Il appartient à ce groupe restreint d'hommes d'affaires dont la réussite fournit à la communauté ses ressources et, indirectement, ses institutions.
Morton J. « Jock » Netzorg (dates inconnues) — Fils d'enseignants venus aux Philippines en 1911 dans le cadre du corps des Tomasites, il fit toute sa scolarité à Manille et étudia à l'Université des Philippines à partir de 1931. Sa famille figura parmi les contributeurs du Temple Emil. Il gagna les États-Unis en 1940 et y devint libraire et bibliographe spécialisé, fondateur du Cellar Book Shop, consacré aux publications sur l'Asie du Sud-Est ; il laissa un livre de souvenirs sur la Manille de son enfance.
Motel Goldstein (dates inconnues) — Juif russe installé à Manille, il y fit longtemps office de rabbin laïc, assurant les fonctions cultuelles d'une communauté dépourvue de clergé. C'est à lui que la communauté confia, après la construction du Temple Emil, la mission de recruter un officiant ordonné à Shanghai. Son rôle, modeste dans les sources, illustre le fonctionnement réel des petites diasporas : des laïcs assument le culte jusqu'à ce que les moyens permettent d'engager un professionnel.
Israel Konigsberg (dates inconnues) — Ancien aumônier militaire de l'armée austro-hongroise, il s'installa à Shanghai immédiatement après la Première Guerre mondiale et y reçut une formation de chantre. Engagé en 1924 pour officier au Temple Emil de Manille, il incarne la circulation des clercs juifs à travers le Pacifique, où les concessions internationales de Chine servaient de réservoir d'expertise rituelle aux communautés plus petites d'Asie du Sud-Est.
Rabbi Josef Schwarz (dates inconnues) — Rabbin allemand originaire de Hildesheim, arrivé aux Philippines avec son épouse en septembre 1938, avant même la première vague organisée par le plan de sélection McNutt-Frieder. Il fut le premier rabbin ordonné à résider et officier dans l'archipel. Confronté à une communauté extraordinairement hétérogène, il obtint la création d'un poste de chantre et fit venir Joseph Cysner de Zbąszyń. Son témoignage sur la vie juive manillaise sous occupation japonaise est conservé à Yad Vashem.
Joseph Cysner (1912–1961) — Né à Bamberg, septième enfant de parents juifs d'Europe orientale, formé au séminaire de Wurtzbourg dont il sort en 1933. Expulsé d'Allemagne lors de la Polenaktion d'octobre 1938, il est retenu six mois au camp frontalier de Zbąszyń, dont il tient la chronique. Un télégramme du rabbin Schwarz l'y atteint ; il gagne Manille en mai 1939 et y devient chantre et éducateur du Temple Emil. Interné à Santo Tomas, il termine sa carrière à San Diego, où il meurt en 1961.
Samuel « Pops » Frieder (dates inconnues) — Patriarche de la famille Frieder, il fonde au début des années 1920 à Manille la Helena Cigar Factory, qui produira jusqu'à deux cent cinquante millions de cigares par an sous les marques Tiona et El Toro. C'est cette entreprise qui ancre durablement la famille dans l'archipel et permet à ses fils, résidant à Cincinnati, de s'y relayer par périodes de deux ans — dispositif sans lequel le sauvetage de 1937-1941 n'aurait pas eu de base locale.
Alex Frieder (dates inconnues) — Fabricant de cigares partagé entre Cincinnati et Manille, il présida le Jewish Refugee Committee des Philippines et fut l'interlocuteur principal du président Quezon dans l'élaboration de la politique de la Porte ouverte. Il gérait la sélection des candidats au visa avec le haut-commissaire McNutt et rendait compte au Joint Distribution Committee. En quittant sa charge pour rentrer à Cincinnati, il écrivit avoir permis à plusieurs centaines de réfugiés européens de gagner les Philippines, dont les deux tiers avaient trouvé un emploi.
Philip Frieder (dates inconnues) — L'un des frères associés à la Helena Cigar Factory, il assura la première présidence du comité constitué en 1937 pour accueillir les réfugiés arrivés de Shanghai et organiser leur installation aux Philippines. Avec son frère Alex, il fut de ceux qui recueillirent les témoignages directs des rescapés d'Allemagne débarqués à Manille et qui transformèrent cette information en action politique auprès des autorités philippines et américaines.
Herbert Frieder (dates inconnues) — Troisième des frères engagés dans l'entreprise familiale et dans le comité des réfugiés, il figure sur les photographies du sauvetage aux côtés d'Alex et des responsables philippins. Comme ses frères, il alternait résidence à Cincinnati et séjours de direction à Manille. Les sources divergent sur le nombre exact de frères participant à cette rotation — quatre selon certaines, cinq selon d'autres, qui nomment aussi Henry et Morris.
Manuel L. Quezon (1878–1944) — Premier président du Commonwealth des Philippines, il institutionnalisa la politique de la Porte ouverte par la Proclamation nº 173 du 21 août 1937, affronta les opposants à l'accueil des réfugiés et mit à disposition des arrivants un terrain familial à Marikina, le Mariquina Hall, où ils purent vivre et cultiver leur nourriture. Il accepta en 1939 le principe d'une réinstallation de dix mille réfugiés à Mindanao. Exilé aux États-Unis après l'invasion japonaise, il y mourut de la tuberculose.
Paul V. McNutt (1891–1955) — Haut-commissaire des États-Unis aux Philippines à la fin des années 1930, il fut chargé d'obtenir du Département d'État l'émission du plus grand nombre possible de visas pour les Juifs cherchant à fuir vers l'archipel, et co-signa le mécanisme de sélection des candidats avec les Frieder. Son départ en 1939 pour un poste à Washington priva le dispositif d'un de ses relais essentiels au moment où la guerre européenne éclatait.
Dwight D. Eisenhower (1890–1969) — Alors colonel en poste à Manille comme adjoint du maréchal MacArthur, il appartenait au cercle de relations des frères Frieder et fut chargé de concevoir le plan d'installation des réfugiés juifs sur l'île de Mindanao. Ce projet, issu des orientations de la conférence d'Évian, ne se réalisa jamais. Sa participation à l'affaire manillaise reste un épisode peu connu de la biographie du futur commandant suprême allié et président des États-Unis.
Douglas MacArthur (1880–1964) — Conseiller militaire du Commonwealth philippin puis commandant des forces américaines en Extrême-Orient, il faisait partie du cercle d'hommes influents que les Frieder sollicitèrent pour soutenir le projet d'accueil des réfugiés. Son rôle dans le dispositif de sauvetage fut moins opérationnel que celui de McNutt ou d'Eisenhower, mais son autorité contribua à en assurer l'acceptabilité. Ses forces libérèrent Manille en 1945, au prix de la destruction de la ville.
Frank Ephraim (dates inconnues) — Arrivé enfant à Manille comme réfugié, survivant de l'occupation japonaise et de la bataille de 1945, il devint bien plus tard l'historien de sa propre communauté. Son livre Escape to Manila, publié en 2003, réunit les témoignages des rescapés et fit sortir de l'oubli le refuge philippin ; il constitua également une base de données des réfugiés arrivés dans l'archipel, versée au site généalogique JewishGen. Sa publication provoqua en 2004 une réunion de survivants à Cincinnati.
Bonnie M. Harris (dates inconnues) — Historienne enseignant à la San Diego State University, elle a reconstitué l'histoire du sauvetage philippin à partir des archives du chantre Joseph Cysner, déposées dans les collections spéciales de son université. Son ouvrage Philippine Sanctuary: A Holocaust Odyssey (2020) retrace à la fois l'itinéraire individuel de Cysner et le fonctionnement du dispositif de visas manillais. Elle a également participé comme productrice associée au documentaire An Open Door: Holocaust Haven in the Philippines.
Barbara Sasser (dates inconnues) — Petite-fille d'Alex Frieder, elle fut à l'origine de la transmission publique de l'histoire familiale : la publication du livre de Frank Ephraim et la réunion de Cincinnati en 2004 la conduisirent à produire le documentaire Rescue in the Philippines: Refuge from the Holocaust, diffusé par PBS en 2013. Elle a également œuvré pour que le président Manuel Quezon soit reconnu par Yad Vashem parmi les Justes parmi les nations.
Refael Mimran (dates inconnues) — Rabbin de la synagogue Beit Yaacov de Makati, unique synagogue des Philippines, en fonction en 2024. Il dessert une communauté recomposée, très différente de celle des fondateurs : le rite suivi y est le nusach séfarade d'Alep. Autour de lui, la Jewish Association of the Philippines organise l'enseignement de la Torah et de l'hébreu, les préparations aux bar et bat mitsvah, un jardin d'enfants et l'approvisionnement cachère de la communauté.
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Conclusion
L'histoire des Juifs de Manille se lit comme une parabole des diasporas modernes. Elle naît de la mobilité marchande — trois frères alsaciens, un canal percé à Suez, une boutique sur l'Escolta —, s'institutionnalise tardivement et brièvement — la constitution formelle de 1922, le Temple Emil de Taft Avenue —, atteint son moment décisif en quatre ans — 1937-1941 —, puis se disperse. Sa mémoire remonte, par la tradition, aux marranes de l'ère hispanique ; son histoire attestée tient en soixante-quinze ans.
La pièce versée à ce dossier déplace utilement le point de départ du récit. Le sauvetage philippin ne commence pas par une décision politique ni par une partie de cartes : il commence par une escale, en septembre 1937, quand un navire allemand en route vers Shanghai débarque à Manille vingt-huit familles juives que la petite communauté locale prend en charge. Tout le reste — le comité des réfugiés, les visas arrachés à Washington, le terrain de Mariquina Hall cédé par un président en exercice, le Plan Mindanao mort-né — découle de cette rencontre initiale entre des réfugiés et des marchands qui, jusque-là, ne savaient pas grand-chose de ce qui se préparait en Europe. C'est une leçon sur la manière dont l'information circule et dont naissent les solidarités : il a fallu que les persécutés arrivent physiquement dans le port pour que le sauvetage devienne pensable.
La singularité mondiale de Manille tient à ce geste. Entre 1937 et 1941, sous l'impulsion des Frieder et grâce au courage politique de Quezon, l'archipel accueillit environ mille deux cents Juifs fuyant le Reich, à contre-courant de la fermeture générale des frontières. Que cette porte se soit ouverte moins largement que prévu, du fait des réticences de l'administration américaine, et qu'elle se soit refermée dans la violence de la guerre du Pacifique, n'ôte rien à la portée de l'entreprise. Le paradoxe final en dit long sur le siècle : durant l'occupation japonaise, ces réfugiés furent épargnés de l'internement parce qu'ils portaient encore les papiers du pays qui les avait chassés, tandis que leurs protecteurs américains étaient enfermés à Santo Tomas.
Ce qui demeure aujourd'hui à Makati — une synagogue, un hall qui porte encore le nom de Bachrach, une association communautaire, quelques centaines de fidèles — n'est pas la continuation de la communauté d'avant-guerre. C'est autre chose : une présence nouvelle, séfarade de rite, cosmopolite comme l'était la première, et dépositaire d'une mémoire qui a mis un demi-siècle à se constituer. Le cas manillais rappelle que l'histoire juive ne se joue pas seulement dans ses grands centres, mais aussi à ses confins les plus inattendus, où la conjonction de quelques individus déterminés et de circonstances favorables put, un temps, faire la différence entre la vie et la mort.
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स्रोत और संसाधन
- Yom Tov Assis, Jewish Life in Medieval Spain: Community, Culture, and the Law (2004)
- Yom Tov Assis, Aljamas and Judería: Jewish Communal Life in Medieval Spain (1997)
- Esther Benbassa & Aron Rodrigue, Sephardi Jewry: A History of the Judeo-Spanish Community, 14th–20th Centuries (2000)
- Claude Nataf (dir.), Les Juifs de Tunisie sous le joug nazi : 9 novembre 1942 - 8 mai 1943 (2012)
- Renée Poznanski, Les Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale (1994)
- Jonathan Ray, Social Networks and Family Structure Among Medieval Sephardic Jews (2020)
- Marc Saperstein, Jewish Preaching in Times of War, 1800–2001 (2008)
- Ephraim Kanarfogel, Medieval Sephardic Approaches to Jewish Education (1995)
- Angel Sáenz-Badillos, The Literature of the Sephardic Jews and the Transmission of Ethics (1995)
- Encyclopaedia Judaica — 2e éd., Keter/Macmillan
- Jewish Virtual Library ↗
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