יהדות הבלקן
Region: Balkans (Sarajevo, Bitola, Belgrade)
Register Gedächtnis · Verwahrer, nicht Eigentümer
Veröffentlicht am 19. Juni 2026
Communautés séfarades ladinophones, dont Sarajevo « petite Jérusalem ».

La rue des Juifs
Léon Auguste · CC0 · Wikimedia Commons

La "rue des juifs" (Judengasse)
Léon Auguste · CC0 · Wikimedia Commons

Le cimetière juif
Léon Auguste · CC0 · Wikimedia Commons

Tombes du cimetière juif
Léon Auguste · CC0 · Wikimedia Commons
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<a href="https://zakhor.ai/de/grands-livres/communautes/juifs-des-balkans">Juifs des Balkans — Zakhor</a>Citation
Juifs des Balkans — Zakhor, https://zakhor.ai/de/grands-livres/communautes/juifs-des-balkansL'histoire des Juifs des Balkans est celle d'une greffe ibérique sur un sol oriental, d'une langue qui survécut quatre siècles loin de sa patrie d'origine, et d'une civilisation que la Seconde Guerre mondiale a presque entièrement anéantie. Au cœur de ce récit se trouve un événement matriciel : l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492. Le ladino, également connu sous le nom de judéo-espagnol, était la langue des Juifs séfarades expulsés d'Espagne en 1492. Après l'expulsion des Juifs de la péninsule ibérique à la fin du 15e siècle, cette langue est devenue courante dans l'Empire ottoman et les Balkans après que les exilés juifs d'Espagne eurent été autorisés à s'y installer ; l'Espagne est connue sous le nom de « Sfarad » en hébreu, et les Juifs séfarades d'aujourd'hui sont les descendants de ces exilés.
De Salonique à Sarajevo, de Belgrade à Sofia, ces exilés reconstituèrent une vie communautaire d'une richesse exceptionnelle, transmettant sur la péninsule balkanique un castillan archaïque, des coutumes religieuses, un patrimoine musical et une organisation communautaire qui demeurèrent reconnaissables jusqu'au XXᵉ siècle. Cet ouvrage retrace les grandes étapes de cette présence : l'accueil ottoman, l'apogée urbaine, le rôle singulier de Sarajevo surnommée « petite Jérusalem », la catastrophe de la Shoah, puis les fragiles renaissances contemporaines. La part de la mémoire — chants, légendes, traditions familiales — y dialogue partout avec la part de l'archive, sans qu'on prétende effacer les zones d'incertitude qui demeurent.
L'arrivée massive des exilés ibériques dans les Balkans s'inscrit dans la politique d'ouverture de l'Empire ottoman, qui, contrairement à une grande partie de l'Europe chrétienne, offrit aux Juifs un refuge structurel. Ce qui rendit ce refuge possible fut la remarquable ouverture dont l'Empire ottoman fit preuve envers les communautés juives à une époque où une grande partie de l'Europe les expulsait ; les sultans ottomans offrirent protection, le droit de culte et la liberté de reconstruire la vie communautaire.
En Bosnie comme ailleurs dans la péninsule, le peuplement juif suivit d'abord la voie ottomane, puis fut complété, des siècles plus tard, par un apport ashkénaze sous administration austro-hongroise. Les Juifs séfarades arrivèrent d'abord dans la région à l'époque de l'Empire ottoman, après avoir fui l'Inquisition espagnole ; les Juifs ashkénazes suivirent lorsque la région passa sous domination austro-hongroise dans les années 1870. Cette stratification — un noyau séfarade ancien et ladinophone, puis une couche ashkénaze plus tardive — constitue l'une des clés de lecture de toute l'histoire juive balkanique.
L'enracinement fut tel que la Bosnie devint un foyer séfarade de première importance à l'échelle du continent. La communauté juive originelle de Sarajevo était séfarade, et la Bosnie abrita la plus grande communauté juive séfarade d'Europe après l'Espagne. Sous la protection des sultans, ces communautés purent développer leurs institutions cultuelles, leurs réseaux marchands et leur vie intellectuelle, faisant de l'arc balkanique l'un des principaux conservatoires de la culture séfarade après la disparition de celle-ci sur sa terre d'origine.
Le judéo-espagnol — ladino, djudezmo, espanyol — fut le ciment identitaire des Juifs des Balkans pendant près de quatre siècles. Langue domestique, liturgique paraliturgique, langue du commerce et de la presse, il porta une mémoire collective transmise de génération en génération. Sa vitalité démographique se mesure encore dans les recensements du début du XXᵉ siècle : selon un recensement de 1921, le ladino était la langue maternelle de 10 000 des 70 000 habitants de Sarajevo.
Son poids était comparable dans les autres capitales régionales. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, 10 000 Juifs vivaient à Belgrade, dont 80 % parlaient le ladino — les Juifs séfarades — et 20 % parlaient le yiddish — les Juifs ashkénazes. Cette répartition illustre la prédominance séfarade dans le sud-est européen, où le ladino l'emportait largement sur le yiddish, configuration inverse de celle de l'Europe centrale et orientale.
Au-delà de la statistique, le ladino fut surtout le véhicule d'un patrimoine musical et poétique — romances, complaintes, chants de mariage et de berceau — transmis essentiellement par les femmes. Cette tradition orale, longtemps menacée d'extinction, a connu à l'époque contemporaine des entreprises de réappropriation. Les nouvelles générations de Juifs séfarades des Balkans ont cherché à se réapproprier un patrimoine culturel en voie de disparition. Le marqueur d'« intersection » s'impose ici : ce que la tradition transmettait oralement, la recherche et la collecte savante le documentent désormais, confirmant la profondeur historique d'une langue que la statistique seule ne pouvait restituer.
Aucune ville n'incarne mieux l'identité juive balkanique que Sarajevo, dont le surnom traditionnel résume une réalité de coexistence confessionnelle. Avant la Shoah, Sarajevo était juive à environ 20 %, et la ville était affectueusement appelée « petite Jérusalem » pour la diversité de ses synagogues, mosquées et églises — catholiques et orthodoxes — toutes situées à proximité immédiate les unes des autres. Le surnom, reçu par la mémoire collective, trouve donc un fondement urbain et démographique vérifiable.
Cette densité juive plaçait la ville parmi les capitales séfarades majeures. Aujourd'hui, au plus 900 Juifs vivent en Bosnie-Herzégovine, dont environ 500 dans la capitale Sarajevo. Le contraste entre ce chiffre et les communautés florissantes d'avant-guerre mesure l'ampleur de la rupture du XXᵉ siècle.
La trajectoire démographique de la communauté bosnienne dans son ensemble est bien documentée pour l'entre-deux-guerres. La Première Guerre mondiale vit l'effondrement de l'Empire austro-hongrois et, après la guerre, la Bosnie-Herzégovine fut incorporée au Royaume de Yougoslavie ; en 1926, on comptait 13 000 Juifs en Bosnie-Herzégovine. La ville était ainsi devenue un microcosme du destin séfarade balkanique : noyau hispanique ancien, apport ashkénaze sous les Habsbourg, et coexistence pluriconfessionnelle érigée en emblème. La légende de la « petite Jérusalem » n'est pas un ornement rhétorique mais l'expression mémorielle d'une configuration sociale réelle, que l'archive et la statistique viennent corroborer.
La présence séfarade ne se limitait pas à la Bosnie. Elle s'étendait à un vaste espace allant de la Grèce à la Bulgarie en passant par la Serbie et la Macédoine, formant un continuum culturel ladinophone. Ce qui est souvent passé sous silence est la dévastation des Juifs séfarades qui vivaient principalement dans la région des Balkans, y compris la Grèce, la Yougoslavie et la Bulgarie.
Salonique occupait dans cet ensemble une place éminente, au point d'être longtemps une métropole à majorité ou forte minorité juive, surnommée la « Jérusalem des Balkans ». Belgrade, de son côté, abritait une communauté nombreuse et majoritairement séfarade, comme l'attestent les chiffres de la veille de la guerre déjà cités. Ce maillage de communautés, reliées par la langue, le rite et des réseaux familiaux et commerciaux transfrontaliers, faisait des Balkans le dernier grand bastion vivant de la civilisation séfarade en Europe.
L'histoire de ces communautés est aussi celle de leur insertion dans des États-nations en formation, des derniers siècles ottomans aux royaumes successeurs. Le passage de l'ordre impérial multiconfessionnel aux nationalismes balkaniques modifia profondément leur statut, sans toutefois rompre, avant 1941, la continuité d'une vie juive dense et organisée. C'est cette continuité que la guerre allait briser.
L'anéantissement des Juifs des Balkans constitue l'un des chapitres les plus dévastateurs et les moins connus de la Shoah. La Shoah est décrite comme la destruction de la communauté juive européenne, mais ce qui n'est souvent pas évoqué est la dévastation des Juifs séfarades.
La destruction de la grande communauté de Salonique fut centrale dans le déroulement de la catastrophe en Grèce. En 1943, après que l'Allemagne eut conquis l'ensemble des territoires italiens, elle entreprit la destruction de la communauté juive grecque, en commençant par Salonique. Le sort des Juifs grecs ne se limita pas au nord du pays. En mars 1944, les Juifs vivant à Athènes furent raflés et déportés par la Wehrmacht et la police grecque vers des camps d'extermination.
La Bulgarie présente un cas particulier et débattu, où la persécution étatique frappa différemment selon les territoires. La Shoah vit la persécution des Juifs dans le royaume de Bulgarie et leur déportation et anéantissement dans les régions occupées par la Bulgarie en Yougoslavie et en Grèce. La distinction entre le territoire bulgare proprement dit et les territoires occupés de Thrace et de Macédoine est essentielle pour comprendre la géographie de la destruction. De même, en Grèce septentrionale occupée, les déportations frappèrent durement les communautés. La Shoah en Grèce vit le meurtre de masse des Juifs grecs, dans le cadre de leur déportation vers le camp de concentration d'Auschwitz, par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Au terme de la guerre, la civilisation séfarade balkanique, vieille de près de quatre siècles et demi, avait été en grande partie anéantie.
Après 1945, les communautés survivantes durent affronter une double épreuve : la perte démographique irréversible et l'effacement progressif de la langue. Le ladino, jadis parlé par des dizaines de milliers de personnes, devint une langue patrimoniale menacée, transmise par une poignée de locuteurs âgés.
Face à ce péril, des entreprises de sauvegarde ont vu le jour, tant sur le plan académique que culturel. Une université a lancé un programme intensif de langue ladino, témoignant d'un effort institutionnel de préservation. La transmission musicale joua un rôle pionnier dans cette renaissance, en redonnant audience à un répertoire en voie d'oubli. Avant la diffusion de ces albums de chants séfarades, il était très rare d'entendre des chants en ladino, et un concert de musique séfarade était tout simplement inimaginable, notamment dans la Yougoslavie socialiste où la jeunesse urbaine se passionnait pour le punk, la new wave ou le jazz.
En Bosnie, la communauté contemporaine s'attache à conserver et transmettre son héritage. La communauté juive de Bosnie constitue des archives en vue d'un éventuel musée. Ces démarches relèvent autant de l'histoire que de la mémoire vive : il s'agit de transmettre un patrimoine reçu, fragile, dont les derniers témoins disparaissent. Le marqueur de « mémoire transmise » s'impose ici, car cette renaissance repose moins sur des structures intactes que sur la volonté délibérée de réactiver un héritage culturel après une quasi-disparition.
L'histoire des Juifs des Balkans dessine une courbe d'une rare intensité : un accueil ottoman généreux au tournant du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, un enracinement de plusieurs siècles faisant de la péninsule le principal foyer séfarade d'Europe, une apogée urbaine symbolisée par Salonique la « Jérusalem des Balkans » et Sarajevo la « petite Jérusalem », puis l'effondrement brutal de la Shoah et, enfin, des renaissances fragiles. Le fil conducteur de cette trajectoire est le ladino, langue-mémoire qui survécut à l'exil ibérique et porta, jusqu'au XXᵉ siècle, l'identité d'un peuple dispersé.
Ce que les archives établissent — les recensements, les statuts juridiques, la géographie des déportations — s'articule constamment avec ce que la mémoire transmet — les surnoms affectueux des villes, les chants des grand-mères, la conscience d'une filiation ibérique préservée. C'est dans cette intersection que se tient l'essentiel : une civilisation presque effacée, mais dont les traces, soigneusement recueillies, continuent d'éclairer une page majeure et trop souvent oubliée de l'histoire juive européenne.