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Zakhor
1272 · Worms

Une phrase dans la marge

Un copiste glisse une bénédiction rimée pour celui qui portera son gros livre à la synagogue. C’est la plus ancienne phrase datée en yiddish.

مثبتYiddishManuscritLangueWorms

Le mahzor de Worms est un livre de prières des fêtes, en hébreu, à l’usage des officiants de la synagogue de Worms.

Le premier volume est achevé le 28 tévet 1272 par un scribe qui signe : Simha ben Yehouda le copiste.

C’est un très grand livre, lourd, fait pour rester sur un lutrin.

La phrase

Au folio 54 recto, dans le blanc laissé par une lettre décorée, le scribe a écrit une bénédiction rimée à l’adresse de celui qui portera l’ouvrage de la maison de son propriétaire jusqu’à la synagogue : que le jour lui soit bon, à celui qui portera ce mahzor à la synagogue.

Elle est écrite en caractères hébraïques, mais la langue n’est pas l’hébreu : c’est de l’allemand judéo-rhénan, c’est-à-dire du yiddish à son premier état documenté.

C’est le plus ancien texte DATÉ que l’on ait dans cette langue.

Ce que ce détail révèle

La phrase n’a rien de solennel. Elle plaisante sur le poids du livre, et elle est adressée à un homme dont le métier est de le transporter.

Le yiddish apparaît donc dans l’histoire par là : non par un texte religieux ni un poème, mais par une gentillesse de scribe pour un porteur.

Une langue parlée n’entre presque jamais par la grande porte. Elle passe dans les marges, les comptes, les listes de courses — ce qu’on n’a pas jugé assez important pour l’écrire en hébreu.

Le silence qui suit

Après 1272, il faut attendre cent dix ans — jusqu’en 1382 — pour trouver un autre document daté en yiddish.

Cela ne signifie pas que personne ne le parlait : cela signifie qu’on ne l’écrivait pas, ou que ce qu’on écrivait n’a pas été conservé.

Une langue de plusieurs centaines de milliers de locuteurs peut ainsi laisser une seule ligne en un siècle et demi.

Ce que le manuscrit est devenu

Le mahzor est resté à Worms pendant près de sept siècles.

Il a été sauvé en 1938, quand la synagogue de Worms a été incendiée pendant la Nuit de cristal, et se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque nationale d’Israël.

La phrase du porteur a donc voyagé bien plus loin que de la maison à la synagogue.