Jan Karski est courrier de la Résistance polonaise. Sa fonction est de porter des informations entre le pays occupé et le gouvernement en exil à Londres.
En 1942, des dirigeants de la clandestinité juive de Varsovie lui demandent de voir de ses yeux, pour pouvoir témoigner. Il est introduit deux fois dans le ghetto par des passages souterrains. Puis, déguisé en garde de camp, il visite un point de tri et de transit d'où partaient les convois vers Bełżec.
Ce qu'on lui demandait de dire
Les responsables juifs qui l'envoient ne lui demandent pas de rapporter des faits — ils savent que les faits circulent déjà. Ils lui demandent de dire qu'il a vu.
Ils lui confient aussi une liste de demandes précises : bombarder des cibles allemandes en représailles annoncées, faire déclarer publiquement par les Alliés que l'extermination des Juifs figure parmi les buts de guerre, prévenir le peuple allemand.
Karski gagne Londres, puis les États-Unis en juillet 1943.
La phrase de Frankfurter
L'une de ses premières rencontres américaines est avec Felix Frankfurter, juge à la Cour suprême, juif lui-même.
Karski décrit le ghetto, le point de transit, l'anéantissement systématique. Frankfurter marche un moment, puis lui dit : « Je ne peux pas vous croire. »
L'ambassadeur de Pologne présent proteste et assure que Karski dit la vérité. Frankfurter répond alors la phrase qui a traversé le siècle : « Je n'ai pas dit que ce jeune homme mentait. J'ai dit que je ne peux pas le croire. Il y a une différence. »
Ce que cette distinction dit
Elle est plus troublante qu'un déni. Frankfurter ne conteste pas les faits ni la sincérité du témoin : il constate qu'il n'arrive pas à les tenir pour réels.
C'est le problème central de toute cette période, et il n'était pas d'information. Les rapports existaient — le rapport Bund de mai 1942, la déclaration alliée de décembre 1942 qui condamnait explicitement l'extermination. Ce qui manquait n'était pas la nouvelle : c'était la capacité de la croire assez pour agir.
Le bureau ovale
Le 28 juillet 1943, Karski est reçu par Franklin Roosevelt plus d'une heure. Il rapporte que le président ne lui posa aucune question sur les Juifs.
Aucune des demandes portées par Karski ne fut satisfaite. Il resta aux États-Unis, publia son récit en 1944, puis se tut pendant trente-cinq ans avant de reprendre la parole.
Il disait à la fin de sa vie qu'il se sentait coupable, et qu'il avait été un homme qui avait échoué. Ce n'est pas exact — il avait fait exactement ce qu'on lui avait demandé. Il n'y a pas de mot pour un homme qui a dit la vérité à ceux qui pouvaient agir, et qui n'a pas été cru.