Shabbetaï Tsevi s’est converti à l’islam en septembre 1666. La quasi-totalité de ceux qui l’avaient suivi sont revenus au judaïsme, atterrés.
Quelques centaines de familles, à Salonique surtout, ont fait le contraire : elles se sont converties à leur tour.
On les appelle les Dönme — les retournés, en turc.
Le raisonnement
Nathan de Gaza avait soutenu que l’apostasie du messie faisait partie du plan : il devait descendre jusque dans l’impureté pour en relever les étincelles.
Ceux qui le suivent tirent la conséquence : il faut descendre avec lui.
Ils sont donc musulmans en public, et pratiquent en privé un culte propre, ni juif ni musulman, avec ses prières, son calendrier et ses dix-huit commandements.
Trois sectes
La communauté se divise selon la question de savoir qui a hérité de l’esprit de Tsevi.
Les Yakoubi suivent Jacob Querido, beau-frère du messie, qui se disait sa réincarnation. Les Karakash se forment autour de Berouhia Rousso, mort en 1720, et forment la branche la plus nombreuse et la plus stricte. Les Kapandji sont la branche marchande et lettrée, dominante économiquement à Salonique.
Ils ne se marient qu’entre eux, à l’intérieur de leur propre sous-groupe.
Ce qu’ils sont devenus à Salonique
Au XIXᵉ siècle, ils comptent parmi les familles les plus modernes de la ville : négociants, banquiers, propriétaires d’écoles, journalistes.
Plusieurs figures du mouvement Jeune-Turc en sont issues, ce qui a nourri, du côté nationaliste turc comme du côté antisémite européen, une littérature de conspiration abondante et sans fondement.
Ni les Juifs ni les musulmans ne les tenaient pour des leurs. C’est la définition même de leur position.
1924
L’échange de populations entre la Grèce et la Turquie classe les habitants par RELIGION, non par langue ni par origine.
Les Dönme étant officiellement musulmans, ils sont transférés en Turquie avec les Turcs de Salonique. Leurs descendants vivent surtout à Istanbul et à Izmir.
Une communauté née d’une conversion de façade a été déplacée d’un pays à l’autre sur la foi de cette façade, deux cent cinquante-huit ans après. Ce qui reste de leurs pratiques n’est connu qu’imparfaitement, d’où le registre du probable : ils n’ont jamais écrit pour être lus du dehors.