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Zakhor
1944 – 1948 · Varsovie, Stockholm, Washington, Nuremberg

Un mot qui manquait

Un juriste polonais soutenait depuis 1933 qu'il fallait un nom pour ce crime. Il l'a fabriqué en 1944 — et a appris à Nuremberg que quarante-neuf des siens en étaient morts.

مثبتLemkinGénocideDroit internationalNuremberg

Raphael Lemkin, juriste polonais juif, plaidait depuis les années 1930 pour qu'un droit international punisse la destruction délibérée de groupes humains. Il s'appuyait sur les massacres des Arméniens, dont il avait suivi les suites judiciaires.

En 1933, à une conférence internationale à Madrid, il proposa d'inscrire dans le droit deux crimes qu'il appelait barbarie et vandalisme. La proposition ne fut pas retenue.

Le mot

Réfugié aux États-Unis après avoir fui la Pologne, Lemkin publie en 1944 Axis Rule in Occupied Europe, une étude massive des décrets et règlements par lesquels l'Allemagne administrait les territoires occupés.

C'est dans ce livre qu'il forge le mot : génocide, du grec genos — race, tribu — et du suffixe latin -cide, tuer.

Il ne l'a pas fabriqué seulement pour la destruction des Juifs d'Europe, même si elle est devant lui : il visait un type d'entreprise, dont il donnait d'autres exemples historiques, et il y incluait la destruction des institutions, de la langue et de la culture d'un groupe, pas seulement le meurtre de ses membres.

Pourquoi le mot manquait vraiment

Ce n'est pas une question de vocabulaire. Le droit international de l'époque punissait des crimes commis contre des individus, ou des crimes de guerre entre États.

Il n'avait pas de catégorie pour un État qui détruit méthodiquement une population, y compris la sienne, en temps de paix, sur son propre territoire, en toute légalité interne. Sans nom, pas d'incrimination ; sans incrimination, pas de poursuite.

Lemkin disait qu'un crime sans nom échappe à la conscience autant qu'au tribunal.

Ce qu'il a appris à Nuremberg

Lemkin se rend à Nuremberg pour tenter de faire entrer son mot dans l'acte d'accusation. Il y figure, mais comme terme descriptif, non comme chef d'inculpation : les nazis y sont jugés pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, et seulement pour des faits liés à la guerre.

C'est là aussi qu'il apprend le sort de sa famille : quarante-neuf membres tués dans les centres de mise à mort, les camps, le ghetto de Varsovie et les marches forcées.

Il consacre ensuite deux ans à faire adopter une convention par les Nations unies, seul, en dormant peu, en harcelant les délégations une à une dans les couloirs.

1948, et après

La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide est adoptée le 9 décembre 1948, la veille de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Le texte adopté est plus étroit que ce que Lemkin voulait : la destruction culturelle d'un groupe en a été retirée, à la demande de plusieurs États qui ne tenaient pas à voir examiner leurs propres pratiques.

Lemkin est ensuite tombé dans l'oubli. Il est mort en 1959 à New York, sans argent, dans une chambre louée ; sept personnes suivaient son enterrement. Le mot qu'il avait fabriqué est aujourd'hui dans toutes les langues.