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Zakhor
1897 – 1930 · New York

Un paquet de lettres

Un quotidien socialiste en yiddish ouvre un courrier des lecteurs. Ce qu’on y écrit devient l’archive la plus intime de l’immigration juive en Amérique.

مثبتYiddishPresseImmigrationCourrier des lecteurs

Le Forverts — le Jewish Daily Forward — paraît pour la première fois le 22 avril 1897 à New York, lancé par des militants socialistes, dont Abraham Cahan et Louis Miller.

Cahan en devient l’unique rédacteur en chef en 1903 et le reste jusqu’en 1951, soit quarante-huit ans.

Cent vingt mille exemplaires en 1912, plus de deux cent soixante-quinze mille au début des années 1930 : c’est le plus grand journal non anglophone des États-Unis.

Bintel Brief

En 1906, Cahan ouvre une rubrique de courrier : A Bintel Brief, un paquet de lettres.

Les lecteurs écrivent, on publie la lettre et la réponse.

Ce qu’ils écrivent : le mari parti en Amérique qui n’envoie plus rien ; la fille qui veut épouser un non-juif ; l’ouvrier qui n’ose pas se syndiquer ; celui qui a honte d’avoir honte de son père ; celle qui a laissé un enfant de l’autre côté.

Pourquoi cette rubrique compte

L’immigration juive en Amérique est documentée par des registres, des statistiques et des mémoires écrits plus tard, à froid, par ceux qui avaient réussi.

Le Bintel Brief est écrit sur le moment, par ceux qui n’allaient nulle part, et sur les sujets dont on ne parle pas.

C’est la seule source de ce genre à cette échelle, et elle existe parce qu’un rédacteur en chef a jugé qu’un journal politique devait aussi répondre aux gens.

Ce que le journal faisait par ailleurs

Il défendait le syndicalisme et le socialisme, soutenait les grèves du textile, expliquait le base-ball à ses lecteurs, publiait de la littérature yiddish — Isaac Bashevis Singer y a paru pendant des décennies.

Il a aussi appris à des centaines de milliers de personnes comment fonctionnait le pays où elles venaient d’arriver : les tribunaux, les écoles, les élections.

Un journal d’immigrés est d’abord un manuel d’usage du pays d’accueil.

La suite

Le lectorat yiddish s’est éteint avec la génération qui l’avait apporté ; les enfants lisaient l’anglais.

Le Forverts est passé à l’hebdomadaire, puis au seul numérique en 2019, et une édition yiddish subsiste en ligne.

Cent vingt-neuf ans après le premier numéro, le titre existe encore. Ce n’est pas rien pour un quotidien socialiste en yiddish fondé par des tailleurs.