Maurice de Hirsch a fait fortune dans les chemins de fer ottomans — c’est lui qui bâtit la ligne de l’Orient-Express.
Son fils unique meurt en 1887. Il décide de consacrer sa fortune aux Juifs de l’Empire russe, qu’il veut sortir des pogroms et des métiers d’intermédiaire.
En 1891, il fonde la Jewish Colonization Association — la plus grande fondation charitable du monde, dotée de trente-six millions de dollars de l’époque.
Le projet
Acheter des terres agricoles en Argentine, y installer des familles juives russes, et en faire des cultivateurs propriétaires.
Dix-sept millions d’acres sont acquis. En 1939, la JCA possède encore un million cinq cent mille acres dans le pays.
L’idée est explicitement une alternative au sionisme : Hirsch pensait qu’il fallait une terre, non celle-là.
Moisés Ville
La colonie la plus ancienne n’est pas de lui. Moisés Ville est fondée en 1889 par des immigrants russes qui avaient acheté la terre eux-mêmes, après un naufrage de projet et une année de famine.
La JCA l’adopte formellement en 1891. C’est sa réussite la plus durable, et on l’a appelée la Jérusalem d’Amérique du Sud.
En 1896, à la mort de Hirsch, la JCA possède mille kilomètres carrés et y fait vivre un millier de familles.
Les gauchos judíos
Le nom vient d’un livre : Los gauchos judíos, d’Alberto Gerchunoff, publié en 1910 pour le centenaire de l’Argentine — récits idylliques de colons juifs à cheval.
La réalité était plus dure : sols médiocres, administrateurs de la JCA qui décidaient des cultures, conflits sur la propriété des lots, et un exode continu vers Buenos Aires dès la deuxième génération.
Le mot lui-même est discuté : un gaucho est un cavalier sans terre, un colon juif est un cultivateur propriétaire — l’expression accole deux conditions qui s’excluent.
Ce qu’il en reste
L’Argentine compte la plus grande communauté juive d’Amérique latine, et elle descend en bonne part de cette opération.
Les colonies agricoles, elles, se sont presque toutes vidées. Moisés Ville subsiste, avec ses synagogues et son cimetière, et figure sur la liste indicative du patrimoine mondial.
Une fortune de chemins de fer, dix-sept millions d’acres, et ce qui reste tient dans un village de la province de Santa Fe.