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Zakhor
1691 – 2011 · Palma de Majorque

Quinze noms

Après les bûchers, on a affiché les noms des condamnés dans un couvent. Trois siècles plus tard, porter l’un de ces quinze noms se payait encore.

مثبتMarranesInquisitionMajorqueStigmate

Les Xuetes — chuetas en castillan — sont les descendants des Juifs de Majorque convertis de force ou restés crypto-juifs.

En 1691, après cinq ans de prison, une série de procès s’achève : plus de cinquante personnes sont garrottées puis brûlées, leurs biens confisqués.

L’épisode est resté dans la mémoire de l’île sous le nom des bûchers de 1691.

L’affichage

Pour prolonger l’humiliation, on suspend au couvent de Saint-Dominique les sanbenitos — les casaques d’infamie — portant les noms des condamnés.

Ce geste est le cœur de l’affaire. Ce ne sont pas des personnes qu’on désigne : ce sont des NOMS, donc des familles, donc des descendants qui n’existent pas encore.

Les panneaux sont restés en place, lisibles, pendant des générations.

Quinze noms

Marqués, exclus des corporations, du clergé, et de toute alliance avec le reste de l’île, les Xuetes n’ont plus épousé qu’eux-mêmes.

Au bout de trois siècles d’endogamie forcée, quinze patronymes seulement subsistaient : Aguiló, Bonnín, Cortès, Forteza, Fuster, Martí, Miró, Picó, Pinya, Pomar, Segura, Tarongí, Valentí, Valleriola, Valls.

À Majorque, ces quinze noms se reconnaissaient au premier regard sur une liste. Ils se reconnaissent encore.

La durée

L’émancipation juridique intervient en 1782. Elle ne change presque rien à la réalité sociale.

La discrimination — mariages refusés, écoles, séminaires, métiers fermés — s’est prolongée jusqu’au XXᵉ siècle, bien après que plus personne dans ces familles ne pratiquait quoi que ce soit de juif.

C’est le fait le plus important de ce récit : le stigmate a survécu de trois cents ans à la chose qu’il prétendait désigner.

Les excuses

En mai 2011, le gouvernement de Majorque a présenté des excuses officielles pour les bûchers de 1691.

En novembre 2023, le parlement des Baléares a reconnu formellement les siècles d’injustice subis par les crypto-juifs de l’île.

Trois cent trente-deux ans séparent l’affichage des sanbenitos de cette reconnaissance. C’est la mesure de ce que coûte à défaire un nom qu’on a cloué sur un mur.