Après le pogrom de Pâques 1903, la commission historique juive d'Odessa envoie sur place un jeune poète, Hayyim Nahman Bialik, pour recueillir les témoignages des survivants. Il va de maison en maison pendant des semaines et remplit cinq carnets en yiddish : des noms, des heures, qui a frappé, qui s'est caché où, qui a défendu quoi.
Puis il referme les carnets et écrit, en hébreu, Dans la ville du massacre. Le poème ne décrit pas le pogrom : il accable les survivants de leur passivité, dans une langue prophétique qui ne cite personne. Son effet fut immense — il nourrit l'autodéfense, l'émigration, le sionisme naissant.
Les carnets, eux, restèrent inédits pendant des décennies. Quand les historiens ont pu les lire, ils y ont trouvé une réalité moins docile que le poème : des hommes qui s'étaient battus, des groupes organisés, des voisins qui avaient caché. Bialik disposait de ces récits ; il a écrit autre chose.
Un seul homme a donc produit l'archive et le mythe, et c'est le mythe qui a formé la mémoire d'un siècle. Zakhor tient les deux, mais dans des registres séparés — et dit lequel est lequel.