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Zakhor
1550 – 1723 · Bordeaux, Bayonne, Bidache

Les marchands portugais

Le roi de France accueille des « nouveaux chrétiens » venus du Portugal. Tout le monde sait ce qu'ils sont ; pendant deux siècles, personne ne le dit.

مثبتConversosSud-OuestFranceAmbiguïté

En août 1550, Henri II accorde des lettres patentes « concernant les marchands et autres Portugais appelés nouveaux chrétiens », les autorisant à s'établir dans le royaume et à y commercer, avec tous les droits et privilèges des habitants des villes où ils résideraient.

Le texte ne parle jamais de Juifs. Il n'aurait pas pu : les Juifs sont bannis de France depuis 1394.

Ce que le mot cachait

Ces nouveaux chrétiens sont des descendants de Juifs convertis de force au Portugal en 1497, qui fuient l'Inquisition. Beaucoup ont conservé chez eux des pratiques juives.

La France les accueille parce qu'elle veut leur commerce et leurs correspondants — la même logique qu'à Livourne quarante ans plus tard, ou qu'à Amsterdam.

Les lettres sont renouvelées par Henri III en 1574 et enregistrées au parlement de Bordeaux en 1580. Des communautés se forment dans le Sud-Ouest : Bordeaux, Bayonne — le faubourg Saint-Esprit —, Bidache, Peyrehorade, Labastide-Clairence. En 1656, Louis XIV étend les privilèges aux installés des terres de Bayonne.

Deux siècles de double vie

La situation qui s'installe est sans équivalent en Europe. Ces familles sont officiellement catholiques : elles font baptiser leurs enfants, se marient à l'église, sont enterrées en terre chrétienne.

Et elles pratiquent chez elles. On tient des registres de circoncision — celui de Samuel Gomes Atias à Bidache, entre 1725 et 1773, est conservé et rédigé en espagnol. On respecte les fêtes, on enterre en réalité dans des cimetières à part, on garde des noms doubles.

Les autorités locales le savent parfaitement et ferment les yeux. Les jurats de Bordeaux protègent ces familles quand un curé zélé s'en mêle : elles paient des impôts, arment des navires, prêtent à la ville.

Le moment où l'on cesse de faire semblant

En 1723, de nouvelles lettres patentes reconnaissent enfin ces familles comme juives, et leur accordent le droit de vivre comme telles.

Il aura donc fallu cent soixante-treize ans pour que le droit rattrape ce que tout le monde voyait. Le prix de ce délai fut payé en discrétion : des générations ont vécu sans pouvoir déclarer ce qu'elles étaient.

En 1790, les Juifs dits portugais du Sud-Ouest sont les premiers de France à recevoir la pleine citoyenneté — deux ans avant les Juifs d'Alsace et de Lorraine, bien plus nombreux et bien plus pauvres. Leur ancienneté d'installation et leur respectabilité marchande jouèrent en leur faveur.

Une manière de survivre qui a un coût

On célèbre volontiers ces communautés pour leur habileté. Il faut voir aussi ce que l'ambiguïté a coûté.

Deux siècles d'existence sans institution déclarée, sans école publique, sans rabbin officiel, avec un culte domestique et des rites incomplets : quand la reconnaissance vient, une partie du savoir s'était perdue, et il a fallu faire venir des rabbins d'Amsterdam.

C'est le sort ordinaire des marranismes. La dissimulation sauve les personnes et abîme la transmission — et l'on ne s'en aperçoit qu'au moment où l'on n'a plus besoin de se cacher.