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Zakhor
1556 · Ancône et Constantinople

Le boycott d'Ancône

Vingt-quatre bûchers dans un port des États pontificaux. En réponse, une femme d'affaires de Constantinople détourne ses navires — première sanction économique juive de l'histoire.

مثبتDoña GraciaConversosInquisitionRésistance

Depuis vingt ans, d'anciens conversos venus de la péninsule Ibérique vivaient à Ancône, port des États pontificaux, en Juifs déclarés — avec l'accord explicite des papes précédents, qui les avaient protégés des poursuites inquisitoriales pour attirer leur commerce.

L'élection de Paul IV, en mai 1555, met fin à cette tolérance. Au printemps et à l'été 1556, la communauté portugaise d'Ancône est arrêtée en bloc. Plus de cinquante personnes sont jugées et condamnées ; vingt-quatre sont brûlées vives.

Parmi elles, Jacob Mosso, agent à Ancône de Gracia Nasi.

Qui était Doña Gracia

Née vers 1510 à Lisbonne dans une famille de conversos, Beatriz de Luna dirige après la mort de son mari l'une des plus grandes maisons de banque et de commerce d'Europe. Elle quitte le Portugal pour Anvers, puis Venise, puis Ferrare, et gagne enfin Constantinople, où elle vit ouvertement en juive sous le nom de Gracia Nasi.

Elle y est rejointe en 1554 par son neveu, qui épouse sa fille Reyna et prend le nom de Joseph Nasi. Les deux gèrent ensemble des affaires qui vont du prêt aux souverains au trafic maritime, et une filière d'évasion pour les conversos fuyant l'Inquisition.

L'arme qu'elle avait

Face aux bûchers, elle ne dispose ni d'armée ni d'État. Elle dispose de navires et de marchandises — et Ancône vit du trafic avec le Levant.

Elle organise donc le détournement du trafic vers Pesaro, port voisin tenu par le duc d'Urbino. Ses bateaux ne débarqueront plus à Ancône. Elle obtient l'appui initial enthousiaste de la communauté juive d'Istanbul, et des communautés d'Europe s'y joignent.

C'est, à notre connaissance, la première sanction économique organisée par des Juifs en réponse à une persécution — l'un des très rares actes de résistance collective de l'époque prémoderne.

Pourquoi il a échoué, et ce que l'échec montre

Le boycott n'a pas tenu. Il s'est heurté à une opposition interne : des rabbins et des marchands ont fait valoir que les Juifs restés à Ancône — ceux du ghetto, de longue date sujets du pape, qui n'étaient pas visés par les poursuites — paieraient les représailles.

L'objection était sérieuse et elle n'était pas de lâcheté : une sanction frappe d'abord les otages disponibles. Le trafic a repris, et Pesaro a fini par expulser les réfugiés qu'elle avait accueillis.

Ce désaccord est en lui-même remarquable. Il documente un débat public, dans des communautés dispersées et sans autorité commune, sur l'opportunité d'une arme économique — un débat qui n'a pas cessé depuis.

Ce qu'elle a fait ensuite

Gracia Nasi meurt en 1569. Elle avait financé des synagogues, des écoles, une imprimerie, et fait sortir des centaines de conversos de la péninsule.

Joseph Nasi obtient du sultan, vers 1561, la concession de Tibériade et de ses environs, avec le projet d'y réinstaller des Juifs et d'y relancer une industrie de la soie. L'entreprise tourne court, mais elle est le premier projet documenté de réétablissement organisé en terre d'Israël à l'époque moderne.

Deux gestes d'une même maison : détourner des navires pour punir un port, acheter une ville pour y faire revenir des gens.