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Zakhor
IIIᵉ – IIᵉ siècle av. J.-C. · Alexandrie, Égypte lagide

Les soixante-douze

Un roi grec commande la traduction de la Torah pour sa bibliothèque. Le récit qu'on en a est un roman — et c'est ce roman qui a donné son nom à la Septante.

منقولSeptanteAlexandrieTraductionDiaspora grecque

Un texte grec appelé Lettre d'Aristée raconte comment la Torah est passée en grec. Ptolémée II Philadelphe, roi d'Égypte, veut la Loi des Juifs pour sa bibliothèque d'Alexandrie ; son bibliothécaire Démétrios de Phalère le lui conseille.

Le roi écrit au grand prêtre Éléazar à Jérusalem, libère des captifs juifs en gage de bonne volonté, et reçoit en retour soixante-douze anciens — six par tribu. Ils traduisent les cinq livres en soixante-douze jours. Un banquet de sept jours précède le travail, où le roi pose à chacun une question difficile.

Le nombre a fait le nom

C'est de ces soixante-douze traducteurs que vient le mot Septante — septuaginta, soixante-dix, par arrondi. Le nom d'une des traductions les plus importantes de l'histoire vient donc d'un décompte de personnages.

Des versions ultérieures amplifieront encore : chez Philon d'Alexandrie, les traducteurs travaillent séparément et rendent des textes identiques mot pour mot, ce qui fait de la traduction un miracle. La Lettre elle-même ne dit pas cela.

Ce que les spécialistes en retiennent

La Lettre n'est pas contemporaine des faits qu'elle rapporte, et son auteur n'est pas le courtisan grec qu'il prétend être : c'est un Juif d'Alexandrie écrivant sans doute au IIᵉ siècle avant notre ère. Le texte contient des anachronismes et des affirmations invérifiables.

Cela ne le rend pas sans valeur — mais déplace ce qu'il documente. Il ne renseigne pas sur la commande royale : il renseigne sur ce qu'une communauté juive hellénisée voulait faire croire de ses propres Écritures, un ou deux siècles après leur traduction.

C'est pourquoi ce récit est ici au registre du transmis. Ce qui est certain est plus simple : une traduction grecque du Pentateuque existait à Alexandrie au IIIᵉ siècle avant notre ère, et elle a été faite par des Juifs, pour des Juifs qui ne lisaient plus l'hébreu.

Une communauté qui priait en grec

C'est le fait que le roman recouvre, et il est plus intéressant que lui. Alexandrie abritait une population juive nombreuse dont la langue maternelle était le grec depuis des générations.

Il ne s'agissait donc pas d'obliger un roi ou d'orner une bibliothèque, mais de rendre la Loi lisible à ceux qui la vivaient. Une traduction faite pour les siens, présentée après coup comme une commande de prestige.

La Lettre fait d'ailleurs un travail précis : elle soutient que la Loi juive supporte l'examen d'un roi grec et de ses philosophes. C'est une apologie autant qu'un récit d'origine.

Ce que cette traduction a entraîné

La Septante est devenue l'Écriture d'une grande partie du judaïsme de langue grecque, puis celle des premiers chrétiens — qui citent l'Ancien Testament dans cette version.

C'est en partie pour cette raison que le judaïsme rabbinique s'en est ensuite éloigné, et que des traductions grecques concurrentes, plus littérales, sont apparues au IIᵉ siècle de notre ère.

Une traduction faite pour une communauté a fini par lui être reprise. C'est un sort qui n'est pas rare, et il tient tout entier dans l'écart entre ce que la Lettre d'Aristée raconte et ce qu'elle ne dit pas.