La lignée des Salomons appartient à cette aristocratie financière juive de Londres qui, au tournant des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, sut conjuguer la réussite mercantile et l'engagement civique. Issue de la communauté ashkénaze établie dans la City — autour de St Mary Axe, cœur historique du négoce israélite londonien —, la famille incarne le passage d'un judaïsme toléré mais juridiquement disqualifié à un judaïsme pleinement émancipé, intégré aux institutions du royaume. Son nom demeure indissociable du combat pour l'émancipation politique des juifs britanniques.
Le présent ouvrage retrace cette ascension à travers la figure cardinale de Sir David Salomons (1797-1873), dont l'itinéraire constitue, à lui seul, une chronologie des conquêtes successives de la citoyenneté juive : la shérifance, la magistrature municipale, l'échevinat, le siège parlementaire, la mairie de Londres. Selon l'Encyclopaedia Judaica et la Jewish Encyclopedia, il fut le premier juif anglais à exercer chacune de ces fonctions, faisant de sa biographie un précédent juridique autant qu'une mémoire familiale [Jewish Encyclopedia ; Encyclopaedia Judaica]. Nous suivrons aussi la postérité de la maison — la baronnie héréditaire, la demeure de Broomhill, l'héritier savant David Lionel Salomons — afin de restituer la trajectoire complète d'une dynastie. Là où l'archive parle, nous l'écoutons ; là où la tradition supplée, nous le signalons.
La famille Salomons s'enracine dans le négoce israélite de la City de Londres à la fin du XVIIIᵉ siècle. David Salomons naquit à Londres, fils de Levy Salomons de St Mary Axe et de Frant, dans le Sussex, et de Matilda de Metz de Leyde, mariés en 1795. La présence du père dans le quartier de St Mary Axe situe d'emblée le foyer familial au centre névralgique de la finance et du commerce juifs londoniens.
Le statut du père est attesté avec constance par les répertoires de référence. David Salomons naquit à Londres, fils de Levi Salomons, un éminent agent de change ashkénaze ; il devint membre du Stock Exchange en 1823 et souscripteur de la Lloyd's en 1834. La Jewish Encyclopedia précise la place du père au sein de la communauté : il était le second fils de Levi Salomons, l'un des principaux marchands juifs de Londres à la fin du dix-huitième siècle. Ces convergences documentaires — Encyclopaedia Judaica, Jewish Encyclopedia et notice biographique — établissent solidement le milieu d'origine : une bourgeoisie ashkénaze de la City, mêlée au courtage, à l'assurance et à la haute banque.
L'union de Levi Salomons et de Matilda de Metz, originaire de Leyde, rattache par ailleurs la famille au réseau plus vaste des diasporas juives des Provinces-Unies, dont Londres était le prolongement commercial naturel. C'est dans ce terreau — instruction à Londres puis à Totteridge, formation aux affaires de la City — que se forgea la vocation du fils, appelé à devenir le porte-étendard de l'émancipation [Jewish Encyclopedia].
Avant d'être un combattant des droits civiques, David Salomons fut un financier accompli. Il suivit son père dans les affaires et s'imposa parmi les acteurs majeurs de la place. Salomons fut l'un des fondateurs de la London and Westminster Bank — aujourd'hui la NatWest — et membre du London Stock Exchange.
Son ascension dans les institutions de la City débuta par l'obtention des droits de bourgeoisie urbaine. Admis en 1831 par la Coopers' Company comme franc-bourgeois et liveryman de la cité de Londres, il devint en 1835 le premier shérif juif de Londres et du Middlesex, et un acte spécial du Parlement fut adopté pour dissiper tout doute quant à la légalité de l'élection. Cette double dimension — la réussite bancaire et l'entrée dans les corps de métiers de la City — fournit l'assise sociale et patrimoniale sans laquelle le combat politique ultérieur n'eût pu être mené.
La fondation de la London and Westminster Bank, l'une des premières joint-stock banks de la capitale, témoigne d'un esprit d'innovation financière. L'appartenance au Stock Exchange dès 1823 et à la Lloyd's en 1834 complète le portrait d'un homme pleinement inséré dans les rouages du capitalisme victorien naissant [Encyclopaedia Judaica]. C'est armé de cette respectabilité économique que Salomons put se présenter aux fonctions municipales et y faire éclater, par sa seule candidature, la contradiction entre le mérite civique et les serments confessionnels qui en barraient l'accès aux juifs.
L'année 1835 marque le premier précédent. Le 24 juin 1835, David Salomons devint le premier juif à être élu avec succès à la charge de shérif. Mais l'élection ne valait pas exercice : la charge restait verrouillée par un serment confessionnel. En 1835, il fut élu shérif de la cité de Londres ; il fut cependant empêché de prendre ses fonctions, parce que le serment d'office obligatoire comportait des affirmations chrétiennes de foi.
C'est ici que la mémoire familiale et l'archive parlementaire se répondent exactement. Pour occuper officiellement son poste de shérif, David fut requis de prêter serment ; sa candidature avait d'abord rencontré l'opposition. L'obstacle fut levé par une intervention législative ciblée : l'acte spécial du Parlement mentionné par la Jewish Encyclopedia fut adopté pour sécuriser la légalité de l'élection [Jewish Encyclopedia]. Ce dispositif d'exception inaugure une méthode qui se répétera tout au long de la carrière de Salomons : forcer la pratique, puis contraindre le droit à s'ajuster au fait accompli.
La portée de l'épisode dépasse la personne. En obligeant le législateur à statuer sur le cas d'un juif élu, Salomons transforma une difficulté individuelle en question constitutionnelle. La barrière du serment — ces mots « sur la vraie foi d'un chrétien » qui scellaient l'exclusion — devenait désormais un enjeu public, débattu au grand jour. La shérifance de 1835 n'est donc pas seulement une promotion : c'est le premier coin enfoncé dans l'édifice des incapacités confessionnelles.
Le combat se poursuivit sur le terrain de la magistrature urbaine. La fonction d'alderman — l'échevinat de la City — résista plus longtemps que la shérifance. Ardent défenseur de l'émancipation juive, nationale et municipale, Salomons joua un rôle de premier plan dans la campagne pour abolir les dernières incapacités juives ; en 1835 il fut élu shérif de Londres ; après avoir été deux fois refusé, il fut finalement élu alderman en 1847.
Cette persévérance — deux refus avant l'élection de 1847 — illustre la ténacité méthodique de l'homme et la résistance des institutions. La conquête de l'échevinat ouvrait la voie à la magistrature et, au-delà, à la plus haute dignité municipale. Selon la Jewish Encyclopedia, Salomons fut le premier juif anglais à devenir tour à tour shérif, magistrat, alderman, membre du Parlement et lord-maire de Londres : une énumération qui scande, charge après charge, la chute des barrières [Jewish Encyclopedia].
L'aboutissement vint en 1855 avec la mairie de Londres, célébrée par la communauté israélite elle-même. Les Special Collections de l'Université de Southampton conservent une copie d'une résolution, en hébreu, de la West London Synagogue of British Jews félicitant David Salomons pour son élévation à la haute et importante dignité de Lord-Maire de la cité de Londres, en novembre 1855. Ce document, rédigé dans la langue sacrée, scelle l'alliance entre la réussite civique du notable et la fierté collective d'une communauté qui voyait l'un des siens accéder au premier office de la capitale de l'Empire.
L'acte fondateur de l'émancipation parlementaire se joua en 1851, lorsque Salomons, élu député, prit place aux Communes sans pouvoir — ni vouloir — prêter le serment chrétien. La difficulté tenait à une formule précise du serment d'abjuration. L'Acte autorisait à omettre les mots « sur la vraie foi d'un chrétien », mais l'interprétation de cette faculté pour les juifs demeurait contestée, ce dont témoignent les débats serrés de la Chambre.
Salomons fonda son argumentation sur le précédent judiciaire. Que les mots « sur la vraie foi d'un chrétien » aient été ou non introduits avant l'époque de Jacques II, le serment était administré sur quelque symbole, livre ou relique étroitement lié à la religion chrétienne — d'où l'incompatibilité de fond invoquée. À l'appui, il rappelait que la loi assimilait déjà le serment d'un juif à celui requis : le fait de prêter ledit serment par des personnes professant la religion juive, de la même manière que les juifs sont admis à témoigner devant les cours de justice, doit être réputé une prestation suffisante du serment d'abjuration.
Les Communes débattirent jusqu'à examiner les précédents impériaux, notamment coloniaux. La question était de savoir si les actes supprimant les incapacités civiles des juifs au Canada devaient nécessairement être soumis au Parlement et approuvés par la Reine ; cette question fut longuement considérée par le duc de Wellington et les conseillers juridiques de la Couronne. En siégeant et en votant malgré l'interdit, Salomons s'exposa aux sanctions, mais grava dans le compte rendu officiel la démonstration de l'absurdité du serment confessionnel. Son geste de 1851, plus encore que ses charges municipales, constitue le cas fondateur de l'émancipation politique juive britannique [Hansard, 21-28 juillet 1851].
Le combat de David Salomons trouva son couronnement institutionnel dans l'élévation à la dignité de baronnet et dans la transmission d'un patrimoine durable. Sir David Salomons, 1er baronnet (22 novembre 1797 – 18 juillet 1873), fut une figure majeure de la lutte du XIXᵉ siècle pour l'émancipation juive au Royaume-Uni ; il fut le premier shérif juif de la cité de Londres et lord-maire de Londres. La création de la baronnie consacrait, par le titre héréditaire, l'entrée définitive de la lignée dans l'establishment du royaume.
La famille étendit son rayonnement au-delà de la City, vers le Kent, où la demeure de Broomhill, près de Tunbridge Wells, devint le siège patrimonial des Salomons. Le titre passa à la génération suivante, et l'héritier, David Lionel Salomons, illustra la maison dans un tout autre domaine : celui des sciences appliquées et de l'innovation technique, témoignant de la métamorphose d'une dynastie de financiers émancipateurs en mécènes du progrès. Cette continuité — du banquier militant au baronnet savant — confère à la lignée une cohérence remarquable, où l'ouverture des institutions politiques se prolonge dans l'ouverture des champs du savoir [David Salomons, notice biographique]. La mémoire familiale, ici, s'appuie sur des indices solides sans pour autant que chaque détail patrimonial soit exhaustivement documenté ; nous la donnons donc pour probable, là où la trame principale demeure établie.
L'histoire des Salomons se lit comme un abrégé de l'émancipation juive britannique. D'un foyer ashkénaze de St Mary Axe à la mairie de Londres, d'un agent de change de la City à un baronnet du royaume, la lignée a parcouru en deux générations la distance qui sépare la tolérance juridique de la pleine citoyenneté. La force du cas tient à sa nature de précédent : chaque charge conquise par David Salomons — shérif en 1835, alderman en 1847, député en 1851, lord-maire en 1855 — obligea le droit anglais à reconnaître ce que le fait avait déjà imposé.
Son geste parlementaire de 1851, en particulier, demeure le moment fondateur : en siégeant sans prêter le serment chrétien, il transforma une incapacité confessionnelle en débat constitutionnel, ouvrant la voie aux réformes qui permirent enfin aux juifs de siéger ès qualités. La famille, ensuite, prolongea cet héritage dans la noblesse et dans les sciences. Le « Grand Livre » des Salomons est ainsi celui d'une maison où la mémoire d'un combat et l'archive d'une émancipation se confondent en un seul récit, exemplaire entre tous pour l'histoire des juifs d'Angleterre.