Le nom Pegna appartient au répertoire onomastique du judaïsme italien et figure parmi les patronymes recensés au cours de la première moitié du XX� siècle, à l'époque où la péninsule entreprit, pour des raisons d'abord savantes puis administratives, de dresser l'inventaire des familles juives de son territoire. La notice de référence rattache ce nom à l'ouvrage fondateur de Samuele Schaerf, I cognomi degli ebrei d'Italia. Cet ouvrage, paru à Florence en 1925 sous l'égide de la maison d'édition « Israel », demeure l'un des piliers de toute recherche sur les patronymes juifs italiens : il s'agit d'un élenco des cognomi des Juifs d'Italie, comprenant 1628 noms, tiré du livre de Samuele Schaerf, avec une appendice sur les familles nobles juives d'Italie. Cette liste, datée de 1938, comprend les patronymes des familles juives de toute l'Italie tels qu'ils étaient enregistrés.
Inscrire la famille Pegna dans cette mémoire collective suppose d'examiner deux ordres de réalité : d'une part la documentation onomastique et généalogique disponible, d'autre part le contexte plus vaste des diasporas séfarades qui, du XV� siècle aux temps modernes, ont essaimé sur les rives de la Méditerranée. Le présent ouvrage entend retracer, avec la prudence qu'impose l'incertitude des sources, le cheminement vraisemblable de ce nom, depuis ses racines ibériques probables jusqu'à son enracinement dans le tissu juif italien, et particulièrement toscan.
La première certitude concernant la famille Pegna est d'ordre bibliographique. Le patronyme est attesté dans le grand recensement onomastique du judaïsme italien établi par Samuele Schaerf. Cet ouvrage, dont la notice de bibliothèque précise une description physique de 89 pages, fut publié à Florence et connut une diffusion durable, au point d'être réédité en fac-similé. L'ouvrage de Samuele Schaerf, intitulé « I cognomi degli ebrei in Italia. Con un'appendice su le famiglie nobili ebree in Italia », constitue une réimpression anastatique de l'édition de Florence de 1925, rééditée par la Libreria Piani.
L'intérêt de l'entreprise de Schaerf tient à sa méthode : recenser, classer et expliquer les noms de famille portés par les Juifs de la péninsule, en mêlant noms d'origine biblique, toponymes, désignations professionnelles et patronymes hérités des diasporas. Un petit nombre de patronymes séfarades avait une origine professionnelle, tandis que beaucoup d'autres adoptèrent des noms construits avec un préfixe hébraïque, ce qui illustre la diversité des strates linguistiques que ces inventaires s'efforcent de démêler. Le nom Pegna se situe précisément à l'intersection de ces strates : sa physionomie n'est ni biblique ni hébraïque, mais ibérique, ce qui oriente d'emblée la recherche vers les communautés issues de la péninsule Ibérique.
La valeur de cette source est d'être un catalogue de référence, c'est-à-dire un point d'ancrage documentaire fiable : la présence du nom dans le répertoire de Schaerf établit, sans conjecture, que des familles juives portant ce patronyme étaient présentes et reconnues en Italie à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
La forme Pegna renvoie, selon toute vraisemblance, au mot espagnol peña (« rocher », « escarpement », « hauteur rocheuse »), dont la graphie italianisée a conservé le digramme gn pour rendre le son palatal du ñ castillan. Ce type de toponyme est extrêmement répandu dans la péninsule Ibérique, où d'innombrables localités portent un nom dérivé de peña. Le patronyme appartiendrait ainsi à la catégorie des noms d'origine géographique adoptés par les familles selon leur lieu de provenance.
Cette filiation onomastique s'inscrit dans un phénomène historique de grande ampleur. Les patronymes séfarades appartiennent aux descendants des Juifs qui vivaient en Espagne et au Portugal avant que l'Inquisition espagnole ne contraigne les Juifs à se convertir au christianisme ou à fuir la péninsule Ibérique à la fin du XV� siècle. Beaucoup de familles expulsées ou fugitives emportèrent avec elles, comme un signe d'identité, des noms enracinés dans la géographie de leur terre perdue. Il faut toutefois souligner que cette interprétation, fondée sur l'analyse linguistique et sur l'analogie avec d'autres patronymes séfarades, relève du registre de la mémoire reconstituée plus que de la preuve documentaire directe : aucun acte ne vient confirmer l'instant précis où une famille adopta ce nom. Nous la donnons donc pour probable, non pour établie.
Le témoignage le plus concret de l'implantation du nom Pegna en Italie provient de Livourne (Leghorn), grand port toscan qui devint, à l'époque moderne, l'un des principaux foyers du judaïsme séfarade méditerranéen. Les inventaires généalogiques des familles juives de Livourne mentionnent explicitement le nom sous une forme composée. On y relève en effet, parmi une longue série de patronymes, les variantes « Gutierres Pegna », « Guttieres Pegna » et « Guttierres Pegna », voisinant avec d'autres noms de souche ibérique tels que Gomes, Gutierres ou Garzia.
Ce constat est doublement instructif. D'une part, il confirme la nature séfarade du nom : la juxtaposition d'un patronyme castillan (Gutierres / Gutiérrez) et du toponyme Pegna est caractéristique des familles « portugaises » et « espagnoles » de la diaspora occidentale, qui maintenaient des noms doubles attestant lignage et provenance. D'autre part, il situe géographiquement la famille dans le creuset livournais, où se concentrait une part décisive de la vie juive séfarade italienne. Livourne fut, du reste, le berceau d'une culture juive originale : c'est de cette ville qu'est issu, par exemple, Guido Bedarida (1900-1962), écrivain juif italien, principale source de la littérature judéo-livournaise, signe de la vitalité culturelle propre à ce milieu où les Pegna trouvèrent place.
La présence simultanée du nom dans le répertoire national de Schaerf et dans les listes spécifiquement livournaises constitue une convergence documentaire solide, qui permet de tenir l'ancrage toscan de la famille pour établi.
Pour comprendre comment une famille de souche ibérique put prospérer en Toscane, il faut évoquer le statut singulier de Livourne. À partir de la fin du XVI� siècle, les grands-ducs de Toscane firent de ce port un asile pour les marchands étrangers, et notamment pour les Juifs séfarades chassés de la péninsule Ibérique ou fuyant les tribunaux d'Inquisition. Les privilèges accordés à ces nouveaux venus garantissaient la liberté de culte et de commerce, ce qui attira une population juive nombreuse, prospère et fortement marquée par l'héritage hispano-portugais.
Le panorama des diasporas méridionales éclaire ce mouvement. L'Italie méridionale devint, elle aussi, le foyer d'une population juive séfarade considérable après que le royaume de Naples fut placé sous domination espagnole, tandis que le judaïsme italien dans son ensemble présentait une remarquable diversité onomastique : certains de leurs patronymes se retrouvent dans d'autres langues associées aux Juifs, comme Sacerdotti (prêtre), Diamanti (diamants), Stella (étoile) et Gioia (joie). Dans ce paysage pluriel, les familles d'extraction séfarade — dont les Pegna paraissent relever — formaient un groupe distinct, attaché à ses rites, à sa langue (l'espagnol et le portugais longtemps préservés) et à ses réseaux commerciaux méditerranéens.
Faute d'archives nominatives publiées sur les activités précises de la famille Pegna, ce chapitre demeure probable : il reconstitue le cadre vraisemblable de son existence sans pouvoir documenter, acte par acte, son insertion économique et sociale dans la cité.
L'étude des formes du nom révèle une tension instructive entre la mémoire familiale et la trace écrite. Les registres livournais offrent un éventail de graphies — Gutierres Pegna, Guttieres Pegna, Guttierres Pegna — qui témoignent de l'instabilité orthographique courante avant la fixation administrative des patronymes. Le doublement du t, l'oscillation entre une et deux consonnes, la conservation ou non du premier élément séfarade : autant de variations qui rappellent que le nom vécut d'abord oralement, transmis et transcrit selon l'oreille des scribes.
Cette pluralité de formes est précisément le point où la mémoire et l'archive se répondent. La tradition séfarade attachait une valeur identitaire au nom double, marqueur de noblesse lignagère ; l'archive, de son côté, fige des variantes contingentes au gré des plumes. Le répertoire de Schaerf, en retenant la forme simple Pegna, opère une normalisation rétrospective qui efface une part de cette richesse. Comparer les deux états — la liste nationale unifiée et les registres locaux foisonnants — permet de mesurer combien un patronyme est un objet vivant, dont la graphie « officielle » ne représente qu'une coupe à un instant donné. Nous tenons donc cette lecture pour probable, en ce qu'elle s'appuie sur des attestations réelles tout en reconnaissant que le lien généalogique précis entre la forme composée livournaise et la forme simple recensée par Schaerf ne peut être affirmé sans réserve.
Le devenir du nom Pegna épouse celui du judaïsme italien tout entier. L'inscription de la famille dans la liste de Schaerf prend un relief particulier lorsqu'on rappelle le contexte de sa diffusion. La liste, datée de 1938, recense les patronymes des familles juives de toute l'Italie tels qu'ils étaient alors enregistrés — or l'année 1938 est celle de la promulgation des lois raciales fascistes, qui firent du recensement des noms juifs un instrument de persécution. Ce qui avait été conçu comme un travail d'érudition onomastique se trouva, par la force des circonstances, versé dans un climat de menace pour les familles concernées.
Les patronymes séfarades de Livourne traversèrent cette épreuve avec le reste de la communauté. Le maintien du nom Pegna, attesté dans les répertoires de référence, témoigne d'une continuité mémorielle : il relie le marchand séfarade des temps grands-ducaux au Juif italien du XX� siècle, par-delà ruptures et persécutions. Sans documentation généalogique exhaustive sur les générations récentes, on ne saurait dresser un arbre continu ; mais la persistance du nom dans les catalogues savants suffit à affirmer qu'il ne s'est pas éteint dans l'oubli. Il demeure aujourd'hui l'un des fils, ténus mais réels, de la grande trame du judaïsme méditerranéen.
Au terme de ce parcours, la figure de la famille Pegna se laisse esquisser avec une honnêteté nuancée. Trois certitudes la fondent : le nom est attesté dans le répertoire de référence de Samuele Schaerf ; il apparaît, sous la forme composée Gutierres Pegna, dans les listes des familles juives de Livourne ; et sa physionomie le rattache clairement à l'aire séfarade ibérique. Autour de ces points fermes s'organise un faisceau d'hypothèses probables : l'étymologie par peña, « le rocher » ; l'arrivée en Toscane dans le sillage des grandes migrations consécutives à l'expulsion de 1492 ; l'insertion dans le port franc de Livourne, asile et tremplin du commerce juif méditerranéen.
Ce que le Grand Livre ne peut offrir, faute de sources, c'est la chaîne ininterrompue des générations, les noms et les visages d'une lignée continue. Ce qu'il offre en revanche, c'est un cadre rigoureux : un nom enraciné dans la mémoire ibérique, recueilli par l'érudition italienne, et porté par une communauté qui sut faire de l'exil une fécondité. La famille Pegna appartient ainsi, modestement mais sûrement, au patrimoine onomastique du judaïsme d'Italie.