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Zakhor
11 mai 1772 · Vilna, Lituanie

Le herem

Le plus grand talmudiste de sa génération excommunie un mouvement de piété né trente ans plus tôt. La fracture qu'il ouvre traverse encore le judaïsme.

УстановленоGaon de VilnaHassidismeMitnagdimLituanie

Élie ben Salomon Zalman, qu'on appelle le Gaon de Vilna, est le talmudiste le plus respecté d'Europe orientale. Il ne détient aucune charge communautaire — ni rabbin de la ville, ni chef d'académie — et son autorité n'en est que plus grande : elle ne tient qu'à son savoir.

Le 11 mai 1772, un herem — une mise au ban — est proclamé à Vilna contre les « nouveaux hassidim », par les autorités rabbiniques et laïques de la ville agissant sous son influence. Une lettre signée du Gaon et de seize notables part vers les communautés d'Europe orientale.

Ce qu'on reprochait au hassidisme

Le mouvement né autour du Baal Shem Tov, une trentaine d'années plus tôt, mettait la ferveur au-dessus de l'érudition, priait avec des gestes et des cris, changeait l'ordre du rite, et se rassemblait autour de maîtres charismatiques plutôt que dans les académies.

Aux yeux du Gaon, cela n'était pas une variante de piété mais une menace sur ce qui tenait le judaïsme : l'étude, et l'autorité du texte contre celle des hommes.

S'y ajoutait une inquiétude qu'on ne comprend qu'en regardant en arrière. Le siècle venait de traverser Sabbataï Tsevi puis Jacob Frank. Un mouvement de masse, extatique, groupé autour d'un homme, éveillait le souvenir de deux désastres.

Ce qu'un herem faisait, concrètement

Ce n'était pas une déclaration symbolique. Le ban entraînait l'interdiction de prier avec les bannis, de commercer avec eux, de contracter mariage. À Brody, une interdiction fut proclamée pendant une des grandes foires, c'est-à-dire devant les marchands de toute la région.

Des livres hassidiques furent brûlés. Le mouvement fut poursuivi, ses maisons de prière fermées dans plusieurs villes.

Le Gaon refusa toujours de recevoir les émissaires hassidiques venus s'expliquer, dont Chneour Zalman de Liadi, futur fondateur du courant Habad. Ce refus de rencontre est l'un des points les plus discutés du dossier.

Une fracture qui n'a pas emporté le judaïsme

Le conflit dura des décennies et alla jusqu'à la dénonciation réciproque devant les autorités russes, ce qui valut à Chneour Zalman deux emprisonnements.

Puis il s'est éteint sans vainqueur. Le hassidisme a conquis l'Europe orientale ; le camp adverse, qu'on appelle les mitnagdim — littéralement les opposants —, a produit le réseau des grandes yeshivot lituaniennes, à commencer par Volojine, fondée par un disciple du Gaon.

Ce qui est frappant, avec le recul, est que la mise au ban a moins détruit le hassidisme qu'elle n'a poussé chaque camp à se donner des institutions. L'affrontement a fabriqué les deux mondes qui structurent encore le judaïsme orthodoxe aujourd'hui.

Deux manières de servir

Il serait facile de ranger cette histoire en bons et méchants, et les deux camps l'ont fait pendant deux siècles.

On peut la lire autrement. À Berditchev, presque au même moment, Levi Yitzhak plaidait devant Dieu pour les gens simples ; à Vilna, le Gaon passait ses nuits sur le texte, pour que la Loi ne dépende d'aucun homme.

Ce sont deux réponses à la même question — comment un peuple sans État tient-il —, et le judaïsme a fini par garder les deux.