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Zakhor
1885 – 1910 · Iquitos, Amazonie péruvienne

Le caoutchouc

Des marchands marocains remontent l'Amazone au temps du caoutchouc. Un siècle plus tard, leurs arrière-petits-enfants doivent se convertir pour redevenir juifs.

УстановленоAmazonieMarocMigrationTransmission

En 1885, Moisés, Abraham et Jaime Pinto débarquent à Iquitos, port fluvial de l'Amazonie péruvienne, au moment où le commerce du caoutchouc y explose.

D'autres suivent. Environ cent cinquante Juifs séfarades — venus pour l'essentiel du Maroc, mais aussi de Gibraltar, de Malte, d'Alsace et de Manchester — s'installent comme négociants et tiennent les maisons de commerce qui approvisionnent les producteurs de caoutchouc.

Beaucoup étaient d'abord passés par l'Amazonie brésilienne, dans le caoutchouc, l'or et le bois ; quand ces régions se sont peuplées, ils ont remonté le fleuve.

Une communauté d'hommes seuls

Ces migrants sont presque tous des hommes jeunes, partis sans famille. Il n'y a pas de femmes juives à Iquitos.

Ils fondent tout de même une institution : en 1909, ils enregistrent formellement la Sociedad Israelita de Beneficencia de Iquitos, qui se réunit pour les grandes fêtes et acquiert un cimetière.

Ce cimetière est aujourd'hui la trace la plus solide de leur passage — des stèles en hébreu au bord de l'Amazone, avec des noms de Tétouan et de Tanger.

Ce que la fin du caoutchouc a laissé

Le boom s'effondre dans les années 1910, quand les plantations d'Asie du Sud-Est prennent le marché. La plupart des aventuriers repartent.

Certains restent, et ont des enfants avec des femmes non juives de la région. Les mariages mixtes se répètent à chaque génération.

Ces descendants gardent des noms — Edery, Toledano, Benzaquén, Pinto, Cohen — et des pratiques par fragments : une bénédiction, un jour de jeûne, un interdit alimentaire, la mémoire d'un aïeul venu du Maroc. Sans rabbin, sans livre, sans communauté au sens légal.

Redevenir ce qu'on n'a jamais cessé de dire qu'on était

Dans les années 1990, un mouvement s'organise parmi ces descendants : on étudie, on demande une reconnaissance, on veut partir en Israël.

La difficulté est de droit, et elle est nette. La judéité se transmet par la mère ; ces familles descendent de pères juifs et de mères amazoniennes. Aux yeux du rabbinat, ce ne sont pas des Juifs à réintégrer mais des candidats à la conversion.

Plusieurs centaines ont donc suivi une conversion formelle, puis fait leur alya. La ligne est cruelle à énoncer et il faut l'énoncer telle quelle : ils ont dû devenir juifs pour cesser d'être considérés comme ne l'étant plus.

Ce que ce cas oblige à distinguer

L'histoire d'Iquitos ne se range pas dans la case des communautés perdues qu'on redécouvre. Elle documente autre chose : ce qui reste d'une identité quand il ne reste ni institution, ni texte, ni femmes de la même origine — et que la mémoire tient seule pendant un siècle.

Elle rappelle aussi que la judéité maghrébine a essaimé bien au-delà du bassin méditerranéen, par les routes du commerce, et qu'un patronyme de Tétouan peut se lire aujourd'hui sur une stèle au bord de l'Amazone.