Menorat ha-Maor — le Chandelier de la lumière. C'est un recueil de morale juive bâti sur l'aggada, la part narrative du Talmud : des récits rangés par vertu, pour être lus et prêchés.
Il en existe deux. Deux ouvrages distincts, portant le même titre, écrits dans la même Castille à la même génération, à la fin du XIVᵉ siècle. Presque tout ce qui pouvait les séparer les a séparés — sauf le nom.
Celui qu'on a lu
Le premier est d'Isaac Aboab. Il devint l'un des livres religieux les plus étudiés et les plus réimprimés du monde juif — traduit en yiddish, en ladino, lu dans les maisons autant que dans les écoles, présent partout où l'on imprimait de l'hébreu.
C'est le type même de l'ouvrage qui traverse les siècles sans qu'on s'interroge sur lui : on le trouvait chez soi, on l'avait toujours eu.
Un avertissement d'érudition mérite d'être posé ici, parce qu'il a fait errer des générations : cet Isaac Aboab n'est pas l'Isaac Aboab de Castille mort en 1493, le commentateur de Nahmanide. La distinction a été établie par Leopold Zunz ; avant lui, les deux ont longtemps été tenus pour un seul homme.
Celui qu'on n'a pas lu
Le second est d'Israël ben Joseph Al-Nakawa. Il circula en Espagne aux XIVᵉ et XVᵉ siècles, puis s'éteignit. Un seul manuscrit complet a survécu, à la Bodléienne d'Oxford, sous la cote Opp. 146.
Il fallut attendre 1929 pour que H. G. Enelow en publie l'édition, en quatre volumes achevés en 1932. Un livre écrit vers 1380 a donc attendu cinq siècles et demi son premier lecteur imprimé.
Lequel a copié l'autre ?
La question est débattue depuis qu'on a rapproché les deux textes, et la réponse généralement admise est qu'Aboab a utilisé Al-Nakawa — qu'il l'a repris, adapté et condensé.
Généralement admise, pas établie. Les spécialistes le disent eux-mêmes : aucune certitude absolue n'est possible en l'état des sources. Zakhor range donc ce récit au registre du probable, et non de l'établi.
Si l'hypothèse est juste, la conséquence est vertigineuse : le livre que tout le monde a lu pendant six siècles serait l'abrégé de celui que personne n'a lu.
Ce qu'Al-Nakawa a payé
Israël Al-Nakawa mourut dans les émeutes de 1391, l'été où les communautés juives de Castille s'effondrèrent. Son fils Ephraïm prit la route du sud et s'établit à Tlemcen, où il devint le Rab el-Kebir que l'on vénère encore.
L'histoire du livre et celle de la famille se répondent donc exactement, et pas de la manière qu'on attendrait. Ce n'est pas le manuscrit sauvé de l'incendie qui a traversé les siècles : c'est la version de quelqu'un d'autre. Ce que la famille a réussi à faire passer, c'est elle-même.
Un titre n'est pas une identité
Deux livres portant le même nom, écrits au même endroit au même moment, dont l'un devient un classique universel et l'autre un unicum d'Oxford — l'histoire de la transmission tient en grande partie à des accidents de cette nature.
Ce n'est pas la qualité qui a tranché, ni le mérite : c'est ce qu'un imprimeur a eu sous la main au moment où il montait sa presse.