Le patronyme Schelli — que l'on rencontre également sous les graphies Chelli, Chéli ou Shelli selon les conventions de transcription adoptées par les administrations coloniales, rabbiniques et françaises — appartient à la vaste famille des noms juifs d'Afrique du Nord d'origine arabe. Son étude s'inscrit dans un champ savant désormais bien balisé : celui de l'onomastique des judaïcités maghrébines, dont les grands répertoires recensent et classent les noms selon leur racine, leur registre linguistique et leur aire de diffusion. Les compilations de référence rappellent qu'en Afrique du Nord, les noms de famille des Juifs ont des origines diverses, certains étant d'origine hébraïque, d'autres arabe, berbère, espagnole ou italienne [DAFINA, Les noms de famille des Juifs d'Afrique du nord et leur origine].
La notice généalogique transmise rattache Schelli à la racine consonantique arabe sh.l.l (ش-ل-ل), porteuse de l'idée d'« immobiliser », de « paralyser » ou de « rendre inerte », et désignant ici, par extension sémantique, un homme gaucher — c'est-à-dire celui dont le côté droit semblait « entravé » au profit du gauche. Le suffixe terminal -i, fréquent dans l'onomastique arabe, marque quant à lui l'appartenance ou la relation : il rattache l'individu à un clan, à un lieu ou à une caractéristique. Cette double articulation — une racine descriptive et un suffixe d'appartenance — fait de Schelli un nom-sobriquet, classe la plus répandue dans le corpus patronymique maghrébin.
Ce livre se propose de retracer, avec la prudence qu'impose toute généalogie, les contours d'une lignée dont le nom même est une trace : trace d'une langue partagée avec l'environnement arabophone, trace d'un corps singulier devenu marque héréditaire, trace enfin d'une communauté dont l'histoire se déploie entre la dhimma médiévale et les émancipations contemporaines.
L'étymologie de Schelli relève d'un mécanisme onomastique parfaitement documenté. Dans le monde arabophone, et singulièrement au Maghreb, une part considérable des patronymes juifs dérive de surnoms individuels devenus héréditaires. Les répertoires soulignent que de nombreux noms de famille proviennent de surnoms liés à un métier, à un trait physique, à une particularité de caractère ou à un lieu d'origine [DAFINA].
La racine triconsonantique sh-l-l est, en arabe classique, l'une des plus stables du lexique du corps et du mouvement. Elle engendre le verbe shalla (شَلَّ), « être paralysé, perdre l'usage d'un membre », et le substantif shalal (شَلَل), « paralysie ». De cette matrice naît, par glissement métaphorique, la désignation du gaucher : dans une culture où la main droite est la main de l'honneur, du serment et du partage de la nourriture, celui qui privilégie la gauche apparaît comme ayant la droite « immobilisée ». Le sobriquet n'est donc pas neutre ; il enregistre une particularité corporelle remarquée par la communauté et fixée par l'usage. Ce type de désignation rejoint d'autres noms maghrébins formés sur des traits physiques — la haute taille, la rousseur, la cécité, la claudication — qui constituent une couche ancienne et populaire du patrimoine onomastique.
Le suffixe -i — la nisba arabe — transforme l'adjectif ou le surnom en marque d'appartenance. Chelli signifie ainsi « celui qui relève du / qui est rattaché au [trait du] gaucher », et par extension « membre de la maison, du clan, de la descendance de Celui-qu'on-appelait-le-gaucher ». Ce passage du sobriquet individuel à la nisba clanique est précisément le moment où naît un patronyme héréditaire. On notera, par prudence méthodologique, qu'une racine homographe peut parfois recouvrir des sens voisins ; aussi convient-il de présenter cette filiation étymologique comme la plus probable, plutôt que comme la seule possible, conformément à la rigueur des onomasticiens.
Le fait même que Schelli dérive d'une racine arabe situe la lignée au cœur de la judaïcité maghrébine arabophone, par opposition — ou en complément — aux apports séfarades hispanophones, italianophones et judéo-berbères. Les grands répertoires rappellent la stratification du corpus : on distingue les noms d'origine hébraïque, ceux d'origine arabe, ceux d'origine berbère, ainsi que les noms importés par les Juifs expulsés d'Espagne et du Portugal [DAFINA]. Un nom comme Chelli, transparent pour un arabophone, appartient à la strate la plus anciennement enracinée dans le terroir nord-africain, celle des communautés établies bien avant les vagues d'expulsion ibériques de 1391 et de 1492.
Cette appartenance linguistique a des implications culturelles profondes. Les porteurs d'un tel nom évoluaient dans un univers où l'arabe dialectal — le judéo-arabe maghrébin — était la langue du quotidien, du commerce et souvent de la prière commentée, tandis que l'hébreu demeurait la langue sacrée du rite et de l'étude. Le judéo-arabe, écrit en caractères hébraïques, a véhiculé une littérature considérable : traductions commentées de la Bible (sharh), récits hagiographiques, poésie liturgique et chroniques communautaires. Un patronyme issu de l'arabe témoigne de cette symbiose linguistique multiséculaire, dans laquelle les Juifs du Maghreb partageaient avec leurs voisins musulmans une matrice lexicale commune, tout en la réinvestissant selon leurs propres usages.
Il importe ici de ne pas surinterpréter : l'origine arabe d'un nom ne dit rien d'une supposée conversion ni d'une origine ethnique non juive. Elle dit seulement que la communauté, à l'époque où le nom s'est fixé, vivait dans un milieu arabophone et y puisait naturellement ses ressources désignatives.
La localisation des familles Schelli / Chelli doit être abordée avec circonspection, faute, dans l'état présent de cette enquête, d'un dépouillement systématique des registres d'état civil. Les répertoires onomastiques de référence inventorient principalement les communautés du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie, et c'est dans cet espace que se situe vraisemblablement le berceau de la lignée [DAFINA ; Origine des noms des Juifs d'Afrique-du-nord, tunisie-genealogie.com].
La forme Chelli et ses variantes se rencontrent dans plusieurs aires du Maghreb arabophone. Sa morphologie — racine arabe pure assortie d'une nisba — oriente l'hypothèse vers un ancrage tunisien ou algérien, régions où ce schéma de formation patronymique est particulièrement productif, sans pour autant exclure le Maroc oriental. La tradition familiale, lorsqu'elle existe, désigne souvent une ville-souche ou un saint patron local autour duquel la mémoire s'est cristallisée ; l'archive, de son côté, ne livre ces ancrages qu'au prix d'un travail sur les actes notariés, les registres de communauté (pinqas) et les recensements coloniaux. Là où la mémoire orale et le document se rencontrent — d'où le registre d'intersection —, ils tendent à se confirmer mutuellement, mais le statut demeure probable tant que les pièces d'archive précises ne sont pas produites.
La graphie Schelli, avec son sch initial à l'allemande ou son redoublement du l, trahit en outre un passage par une administration européenne — française, italienne ou germanophone — qui a figé à l'écrit une prononciation jusque-là transmise oralement. Chaque variante graphique est ainsi le fossile d'une rencontre administrative, et la diversité des formes (Chelli, Chéli, Shelli, Schelli) reflète moins une diversité d'origine qu'une diversité de scribes.
L'hérédité des patronymes juifs, telle que nous la connaissons aujourd'hui, ne s'est généralisée que progressivement et, dans bien des cas, sous l'effet de la législation moderne. En France et dans ses possessions, le cadre juridique de la dénomination des Juifs fut posé notamment par les mesures impériales du début du XIXᵉ siècle, qui imposèrent l'adoption de noms et prénoms fixes [Décret sur les noms des Juifs, francearchives.gouv.fr]. En Algérie, le décret Crémieux de 1870, conférant la citoyenneté française aux Juifs indigènes, s'accompagna d'une mise en ordre de l'état civil qui contribua à stabiliser et à transcrire les patronymes selon les normes françaises.
Pour une lignée comme Schelli, ce moment administratif est décisif : c'est lui qui transforme un surnom communautaire, jusque-là souple et susceptible de variantes, en un nom légal transmissible et orthographiquement figé. Avant cette fixation, un même individu pouvait être désigné dans les actes rabbiniques par son prénom suivi du nom de son père, et dans la vie courante par le sobriquet clanique Chelli. La codification administrative a soudé ces deux usages, faisant du surnom le nom officiel.
Cette histoire n'est pas propre à la famille étudiée : elle est celle de l'immense majorité des patronymes juifs maghrébins, dont la forme moderne résulte d'une négociation entre la mémoire communautaire et l'écriture bureaucratique. Comprendre le nom Schelli, c'est donc comprendre ce point de bascule où une tradition orale rencontre l'État, et où la souplesse du sobriquet cède la place à la rigidité du registre.
Le XXᵉ siècle a profondément redéployé les communautés juives d'Afrique du Nord. Les bouleversements liés à la Seconde Guerre mondiale, puis les indépendances du Maroc et de la Tunisie en 1956 et de l'Algérie en 1962, ont entraîné le départ de la quasi-totalité des Juifs maghrébins vers la France, Israël, le Canada et l'Amérique latine. Les familles porteuses d'un nom comme Schelli ont participé à ce grand mouvement migratoire, emportant avec elles leur patronyme comme un viatique identitaire.
Dans la diaspora, le nom a connu des destins divers : maintenu à l'identique pour beaucoup, parfois légèrement adapté à la phonétique du pays d'accueil, plus rarement hébraïsé en Israël où certains immigrants choisirent de traduire ou de remplacer leur nom arabe. La coexistence des graphies Chelli et Schelli dans les annuaires contemporains illustre cette dispersion : une même souche, éclatée entre plusieurs États civils, donne naissance à des branches orthographiquement distinctes mais généalogiquement unies. Faute de relevés exhaustifs, la cartographie précise de ces branches relève encore de l'enquête à mener ; aussi le statut de ce chapitre demeure-t-il probable. Ce qui est certain, en revanche, c'est que le nom a survécu aux ruptures de l'exil, témoignant de la remarquable continuité mémorielle des familles juives maghrébines, pour lesquelles le patronyme demeure l'un des derniers fils tendus vers le pays perdu.
Au terme de ce parcours, le nom Schelli se révèle comme un condensé d'histoire. Sa racine arabe sh.l.l, l'inscrit dans la longue durée d'une judaïcité maghrébine arabophone, intimement liée à son environnement linguistique. Son sens — le gaucher, celui dont la droite paraît immobilisée — le range parmi les sobriquets corporels, cette strate populaire et ancienne de l'onomastique où le corps singulier devient signe héréditaire. Son suffixe -i, enfin, le constitue en nom de clan, marquant le passage de l'individu à la lignée.
Trois enseignements se dégagent. D'abord, Schelli est un nom transparent, dont l'étymologie probable est solidement étayée par les mécanismes connus de formation patronymique maghrébine. Ensuite, sa géographie et ses variantes graphiques (Chelli, Shelli, Schelli) racontent une histoire de transcriptions successives, où chaque administration a laissé son empreinte. Enfin, son maintien à travers les exils du XXᵉ siècle témoigne de la fidélité des familles juives nord-africaines à leur nom comme à leur mémoire. Là où l'archive précise fait encore défaut, l'honnêteté commande de parler de probabilité plutôt que de certitude ; mais le cadre général, lui, est solidement établi par les répertoires de référence. Le Grand Livre des Schelli reste ainsi un chantier ouvert, où chaque acte retrouvé viendra, demain, transformer le probable en établi.