Le nom d'Avraham (אַבְרָהָם), francisé en Abraham, désigne dans la tradition juive le premier des trois patriarches — avot — fondateurs du peuple d'Israël, aux côtés d'Isaac et de Jacob. La notice qui ouvre le présent volume le présente comme « père du peuple d'Israël et figure commune aux trois monothéismes, appelé par Dieu à quitter sa terre pour Canaan ». Cette définition condense un récit dont les strates — narrative, théologique, historique — se sont sédimentées sur près de trois millénaires.
Avant toute chose, il convient de poser une distinction méthodologique qui gouvernera l'ensemble de cet ouvrage. La figure d'Avraham relève simultanément de deux régimes de savoir : celui de la mémoire, c'est-à-dire de la tradition transmise par les textes sacrés et leurs commentaires successifs ; et celui de l'histoire, c'est-à-dire de ce que l'archéologie et la critique textuelle peuvent établir des sociétés du Proche-Orient ancien. Ces deux régimes ne se recouvrent pas. Selon les travaux d'Israel Finkelstein et Neil Asher Silberman, le récit patriarcal de la Genèse, tel qu'il nous est parvenu, porte la marque d'une mise par écrit tardive et ne saurait être lu comme une chronique factuelle du IIᵉ millénaire avant l'ère commune [Finkelstein & Silberman, The Bible Unearthed, 2001]. Pour autant, l'absence d'attestation archéologique directe ne réduit pas la figure d'Avraham au néant : elle déplace la question, de l'historicité de l'individu vers l'histoire de sa mémoire.
Ce volume ne traite donc pas seulement d'un homme — réel, légendaire ou composite —, mais d'une lignée au sens le plus large : la chaîne ininterrompue de transmissions, de relectures et d'appropriations qui ont fait d'Avraham le patriarche éponyme d'un peuple, le modèle du croyant et le point de jonction de trois traditions religieuses. La transmission elle-même constitue ici l'objet historique central, conformément aux analyses rassemblées par Yaakov Elman et Israel Gershoni sur l'oralité, la textualité et la diffusion culturelle des traditions juives [Elman & Gershoni, Transmitting Jewish Traditions, 2000].
Le récit canonique se déploie principalement dans les chapitres 11 à 25 du livre de la Genèse. Né, selon le texte, à Ur en Chaldée, fils de Térah, Avram — il ne deviendra Avraham qu'après l'alliance — quitte sa terre à l'appel divin : « Va-t'en de ton pays, de ta patrie et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai » (Genèse 12, 1). Cette injonction, le Lekh Lekha, inaugure le mouvement fondateur de toute la tradition : une rupture avec l'idolâtrie ancestrale et une marche vers Canaan, terre de la promesse.
La tradition rabbinique a brodé sur les silences du texte. Là où la Genèse reste muette sur l'enfance du patriarche, le Midrash développe le célèbre épisode d'Avraham brisant les idoles de l'atelier de son père Térah — récit absent du texte biblique mais devenu inséparable de sa figure dans la mémoire juive. Ce procédé d'amplification narrative illustre parfaitement la dynamique de transmission décrite par Elman et Gershoni, où le récit reçu se prolonge et se reconfigure par strates successives de commentaire [Elman & Gershoni, 2000].
Les jalons du récit sont bien connus : l'alliance scellée par Dieu (berit), la promesse d'une descendance aussi nombreuse que les étoiles, la naissance d'Ismaël de la servante Hagar, puis celle d'Isaac de Sarah dans leur vieillesse, et enfin l'épreuve suprême de la Aqedah, la ligature d'Isaac. Chacun de ces épisodes a nourri des couches entières d'exégèse. Les compilations éthiques médiévales, dont le Menorat HaMaor d'Israel al-Nakawa rédigé en Castille à la fin du XIVᵉ siècle, puiseront abondamment dans cette matière patriarcale pour en tirer des enseignements moraux destinés à la communauté [Encyclopaedia Judaica, « Israel al-Nakawa », 2007]. Ce vaste corpus de littérature de musar témoigne de la fécondité durable du récit abrahamique comme réservoir d'édification.
Il faut souligner que ce chapitre relève intégralement du régime de la mémoire transmise : aucune source extérieure au corpus religieux ne vient corroborer les événements rapportés. Leur valeur n'est pas documentaire mais fondatrice.
La recherche historique et archéologique du XXᵉ siècle a profondément remanié la lecture du cycle patriarcal. Au tournant du siècle, l'école dite de Baltimore, autour de William F. Albright, avait cherché à ancrer les patriarches dans un « âge patriarcal » situé au début du IIᵉ millénaire, en s'appuyant sur des parallèles avec les archives de Mari ou de Nuzi. Cette synthèse a été largement contestée à partir des années 1970.
Selon Finkelstein et Silberman, plusieurs indices internes au texte trahissent une composition bien postérieure aux époques qu'il prétend décrire. Les détails relatifs aux caravanes de chameaux, à certaines populations mentionnées comme voisines, et au cadre géopolitique général reflètent davantage les réalités du Levant du premier millénaire — notamment les VIIIᵉ–VIIᵉ siècles avant l'ère commune — que celles supposées du temps d'Avraham [Finkelstein & Silberman, The Bible Unearthed, 2001]. La domestication du chameau comme bête de somme commerciale, par exemple, n'est solidement attestée que tardivement, ce qui constitue selon ces auteurs un anachronisme révélateur du moment de rédaction.
L'hypothèse aujourd'hui dominante chez de nombreux historiens est que les récits patriarcaux ont été mis par écrit et organisés à l'époque monarchique, voire postexilique, pour fournir au royaume de Juda un récit d'origine unifiant des traditions tribales diverses. Avraham y joue le rôle d'ancêtre commun rattachant les populations à une terre et à une alliance. Cette lecture ne tranche pas la question de savoir si une figure historique quelconque a pu servir de noyau au personnage — question que les sources ne permettent pas de résoudre —, mais elle restitue le récit à son contexte de production. Le statut de ce chapitre est donc probable : il repose sur une argumentation savante solide, sans pour autant atteindre la certitude documentaire d'un acte d'archive.
Le changement de nom d'Avram en Avraham, opéré dans le récit au moment de l'alliance, est explicitement glosé par le texte comme l'annonce d'une paternité élargie : « père d'une multitude de nations » (Genèse 17, 5). Cette étymologie, de nature théologique plus que strictement linguistique, lie indissolublement le nom du patriarche à la promesse de postérité et au signe de l'alliance — la circoncision, berit milah.
La circoncision constitue le marqueur corporel par excellence de l'appartenance à la lignée abrahamique. Or ce signe, intime et permanent, a eu une histoire mouvementée dans les sociétés où vivaient les communautés juives. Les travaux de Miri Rubin sur l'Europe médiévale montrent comment la circoncision est devenue, dans l'imaginaire chrétien, un objet d'angoisse et de fantasme, articulé aux accusations de conversion forcée et de meurtre rituel qui pesèrent sur les Juifs [Rubin, Conversion, Circumcision, and Ritual Murder in Medieval Europe, 2010]. Le signe abrahamique, conçu dans le texte comme sceau d'alliance, se trouve ainsi réinvesti par les sociétés environnantes comme marque de différence et prétexte à persécution.
Ce chapitre relève de l'intersection : la tradition (le signe de l'alliance) et l'archive (les sources médiévales sur la perception chrétienne de la circoncision) se répondent et s'éclairent mutuellement. Le rite institué dans le récit fondateur devient, des siècles plus tard, un fait social documenté, observable dans ses effets sur la condition des communautés. La continuité du signe à travers les générations matérialise concrètement l'idée même de « lignée » qui structure le présent ouvrage.
Au-delà de l'individu, Avraham est avant tout un ancêtre, et c'est en cette qualité qu'il importe à une encyclopédie des lignées et des diasporas. La généalogie biblique fait de lui la racine d'un arbre dont les branches se déploient : Isaac et la lignée d'Israël, Ismaël et les peuples arabes, les fils de Qetura. Toute la conscience généalogique juive ultérieure se rattache, fût-ce symboliquement, à cette souche.
Dans la pratique communautaire, ce rattachement est rituellement réactivé. Le converti au judaïsme reçoit traditionnellement le patronyme « ben Avraham » — fils d'Abraham —, devenant ainsi descendant adoptif du patriarche. Cette institution illustre la plasticité de la notion de lignée dans la tradition juive : la filiation abrahamique n'est pas seulement biologique mais aussi élective et spirituelle. La transmission de l'appartenance, qu'elle passe par la naissance ou par l'adhésion, s'organise tout entière autour de la figure du premier patriarche [Elman & Gershoni, Transmitting Jewish Traditions, 2000].
Les diasporas séfarades et orientales ont elles aussi entretenu une mémoire vive d'Avraham, tant comme ancêtre que comme modèle d'hospitalité — l'épisode de l'accueil des trois visiteurs à Mambré étant l'un des plus commentés de la littérature éthique. Les compilations de musar produites dans le monde séfarade médiéval, à l'image de l'œuvre d'al-Nakawa, faisaient du patriarche un exemple vivant des vertus à cultiver [Encyclopaedia Judaica, « Israel al-Nakawa », 2007]. La conservation de ces textes dans les grands fonds manuscrits, recensés notamment par les catalogues de la Bibliothèque nationale d'Israël, atteste la persistance de cette mémoire à travers les siècles et les exils [NLI, KTIV — National Library of Israel Manuscripts, 2024].
Aucune autre figure de la tradition israélite ne franchit aussi pleinement les frontières confessionnelles. Avraham est reconnu comme patriarche par le judaïsme, comme ancêtre dans la foi par le christianisme, et comme prophète — Ibrahim, khalil Allah, « l'ami de Dieu » — par l'islam. Cette triple appartenance fait de lui le point de convergence par excellence des religions dites « abrahamiques », expression forgée pour désigner précisément cet héritage commun.
Chaque tradition a toutefois reconfiguré la figure selon ses propres présupposés. Le christianisme médiéval, tout en revendiquant Avraham comme père de la foi, a développé une lecture qui opposait la « circoncision du cœur » à la circoncision charnelle, contribuant à la construction d'une altérité juive — comme l'analyse Miri Rubin à propos des polémiques et des violences qui en découlèrent [Rubin, 2010]. Le même patriarche pouvait ainsi servir de fondement à des théologies concurrentes et, parfois, à des hostilités réciproques.
Ce chapitre se situe à l'intersection de la mémoire et de l'histoire : la reconnaissance partagée d'Avraham est un fait de tradition, mais ses usages — convergents ou conflictuels — sont documentés par l'histoire des relations entre communautés. Le statut « transmis » s'impose, car cette mémoire plurielle relève d'abord du legs religieux, dont l'historien observe les effets sans pouvoir en vérifier le socle narratif. La figure d'Avraham demeure ainsi, aujourd'hui encore, un patrimoine culturel partagé, valorisé par des institutions vouées au dialogue et à la mémoire séfarade telles que la Casa Sefarad-Israel [Casa Sefarad-Israel, Recursos culturales, 2024].
Au terme de ce parcours, la figure d'Avraham se révèle moins comme un personnage que comme un foyer de sens. Le récit de la Genèse en fait l'archétype du croyant arraché à sa terre et lié à Dieu par une alliance ; la critique historique en restitue la mise par écrit à une époque postérieure, soucieuse de doter Israël d'une origine commune [Finkelstein & Silberman, 2001] ; la tradition rabbinique, puis la littérature éthique séfarade, en ont fait un modèle inépuisable d'enseignement [Encyclopaedia Judaica, 2007] ; les sociétés médiévales, enfin, ont reconfiguré jusqu'à son signe d'alliance, la circoncision, en objet de fantasme et de conflit [Rubin, 2010].
Le fil conducteur de ce volume aura été la transmission elle-même. Avraham n'existe historiquement que par la chaîne ininterrompue de ceux qui l'ont raconté, commenté, copié et revendiqué [Elman & Gershoni, 2000]. La lignée « Avraham » n'est donc pas une généalogie au sens des actes d'état civil, mais une généalogie de la mémoire : une succession de relectures qui, de la Genèse aux manuscrits conservés dans les grands fonds contemporains [NLI, 2024], n'ont cessé de réactualiser le patriarche pour chaque génération. C'est en ce sens, plus que par toute reconstitution factuelle, qu'Avraham demeure véritablement le père d'une multitude.