Le patronyme Zekri appartient à la vaste constellation onomastique des Juifs d'Afrique du Nord, dont il constitue l'un des noms les plus anciennement enracinés dans la sensibilité hébraïque. Il se rattache à la racine sémitique z-k-r, « se souvenir », « faire mémoire », qui a donné en hébreu le nom du prophète Zekharyah (Zacharie), littéralement « Dieu s'est souvenu ». La forme Zekri se lit comme un dérivé patronymique — « fils de Zacharie », « celui de la lignée de Zacharie » — selon un mode de formation extrêmement répandu chez les Juifs du Maghreb, où le nom du père ou d'un ancêtre fondateur devient nom de famille [Toledano, Une histoire de familles, 1999]. Cette signification est confirmée par la tradition onomastique judéo-marocaine, qui rattache le nom à l'un des douze petits prophètes [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, 1978].
Le nom est attesté dans l'ensemble des grandes régions de peuplement juif d'Afrique du Nord : l'Algérie et ses trois provinces historiques — l'Algérois, le Constantinois et l'Oranie — ainsi que le Maroc. Cette dispersion, loin de trahir des origines multiples et indépendantes, reflète plutôt la profonde mobilité interne du judaïsme maghrébin, où les familles circulaient entre ports, villes de l'intérieur et communautés rurales au gré des vicissitudes économiques, politiques et religieuses [Chouraqui, Histoire des Juifs en Afrique du Nord, 1985].
Le témoin capital de l'existence et de la diffusion du nom demeure le grand dictionnaire onomastique de Maurice Eisenbeth, publié à Alger en 1936, qui recense pour ce patronyme onze variantes graphiques [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936]. Ce chiffre, remarquable, dit à lui seul l'histoire d'un nom passé par plusieurs alphabets — hébreu, arabe, français — et façonné par des scribes, des rabbins et, à partir du XIXᵉ siècle, par l'état civil colonial. Le présent Grand Livre s'attache à retracer, chapitre après chapitre, ce qui peut être établi par l'archive, ce qui relève du probable et ce qui appartient à la
Le nom Zekri puise à l'une des racines les plus chargées de sens de la langue hébraïque. Le verbe zakhar (זכר), « se souvenir », traverse toute la liturgie et la théologie juives : le souvenir divin de l'alliance, le devoir de mémoire adressé à Israël, la mémoire des générations. De cette racine dérivent une famille de prénoms bibliques : Zekharyah (Zacharie), Zakkaï, Zikri. C'est dans cet ensemble que s'inscrit le patronyme Zekri, compris traditionnellement comme « fils de Zacharie », le nom du père devenant, selon l'usage maghrébin, le nom de la lignée [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord, 2003].
Le rattachement au prophète Zacharie, l'un des douze petits prophètes dont le livre clôt presque le corpus prophétique de la Bible hébraïque, confère au nom une dignité particulière. Porter un nom prophétique n'était pas neutre dans la culture des communautés maghrébines : il inscrivait le porteur dans une chaîne de piété et de fidélité, et pouvait être ravivé de génération en génération selon la coutume séfarade de nommer les enfants d'après les aïeux vivants ou disparus. La tradition onomastique judéo-marocaine, recueillie et systématisée par Abraham Laredo, confirme cette filiation prophétique du nom [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, 1978].
Sur le plan strictement linguistique, la forme Zekri présente la terminaison en -i, marque de rapport, d'appartenance ou de filiation, extrêmement productive dans l'onomastique judéo-arabe et arabe du Maghreb. Cette terminaison rapproche Zekri d'une série de patronymes formés de manière analogue et explique en partie la facilité avec laquelle le nom a pu se décliner en variantes graphiques multiples selon les régions et les langues de transcription [Toledano, Une histoire de familles, 1999]. C'est ici que la mémoire du sens — « Dieu s'est souvenu » — et l'archive onomastique se répondent : la tradition transmise trouve dans les dictionnaires savants une confirmation étymologique rigoureuse.
L'apport le plus tangible à l'histoire du nom Zekri provient du dictionnaire de Maurice Eisenbeth, grand rabbin d'Alger et savant, dont l'ouvrage de 1936 demeure la référence fondatrice de l'onomastique juive nord-africaine. Eisenbeth y recense pour ce patronyme onze variantes orthographiques [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936]. Cette multiplicité n'est pas une curiosité : elle est le symptôme d'une histoire linguistique complexe.
Un nom juif d'Afrique du Nord a en effet vécu simultanément dans plusieurs systèmes d'écriture. Consigné en caractères hébraïques dans les registres communautaires, les ketoubot (contrats de mariage) et les actes rabbiniques ; prononcé et parfois transcrit en judéo-arabe ; enfin francisé de manière plus ou moins fidèle par les officiers de l'état civil au moment de la colonisation et, en Algérie, à la suite du décret Crémieux de 1870 qui accorda la citoyenneté française aux Juifs indigènes. Chacune de ces opérations de transcription a pu engendrer une graphie distincte : Zekri, Zecri, Zékri, Zakri, et d'autres formes voisines relevées par le lexicographe [Eisenbeth, 1936].
La méthode d'Eisenbeth — croiser les registres démographiques, les recensements et les sources communautaires — permet de traiter ces variantes non comme des noms distincts, mais comme les différents visages graphiques d'une même réalité onomastique [Eisenbeth, 1936]. Ce travail a été prolongé et affiné par les onomasticiens ultérieurs, au premier rang desquels Joseph Toledano, qui a intégré les données algériennes dans une vue panoramique du judaïsme nord-africain [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord, 2003]. Pour l'historien de la famille Zekri, ce chapitre est d'une portée pratique décisive : il enseigne qu'un chercheur explorant les archives ne doit jamais se limiter à une seule graphie, sous peine de perdre la trace d'une branche entière de la lignée.
L'Algérie constitue le principal territoire d'attestation du nom Zekri, réparti entre les trois provinces qui structurèrent la vie juive du pays. La communauté juive d'Algérie, l'une des plus anciennes du bassin méditerranéen, s'est constituée par sédimentations successives : substrat autochtone très ancien, apports des exilés d'Espagne après 1492, puis renforcements ultérieurs [Chouraqui, Histoire des Juifs en Afrique du Nord, 1985]. C'est dans ce terreau que les porteurs du nom Zekri se sont enracinés.
Dans l'Algérois, autour de la capitale, les familles juives évoluaient dans un tissu urbain dense, mêlant artisanat, commerce et fonctions communautaires. Le Constantinois — région où le judaïsme conserva longtemps une physionomie traditionnelle particulièrement marquée, adossée à des dynasties rabbiniques et à une forte identité liturgique — fournit un cadre où les noms prophétiques comme Zekri s'accordaient à une culture profondément religieuse [Chouraqui, 1985]. L'Oranie enfin, plus ouverte aux influences espagnoles et méditerranéennes, accueillit des communautés dont l'histoire fut ponctuée par les alternances de présence espagnole et ottomane à Oran même.
Il faut ici distinguer avec honnêteté ce qui est établi de ce qui demeure probable. Que le nom Zekri soit attesté dans ces trois régions relève du fait documenté, garanti par le recensement d'Eisenbeth [Eisenbeth, 1936]. En revanche, l'existence d'une souche unique dont procéderaient toutes les branches ne peut être affirmée : il est plus vraisemblable que le nom soit apparu de façon relativement autonome dans plusieurs communautés, à partir d'un même ancêtre prénommé Zacharie, sans lien généalogique nécessaire entre elles [Toledano, Une histoire de familles, 1999]. La mobilité des familles juives d'Algérie, contraintes ou attirées d'une ville à l'autre, rend en outre difficile la reconstitution d'un arbre unique, et invite à parler au pluriel des lignées Zekri plutôt que d'une seule.
Le nom Zekri franchit les frontières de l'Algérie pour se retrouver au Maroc, où la tradition onomastique judéo-marocaine l'enregistre et en confirme le sens prophétique [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, 1978]. Cette présence marocaine ouvre une réflexion sur la porosité des espaces juifs maghrébins, longtemps traités comme distincts alors qu'ils formaient un continuum humain et culturel.
Le judaïsme marocain, riche de ses composantes toshavim (autochtones, souvent berbérophones ou arabophones) et megorashim (expulsés d'Espagne), constituait un réservoir de familles en mouvement constant, entre l'intérieur et les ports atlantiques et méditerranéens [Chouraqui, Histoire des Juifs en Afrique du Nord, 1985]. Un patronyme fondé sur un prénom aussi répandu que Zacharie a pu naître indépendamment de part et d'autre de la frontière algéro-marocaine, tout comme il a pu voyager avec des familles migrant vers l'est ou vers l'ouest. C'est le point où la mémoire familiale — qui aime à unifier les branches en un ancêtre commun — et l'archive — qui plaide plutôt pour des émergences parallèles — dialoguent sans toujours s'accorder.
La saga plus large des Juifs d'Afrique du Nord, telle qu'elle a été retracée dans les travaux de synthèse, offre le cadre de cette circulation : elle montre des communautés reliées par les routes du commerce, les réseaux rabbiniques, les alliances matrimoniales et, aux heures sombres, les déplacements forcés [Goldenberg, La Saga des Juifs d'Afrique du Nord, 2014]. Dans ce paysage, la présence d'un même nom au Maroc et en Algérie n'est pas une anomalie à réduire, mais un fait à interpréter avec prudence : il témoigne d'un monde juif maghrébin unifié par la langue, la liturgie et la mémoire, plus que morcelé par les frontières politiques.
Le destin du nom Zekri, comme celui de tous les patronymes juifs d'Algérie, fut profondément marqué par les grandes césures de l'histoire coloniale et contemporaine. La fixation de l'état civil, l'octroi de la citoyenneté française par le décret Crémieux de 1870, puis les épreuves du XXᵉ siècle constituent autant de moments où le nom a été enregistré, transformé, parfois menacé.
L'épreuve la plus dramatique fut celle de la Seconde Guerre mondiale. Sous le régime de Vichy, les Juifs d'Algérie furent dépouillés de la citoyenneté française par l'abrogation du décret Crémieux en octobre 1940, avant d'être soumis à un statut discriminatoire et à des mesures d'exclusion documentées par la recherche historique [Abitbol, Les Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy, 1983] [Abitbol, Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy, 1983]. Les familles portant le nom Zekri, comme toutes les familles juives de la région, subirent ces mesures : exclusion des fonctions publiques, numerus clausus scolaire, recensements. Ce moment illustre combien un nom peut devenir, dans l'histoire, à la fois une identité et un marqueur de persécution.
L'après-guerre et surtout l'indépendance de l'Algérie en 1962 provoquèrent le grand exode des Juifs d'Afrique du Nord vers la France, Israël et le reste du monde. Les porteurs du nom Zekri participèrent à ce déplacement massif, transportant avec eux leur patronyme et leur mémoire vers de nouveaux rivages [Goldenberg, La Saga des Juifs d'Afrique du Nord, 2014]. Pour l'historien contemporain, la reconstitution de ces parcours s'appuie sur un vaste appareil documentaire, dont les bibliographies spécialisées offrent la cartographie [Attal, Les Juifs d'Afrique du Nord : bibliographie, 1993]. C'est dans ces fonds — registres, recensements, listes communautaires — que la lignée Zekri peut être suivie avec le plus de certitude.
Reconstituer l'histoire d'une famille Zekri suppose une méthode rigoureuse et une hiérarchie claire des sources. Le premier réflexe doit être onomastique : identifier, grâce au dictionnaire d'Eisenbeth, l'éventail des onze graphies attestées, afin de ne négliger aucune branche dissimulée sous une orthographe voisine [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936]. Cette étape préalable conditionne tout le reste de l'enquête.
Vient ensuite le recours aux grands ouvrages de synthèse onomastique, qui permettent de replacer le nom dans son contexte culturel et de contrôler les hypothèses étymologiques [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord, 2003] [Toledano, Une histoire de familles, 1999]. Pour la branche marocaine, l'ouvrage de Laredo demeure l'instrument indispensable [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, 1978]. Ces références savantes offrent une base solide, à distinguer soigneusement des affirmations non vérifiées qui circulent parfois sur les origines des noms.
Le troisième niveau est celui des sources primaires : registres d'état civil, recensements coloniaux, actes rabbiniques, ketoubot, listes électorales et documents communautaires. C'est là que se joue le passage du probable à l'établi. Les bibliographies de référence guident le chercheur dans ce maquis documentaire [Attal, Les Juifs d'Afrique du Nord. Bibliographie, 1973] [Attal, Les Juifs d'Afrique du Nord : bibliographie, 1993]. Enfin, le contexte historique général — l'Antiquité et le haut Moyen Âge pour les racines lointaines du judaïsme maghrébin, l'époque coloniale et contemporaine pour les branches récentes — doit être maîtrisé pour interpréter correctement les données [Iancu (dir.), Juifs et judaïsme en Afrique du Nord dans l'Antiquité et le haut Moyen-Âge, 1985] [Chouraqui, Histoire des Juifs en Afrique du Nord, 1985]. C'est à ce prix qu'une lignée Zekri particulière peut être arrachée à la généralité du nom pour retrouver son visage propre.
Le patronyme Zekri condense en quelques lettres une longue histoire : celle d'une racine hébraïque de la mémoire, zakhar, « se souvenir » ; celle d'un prénom prophétique, Zekharyah, « Dieu s'est souvenu » ; et celle d'un monde juif nord-africain qui l'a porté, transcrit et diffusé de l'Oranie au Constantinois et jusqu'au Maroc [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, 1978] [Toledano, Une histoire de familles, 1999]. Le fait le mieux établi demeure le recensement des onze variantes graphiques par Maurice Eisenbeth, socle de toute recherche future [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936].
De cette enquête se dégage une leçon de méthode et d'humilité. Il n'existe probablement pas une famille Zekri, mais des lignées Zekri, nées de la même intuition onomastique — nommer un enfant Zacharie, puis en faire un nom de famille — dans des communautés parfois éloignées les unes des autres [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord, 2003]. L'histoire de ces lignées épouse celle du judaïsme maghrébin tout entier : ses racines antiques, ses apports séfarades, son intégration coloniale, l'épreuve de Vichy et le grand départ des années 1960 [Abitbol, Les Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy, 1983] [Goldenberg, La Saga des Juifs d'Afrique du Nord, 2014]. Le nom Zekri, ainsi, ne dit pas seulement une famille : il dit un peuple qui, fidèle à la racine de son nom, a fait de la mémoire une manière d'exister.