Il est des noms qui portent en eux, comme un sceau, deux mémoires superposées. La lignée Cohen Boulakia est de ceux-là. Le premier élément, Cohen, inscrit la famille dans la plus ancienne des filiations d'Israël : celle des descendants d'Aaron, prêtres du Temple, gardiens du service sacré et, plus tard, dépositaires de bénédictions et de préséances liturgiques qui traverseront la Diaspora sans jamais s'éteindre. Le second, Boulakia, ancre cette prêtrise abstraite dans une terre précise, celle de la Tunisie et, singulièrement, de Tunis et de son arrière-pays côtier, où fleurit du XIXe au XXe siècle l'une des communautés juives les plus vivantes du Maghreb.
Cette lignée nous est parvenue par la mémoire maternelle. C'est une transmission de mères, une chaîne de femmes qui ont porté le nom, la langue judéo-arabe, les usages de la table et du calendrier, avant que l'histoire — celle des protectorats, des migrations et des grandes ruptures du siècle — ne disperse les familles de Tunis vers la France, Israël et les rives lointaines de l'exil. Écrire le Grand Livre de la lignée Cohen Boulakia, c'est donc travailler à la jonction fragile de deux ordres : la mémoire, qui affirme sans toujours dater, et l'histoire, qui date sans toujours pouvoir nommer chacun.
Dans les pages qui suivent, nous avons choisi la prudence de l'historien plutôt que l'assurance du panégyriste. Là où l'archive parle, nous la citons ; là où seule la tradition murmure, nous le disons ; là où le silence règne, nous ne comblons pas les vides par l'invention. Car il n'est pas de fidélité plus haute à une lignée sacerdotale que celle de la vérité, cette vertu que le judaïsme place au fondement même du monde — emet, le sceau du Saint, béni soit-Il.
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Ce livre raconte les Cohen Boulakia. Votre propre famille a peut-être aussi son Grand Livre — cherchez votre nom pour le découvrir, ou pour le faire naître.
La communauté juive de Tunis, dont procède la lignée Cohen Boulakia, comptait parmi les plus anciennes et les plus densément organisées du bassin méditerranéen. Elle se structurait historiquement en deux groupes distincts : les Twansa, Juifs autochtones de longue implantation, et les Grana, familles venues de Livourne et d'origine ibérique, chacun avec ses synagogues, ses tribunaux et ses institutions. Le judaïsme tunisien du XIXe siècle vivait ainsi une pluralité interne que les grands récits d'Élie Barnavi replacent dans la trame de l'histoire universelle du peuple juif [Barnavi, 1992].
Le XIXe siècle fut, pour ces communautés, un siècle de transformations profondes. L'établissement du protectorat français en 1881 accéléra un mouvement déjà amorcé : passage progressif d'une société traditionnelle, orientale, régie par la halakha et le rythme des synagogues, vers une communauté touchée par l'occidentalisation, l'école, les langues européennes et de nouvelles formes d'organisation. Ce basculement, que Claire Rubinstein-Cohen a finement décrit pour la communauté voisine de Sousse comme le passage « de l'orientalité à l'occidentalisation » sur un siècle d'histoire, vaut largement pour l'ensemble du judaïsme tunisien [Rubinstein-Cohen, 2011]. C'est dans ce monde en mutation que se déploie la vie des Cohen Boulakia.
Un acteur majeur de cette transformation fut l'Alliance israélite universelle, dont les écoles essaimèrent en Tunisie comme dans tout le pourtour méditerranéen. Les archives de l'Alliance conservent la trace de ce vaste effort d'éducation qui, tout en modernisant, entendait maintenir les enfants juifs dans la fidélité à leur héritage [AIU, Paris]. Sans qu'une pièce nominative consultée ici rattache directement un membre de la lignée à ces établissements, il est très probable que des enfants Cohen Boulakia, comme la plupart de leurs contemporains tunisois, aient reçu cette instruction où se mêlaient le français, l'hébreu et les métiers.
On perçoit dans ce contexte l'une des vertus que la lignée a partagée avec l'ensemble de sa communauté : l'attachement au savoir et à la transmission. Le judaïsme tunisien tenait l'étude — talmudique pour les uns, moderne pour les autres — comme un devoir collectif, et l'implication dans la vie de la communauté, ses synagogues et ses œuvres de bienfaisance (hevrot), comme la forme naturelle de l'appartenance. En participant à ce tissu, la famille Cohen Boulakia s'inscrivait dans la longue tradition d'Israël qui fait de l'apprentissage un acte de fidélité.
Que signifiait, concrètement, être Cohen dans le Tunis des XIXe et XXe siècles ? La question déborde la seule lignée Boulakia, mais elle l'éclaire de l'intérieur.
Le statut sacerdotal était vécu au quotidien de la synagogue. Le Cohen était honoré lors des offices, appelé en premier à la Torah, et il montait au doukhan pour étendre les mains et bénir l'assemblée selon la formule prescrite au Livre des Nombres. Cette bénédiction — « Que l'Éternel te bénisse et te garde » — reliait chaque Cohen anonyme de Tunis à la geste immémoriale d'Aaron. Dans une communauté aussi attachée au rite que la communauté tunisienne, où les rythmes de l'année juive scandaient toute l'existence, cette fonction n'était pas symbolique : elle faisait du Cohen un maillon vivant de la mémoire liturgique du Temple détruit.
La halakha imposait au Cohen des contraintes qui l'obligeaient à une forme de vigilance permanente sur sa propre pureté rituelle. Cette discipline, loin d'être une simple survivance, exprimait une conception exigeante de la Loi juive : la sainteté n'est pas un état acquis une fois pour toutes, mais une pratique quotidienne, renouvelée. La tradition transmise dans les familles de Cohanim maghrébins entretenait cette conscience, souvent par les femmes, qui rappelaient aux enfants leur appartenance et ses devoirs. Dans le cas d'une lignée transmise par la mémoire maternelle, comme les Cohen Boulakia, ce rôle des mères dans la conservation de l'identité sacerdotale prend un relief particulier : ce sont elles qui, ne pouvant elles-mêmes exercer la prêtrise, en furent pourtant les gardiennes.
Il faut ici mesurer la part de la mémoire et celle de l'histoire. L'archive rabbinique tunisienne, lorsqu'elle sera un jour dépouillée nom par nom pour cette famille, pourra confirmer ou nuancer ce que la tradition affirme — mariages, actes, préséances synagogales. En attendant, nous tenons pour transmis, et non pour établi, le détail de la vie sacerdotale des Cohen Boulakia, tout en sachant que le cadre général, lui, est solidement documenté par la recherche sur le judaïsme maghrébin.
Le XXe siècle fut, pour les Juifs de Tunisie, le siècle du basculement. Il commença dans le prolongement des équilibres anciens et s'acheva dans la dispersion.
L'événement le plus brutal fut l'occupation allemande de la Tunisie, de novembre 1942 à mai 1943. Seule communauté juive d'Afrique du Nord à subir directement l'occupation nazie, celle de Tunisie connut réquisitions de biens, amendes collectives et travail forcé imposé à des milliers d'hommes juifs. Cet épisode, aujourd'hui bien établi par l'historiographie, marqua durablement la mémoire des familles tunisiennes, y compris celles qui, comme les Cohen Boulakia, en furent les contemporaines. Il est probable que des hommes de la lignée aient été touchés par ces mesures, à l'instar de la grande majorité de la population juive masculine de Tunis, même si aucune pièce consultée ici ne le documente nominativement.
Vint ensuite le temps du départ. L'indépendance de la Tunisie en 1956, puis les tensions liées aux conflits du Proche-Orient, précipitèrent l'émigration d'une communauté plusieurs fois millénaire. En quelques décennies, les Juifs de Tunisie, longtemps au nombre de plusieurs dizaines de milliers, quittèrent presque entièrement le pays, vers la France pour la plupart, vers Israël pour beaucoup. Ce mouvement, comparable à celui qui vida les communautés du Maroc étudiées par Haim Saadoun [Saadoun, 2003] et de l'Égypte décrites par Maurice Mizrahi [Mizrahi, 1977], mit fin à un monde. La lignée Cohen Boulakia, transmise par ses femmes, appartient à cette génération de la rupture : celle qui emporta dans ses malles la langue, les recettes, les chants et le nom, parce que la terre, elle, ne pouvait pas suivre.
Dans cette épreuve se révèle une autre vertu, moins glorieuse mais essentielle : la capacité de recommencer sans renier. Reconstruire une vie en exil tout en préservant le fil de la mémoire — le nom sacerdotal, les usages, la conscience d'être Cohen — relève de cette fidélité obstinée qui a permis à Israël de survivre à tant de dispersions. Sylvie Anne Goldberg a rappelé combien la manière même de penser l'histoire juive s'est jouée dans ce rapport entre continuité et rupture [Goldberg, 2000] ; les familles comme les Cohen Boulakia en furent les acteurs anonymes.
La notice qui fonde ce Grand Livre le précise : la lignée Cohen Boulakia est une lignée maternelle. Cette indication, loin d'être secondaire, oriente tout le sens de l'ouvrage.
Dans le judaïsme, la transmission de l'appartenance au peuple se fait par la mère : est juif l'enfant né d'une mère juive. Mais la transmission du statut de Cohen, elle, passe par le père. Une lignée sacerdotale portée par la mémoire des mères est donc porteuse d'une tension féconde : les femmes qui transmettent le souvenir des Cohen Boulakia ne transmettent pas le sacerdoce lui-même — qui suit la ligne paternelle — mais elles en transmettent la mémoire, l'honneur, la conscience. Elles sont les historiennes de la lignée avant l'historien.
Cette centralité féminine dans la conservation de l'identité est l'un des traits les mieux documentés du judaïsme maghrébin. Ce sont les femmes qui tenaient la maison selon les lois de la cacherout, qui allumaient les lumières du chabbat, qui apprenaient aux enfants les bénédictions et leur disaient d'où ils venaient. Dans une société où l'étude formelle était longtemps réservée aux hommes, les mères furent les gardiennes de la judéité vécue, celle du foyer et du calendrier. La lignée Cohen Boulakia, en se transmettant par elles, illustre exemplairement ce que l'on pourrait nommer la vertu du soin — le soin apporté à l'autre, aux enfants, à la continuité — que la tradition juive tient en si haute estime.
Nous rangeons ce chapitre sous le signe de la mémoire transmise, non de l'histoire établie. Les noms précis, les dates, les visages des mères de la lignée relèvent aujourd'hui du récit familial plus que de l'archive publique. C'est là une honnêteté nécessaire : le Grand Livre reconnaît ce qu'il ne sait pas encore, en espérant que des dépouillements futurs — actes d'état civil, registres rabbiniques, mémoires familiaux — viendront un jour donner un corps documentaire à ce qui vit aujourd'hui dans la seule parole des descendants.
Une lignée n'est pas seulement une suite de personnes : elle est une manière particulière d'avoir été juif. Que nous dit, de ce point de vue, la lignée Cohen Boulakia ?
Elle dit d'abord la rencontre, en un seul nom, de l'universel et du local. Cohen renvoie à la geste immémoriale d'Aaron, au Temple de Jérusalem, à une fonction qui appartient à tout Israël ; Boulakia renvoie à Tunis, à une langue, à un quartier, à une terre du Maghreb. Cette double appartenance n'est pas une contradiction mais une richesse : elle dit que l'on peut être pleinement d'un lieu et pleinement du peuple, enraciné dans le pays et tourné vers Jérusalem. C'est là une leçon que toute la Diaspora a méditée, et que les Juifs de Tunisie ont vécue avec une intensité particulière, comme le montrent les travaux de Lucette Valensi sur la longue coexistence maghrébine [Valensi, 2016].
Elle dit ensuite la fidélité dans la mutation. La lignée traverse le siècle de l'occidentalisation décrit par Claire Rubinstein-Cohen [Rubinstein-Cohen, 2011], le siècle des écoles de l'Alliance [AIU, Paris], puis celui de l'exil ; et pourtant elle demeure, portée par ses femmes, reconnaissable à son nom sacerdotal. Cette persévérance dans le changement est peut-être la vertu cardinale des lignées de la Diaspora : savoir muer sans mourir.
Elle dit enfin le rôle irremplaçable des passeuses de mémoire. Là où d'autres lignées se réclament d'un rabbin illustre, d'un négociant fameux ou d'un martyr, la lignée Cohen Boulakia se réclame de la continuité elle-même — de cette transmission patiente, souvent féminine, qui n'a laissé ni traités ni monuments, mais qui a fait l'essentiel : maintenir vivant le fil. La mémoire collective d'Israël est faite, pour une part immense, de ces lignées sans gloire éclatante mais sans faille, qui ont porté le nom et la Loi d'une rive à l'autre de l'histoire.
Au terme de ce parcours, il faut reconnaître ce que le Grand Livre de la lignée Cohen Boulakia est, et ce qu'il n'est pas. Il n'est pas la chronique nominative d'une famille, faute d'archives dépouillées à ce jour la concernant explicitement ; il est le portrait fidèle d'une lignée dans son monde — le judaïsme de Tunis aux XIXe et XXe siècles —, dressé à partir des cadres solidement établis par la recherche et de ce que la mémoire maternelle a transmis.
De toutes les vertus que la tradition juive a portées à travers les siècles, celle que cette lignée aura, entre toutes, le mieux exprimée est la fidélité de la transmission — cette forme humble et tenace du soin apporté à l'autre et à la continuité, incarnée ici par les femmes qui, ne pouvant exercer la prêtrise, en ont pourtant gardé la flamme et le nom. Dans un nom qui unit le sacerdoce d'Aaron à la terre de Tunis, la lignée Cohen Boulakia témoigne que l'on peut être gardien d'un héritage sans en être le célébrant officiel, et que la mémoire des mères vaut, pour la survie d'un peuple, autant que les grands livres des maîtres.
Que ce Grand Livre demeure ouvert. Il appelle, plus qu'il ne clôt : que les registres de l'état civil, les archives rabbiniques de Tunis, les mémoires des descendants viennent un jour inscrire, sous le cadre ici tracé, les visages et les prénoms qui manquent encore. Alors la mémoire deviendra histoire, et l'histoire, à son tour, nourrira la mémoire — selon le mouvement même du Zakhor, ce commandement de se souvenir qui, depuis le Sinaï, tient Israël debout.
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