Salonique, ottomane jusqu'en 1912 puis grecque, fut longtemps la seule grande ville d'Europe à majorité juive. On en retient volontiers les rabbins et les familles de négoce ; on oublie que la population juive y était d'abord un peuple de travail — pêcheurs, ouvrières du tabac, porteurs, et surtout les dockers du port.
De cette composition découlait une chose que les voyageurs notaient avec étonnement : le port fermait le vendredi après-midi et ne rouvrait que le dimanche. Ce n'était pas une décision rabbinique ni un règlement municipal. La main-d'œuvre ne travaillait pas le chabbat, et un port de première importance s'arrêtait donc un jour par semaine, ce dont chacun s'accommodait.
L'usage survécut au rattachement à la Grèce et tint jusque dans les années 1920. Le grand incendie de 1917, l'arrivée massive des réfugiés d'Asie Mineure après 1923 et l'hellénisation de la ville changèrent les proportions ; la déportation de 1943 mit fin à la communauté.
Ben Gourion, qui y séjourna en 1911, y voyait « la seule ville ouvrière juive au monde ». Le port arrêté est la trace la plus nette de ce qu'il désignait : non pas une élite marchande, mais une société entière — assez nombreuse pour que son calendrier devienne celui de tout le monde.