Le Talmud de Babylone, au traité Chabbat, rapporte trois anecdotes en série. Un non-Juif se présente successivement devant Shammaï et devant Hillel, les deux maîtres qui dominent la génération, avec une demande impossible.
La plus célèbre est la troisième : qu'on lui enseigne toute la Torah pendant qu'il se tient sur un pied.
Deux réponses
Shammaï, qui était bâtisseur, le repousse avec la règle de maçon qu'il tenait à la main.
Hillel l'accepte et lui dit : « Ce qui t'est odieux, ne le fais pas à ton prochain. Voilà toute la Torah ; le reste en est le commentaire. Va, et étudie. »
Le commentateur Maharsha explique que la demande de l'homme n'était pas une provocation : il voulait un principe unique, un pied, sur lequel tout reposerait.
La forme négative
Cette formulation est ce qu'on appelle la règle d'or, et elle est ici à la forme négative : non pas fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fasse, mais ne lui fais pas ce que tu ne voudrais pas subir.
L'écart n'est pas mince. La forme positive suppose qu'on sache ce qui est bon pour l'autre ; la forme négative se contente de ce qu'on sait de soi. Elle est plus modeste et plus praticable.
On la trouve déjà dans le livre de Tobit, deux siècles plus tôt. Hillel n'invente pas la formule : il la place au centre.
Ce que la phrase suivante empêche
Le mot le plus important de la réponse est le dernier : va, et étudie.
Sans lui, la sentence dirait que le reste de la Loi est facultatif — qu'il suffit d'être honnête. Avec lui, elle dit l'inverse : voilà le principe, maintenant travaille les six cents commandements qui l'appliquent.
C'est ce qui distingue cette anecdote d'une morale de sagesse universelle. Elle donne un axe, pas une dispense.
Ce qu'on peut établir de Hillel
Ces récits sont mis par écrit des siècles après les faits, dans une littérature qui construit ses figures autant qu'elle les rapporte. Hillel y est systématiquement le patient et Shammaï l'irascible — une opposition trop nette pour être un portrait.
Ce qui est mieux établi tient à ses décisions. On lui attribue le prosboul, un montage juridique permettant à un prêt de survivre à l'année sabbatique qui annulait les dettes — sans quoi plus personne ne prêtait à l'approche de cette année-là, et les pauvres n'obtenaient plus rien.
C'est un geste d'un tout autre ordre que la règle d'or, et il en dit peut-être davantage : quand la Loi, appliquée telle quelle, produit l'inverse de son intention, on invente un dispositif. Le principe reste ; le mécanisme s'adapte.