Juifs des montagnes (Juhuro)
יהודי ההרים
क्षेत्र : Caucase (Azerbaïdjan, Daghestan)
रजिस्टर स्मृति · जमाकर्ता, मालिक नहीं
6 सितंबर 2026 को प्रकाशित
Judeo-Tat भाषा के "Juhuro", प्राचीन फारस के यहूदियों के वंशज।
Introduction
Sur les contreforts orientaux du Caucase, entre la mer Caspienne et les hauts plateaux du Daghestan, vit depuis plus d'un millénaire une communauté juive dont la langue, les métiers et la mémoire portent l'empreinte de la Perse antique. Ils se nomment eux-mêmes Juhuro — « les Juifs » en judéo-tat. Dans la langue de la montagne, les ashkénazes venus de Russie sont désignés Juhuro Esghenezini, tandis que les autochtones s'auto-désignent Juhuro Imuni — « les Juifs de notre région » — ou encore Ivri (Hébreux) ou Yehudi. Les écrits bibliographiques les font également apparaître sous les dénominations de Juifs du Caucase oriental, Dağ Çufut (« Juifs de la montagne » dans les langues turciques), Juhurs ou Juifs Tat.
Ce livre n'est pas d'abord celui d'un nom : il est celui d'une population qui a bâti des villages fortifiés, s'est armée pour survivre dans un monde montagnard, a écrit dans une langue iranienne rare, et a traversé la conquête russe, la Shoah et l'exil vers Israël. L'histoire des Juhuro se laisse difficilement enfermer dans une chronologie linéaire, car ses commencements se perdent dans une brume d'exils successifs. Là où l'archive fait défaut, la tradition parle ; là où elle se tait, la recherche restitue les grandes lignes d'un peuplement établi le long des routes commerciales. Ce Grand Livre s'efforce de tenir les deux registres ensemble, sans confondre le récit reçu et le fait établi.
Il intègre désormais les apports les plus récents de la recherche internationale. Un dossier coordonné en 2025 par le Journal of Modern Jewish Studies, dirigé par l'anthropologue Tsypylma Darieva avec Darja Klingenberg et Chen Bram — chercheur à l'Université hébraïque de Jérusalem — renouvelle en profondeur la compréhension des identités juives du Caucase en les saisissant à travers les prismes croisés de l'anthropologie, de la sociologie et de l'histoire sociale. Ce dossier conteste l'étiquette globalisante de « Juifs russes » qui a longtemps englobé, en l'effaçant, la singularité des Juhuro, et propose à sa place une lecture en termes d'enchevêtrements multiples et de routes migratoires transnationales [Darieva, Klingenberg, Bram, Journal of Modern Jewish Studies, 24(2), 2025]. Ce renouveau s'articule avec celui de la numérisation patrimoniale, notamment le projet Zikaron, qui ouvre une fenêtre nouvelle sur la mémoire épigraphique du cimetière de Derbent, avec les contributions de la recherche académique russo-israélienne dont le Judaic-Slavic Journal constitue un vecteur essentiel, et désormais avec la redécouverte de figures littéraires longtemps mal connues du public francophone — au premier rang desquelles Sergey Izgiyayev, poète et dramaturge de Derbent que la fondation STMEGI a surnommé « l'Essenine judéo-montagnard ».
Une pièce nouvellement versée au corpus de ce livre élargit la focale vers Bakou, la capitale azerbaïdjanaise, dont la communauté juive constitue un cas à part entière : elle rassemble Juhuro et ashkénazes dans une ville dont l'essor pétrolier au tournant du XXe siècle transforma durablement la physionomie sociale et économique de la présence juive dans le Caucase méridional. Cette dimension bakouiote — urbaine, cosmopolite, marquée par le commerce et l'industrie — complète le tableau villageois et montagnard que les sources habituelles sur les Juhuro ont longtemps privilégié [« Bakou : de la présence juive antique aux deux communautés distinctes, montagnards et ashkénazes (1810–2003) », Encyclopédie Eleven].
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Chapitre 1 : Des routes caravanières de Perse aux vallées du Daghestan
L'implantation juive dans le Caucase oriental n'est ni un accident ni une simple légende de « tribus perdues ». Les communautés juives du Caucase oriental sont apparemment apparues au début de l'époque médiévale, résultat de l'installation de Juifs persans le long des routes commerciales qui reliaient la Mésopotamie à la Caspienne. Cette formation médiévale se greffe toutefois sur une mémoire beaucoup plus ancienne : la tradition affirme que certains de ces ancêtres avaient été déportés par les Assyriens lors de la dispersion des royaumes du nord d'Israël, avant même la destruction du Premier Temple en 587 av. J.-C. La recherche contemporaine tempère cette généalogie héroïque sans l'invalider entièrement : les Juhuro font remonter leurs origines à des régions de langue perse et vivent dans le Caucase depuis au moins le VIIIe siècle, ayant préservé des pratiques culturelles et religieuses distinctes qui témoignent d'une profonde antiquité.
Le fil qui relie les Juhuro à leur berceau iranien n'est pas seulement mythique : il est linguistique et démographique. Le monde perse et mésopotamien fut, des siècles durant, le principal foyer de la vie juive après l'exil babylonien, et c'est de ce foyer que rayonnèrent les migrants du Caucase. La grande histoire de l'empire achéménide rappelle combien la Perse fut, dès Cyrus, une puissance protectrice pour les communautés juives déportées, un cadre où purent se maintenir des populations juives durables [Briant, De Cyrus à Alexandre, 1996]. Les Juhuro sont, à leur manière, les héritiers lointains de cette Perse-là : non les Juifs de cour d'Ispahan, mais ceux qui, remontant vers le nord par les cols et les vallées, s'établirent dans un monde de montagnes où ils allaient devenir cultivateurs, artisans, marchands et guerriers.
Les preuves historiques et linguistiques confirment que les communautés juhuro s'enracinèrent progressivement dans les vallées et sur les hauteurs du Daghestan actuel, de l'Azerbaïdjan septentrional et des zones limitrophes. À environ dix kilomètres au sud de Derbent s'étendit, en usage depuis des générations, un territoire si exclusivement juhuro que les musulmans de la région l'appelaient Juhud-Kata — la « Vallée des Juifs » [Morashá]. C'est dans cet espace que fleurirent les premières figures intellectuelles documentées de la communauté, dont Elisée ben-Samuel, auteur de plusieurs piyyutim — poèmes liturgiques — qui attestent dès le bas Moyen Âge d'une vie religieuse et littéraire structurée, ancrée dans ce coin de Daghestan méridional.
Le dossier du Journal of Modern Jewish Studies de 2025 apporte ici un éclairage nouveau : en déplaçant l'analyse du territoire fixe vers les routes migratoires et les enchevêtrements transrégionaux, il rappelle que l'implantation juhuro dans le Caucase n'a jamais été le résultat d'un peuplement unique, mais d'une série de flux et de reflux en relation constante avec les mondes perse, ottoman, puis russe [Darieva, Klingenberg, Bram, JMJS, 2025]. La géographie juhuro est moins celle d'une sédentarité monolithique que celle d'un réseau de relais entre la montagne et la plaine, entre les vallées du Daghestan et les ports de la Caspienne. Les sources sur Bakou confirment cette dynamique de mobilité en descendant vers la plaine littorale : dès les premiers siècles de l'ère commune, des Juifs s'installèrent dans la région de la future capitale azerbaïdjanaise, portés par les mêmes routes commerciales qui avaient conduit leurs frères vers les hauteurs du Daghestan [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven].
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Chapitre 2 : Le judéo-tat (juhuri), langue iranienne d'une diaspora singulière
Ce qui distingue le plus nettement les Juhuro des autres diasporas est leur langue. Le juhuri — aussi appelé judéo-tat — est un dialecte particulier de la famille iranienne du sud-ouest, cousin des parlers tats de la région caspienne, enrichi d'un fonds hébraïque et araméen lié à la vie religieuse. Il ne s'agit pas d'un jargon ou d'un pidgin de circonstance, mais d'un idiome structuré, hérité de communautés de la Perse antique et du sud de l'Irak — régions qui abritèrent la plus grande population juive du monde pendant des siècles après l'exil babylonien. La Pâque, par exemple, se nomme Nisonu en juhuri, terme dérivé du mois hébraïque de Nissan. Ce détail lexical illustre le mécanisme général de la langue : la trame est iranienne, le calendrier et le sacré sont hébreux, et la synthèse est proprement juhuro.
Le juhuri est aujourd'hui considéré comme une langue en voie de disparition, ce qui donne à son étude et à sa documentation une urgence particulière [STMEGI]. Cette fragilité n'est pourtant pas nouvelle : l'époque soviétique avait déjà mis à rude épreuve sa transmission, en imposant le russe comme langue de scolarisation et en marginalisant les idiomes minoritaires. C'est paradoxalement dans ce contexte de pression qu'une littérature juhuri écrite prit son essor, relayant une tradition orale multiséculaire — une dynamique dont la carrière de Sergey Izgiyayev constitue l'une des expressions les plus abouties.
Cette langue a porté, et porte encore, une littérature. La littérature judéo-tate — riche en folklore — est l'expression première de la créativité juhuro. La tradition orale, contes, proverbes, chants de noces et de deuil, y occupe une place centrale, avant que le XXe siècle ne voie naître une production journalistique et poétique. Les narrateurs de folklore les plus populaires au début du XXe siècle comptaient parmi eux Mordecai ben Avshalom. La comparaison avec d'autres langues juives de la diaspora est éclairante : comme l'a montré la recherche sur le judéo-arabe et le judéo-espagnol, ces idiomes se caractérisent par une pluralité de registres et par l'enchâssement d'un lexique sacré dans une trame vernaculaire [Hary, Multiglossia in Judeo-Arabic, 1992 ; Quintana, 2010]. Le juhuri appartient pleinement à cette famille de langues où la synagogue, le marché et la maison parlent chacun un ton différent d'un même parler.
La dimension ethnographique de cette langue n'a cessé d'attirer les chercheurs. Le numéro 1-2(13-14) du Judaic-Slavic Journal (2025), publié conjointement par l'Institut d'études slaves de l'Académie des sciences de Russie et le Centre Sefer, contient notamment une étude de Svetlana Amosova consacrée aux expéditions ethnographiques conduites auprès des Juifs des montagnes du Caucase. Ce type de travail de terrain s'inscrit dans une longue tradition académique russo-soviétique qui, depuis le XIXe siècle, a documenté les pratiques, la langue et le folklore des communautés juhuro dans leur environnement d'origine — contribuant ainsi à fixer une mémoire que la dispersion post-soviétique menaçait d'effacer [Judaic-Slavic Journal, n° 13-14, 2025]. Le juhuri a également été le vecteur d'un journalisme communautaire : le journal Zahmetkesh (« Le Travailleur »), publié à Derbent en langue judéo-tate dans les années 1930, a accueilli les premiers poèmes imprimés de plusieurs auteurs de la génération d'Izgiyayev.
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Chapitre 3 : Aba-Sava et l'expérience d'une autonomie juive au Caucase
Rares sont les diasporas qui peuvent revendiquer, à l'époque moderne, une forme d'autonomie territoriale armée. Les Juhuro en offrent un exemple singulier. Pendant une grande partie des XVIIe et XVIIIe siècles, il exista un État semi-indépendant de Juifs des montagnes, dont la capitale était Aba-Sava, située juste au sud du Daghestan. Cet épisode, mal documenté mais bien réel dans ses traces mémorielles, nourrit chez les Juhuro le souvenir d'un peuple qui ne fut jamais purement soumis : des villages fortifiés, des chefs locaux, une capacité à négocier avec les khanats voisins et, au besoin, à prendre les armes.
L'image du Juif montagnard cavalier et armé n'est pas une invention romantique. Dans un monde caucasien où chaque communauté devait assurer sa propre défense, les Juhuro adoptèrent les codes de l'honneur, du port du poignard et de la solidarité clanique de leurs voisins musulmans, tout en maintenant scrupuleusement leurs observances religieuses. Cette double appartenance — à la culture caucasienne des armes et à la tradition hébraïque du Livre — est l'une des marques les plus originales de l'identité juhuro.
La destruction ou le déclin de foyers comme Aba-Sava, sous la pression des conquêtes et des conflits interrégionaux, provoqua des déplacements massifs : beaucoup de Juhuro qui vivaient là furent expulsés par de nouveaux conquérants et finirent par s'installer plus au nord. C'est de ces recompositions que naquirent les grands centres ultérieurs — Derbent, Quba, et, au XIXe siècle, la fameuse Krasnaïa Sloboda. La sociologie de ces mobilités internes au Caucase se retrouve d'ailleurs dans la problématique même du dossier du Journal of Modern Jewish Studies de 2025, qui insiste sur le fait que les Juhuro n'ont jamais constitué une communauté immobile, mais bien un peuple de routes, de déplacements et de recompositions identitaires permanentes [Darieva, Klingenberg, Bram, JMJS, 2025].
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Chapitre 4 : Quba, la Bourgade rouge et la protection du khan
Au cœur de la mémoire juhuro se trouve un lieu unique au monde : une localité presque entièrement juive, préservée à travers les siècles. Sa fondation est liée à un acte de protection princière. Huseynali Khan, souverain du khanat de Quba — État semi-indépendant situé dans l'actuel Azerbaïdjan — établit un établissement protégé pour les Juifs des montagnes, à l'origine de la localité de la rive opposée de Quba, qui allait devenir la Krasnaïa Sloboda. Cette protection fit d'un quartier construit au bord d'un cours d'eau, face à la ville de Quba, un havre où les Juhuro purent vivre entre eux, bâtir des synagogues et prospérer. À la fin du XIXe siècle, 972 familles de Juifs des montagnes vivaient dans la Sloboda, desservies par onze synagogues et vingt écoles juives [Times of Israel, Histoire des Juifs d'Azerbaïdjan].
Au fond des contreforts azerbaïdjanais du sud du Caucase vit aujourd'hui encore l'une des communautés les plus singulières de la région : les Juifs des montagnes de la Bourgade rouge, résidents de la seule localité entièrement juive du Caucase. La Krasnaïa Sloboda abrite le Musée de l'histoire et de la culture des Juifs des montagnes, ouvert par l'organisation STMEGI pour conserver et transmettre les traditions de la communauté [Times of Israel, STMEGI].
L'entrée dans l'orbite russe, au XIXe siècle, transforma durablement ce monde. Bien que des administrateurs russophones aient été appelés à gouverner la région pour plus d'un siècle et demi, la langue maternelle des Juifs des montagnes demeura le juhuri. Sous l'Empire russe puis l'Union soviétique, la communauté connut une double dynamique : modernisation et scolarisation d'un côté, pression sur la vie religieuse de l'autre. Les premiers départs vers la Terre d'Israël s'amorcèrent tôt : au début des années 1920, quelques centaines de familles juives des montagnes d'Azerbaïdjan et du Daghestan partirent pour Israël et s'installèrent à Tel-Aviv, fondant les premiers noyaux d'une diaspora juhuro en Eretz-Israël.
La Krasnaïa Sloboda est aussi le lieu depuis lequel s'est structuré, à l'époque post-soviétique, un réseau commercial transnational juhuro qui mérite attention. Des figures économiques d'origine juhuro ont émergé à Moscou et à Bakou, inscrivant la communauté dans les circuits commerciaux eurasiatiques bien au-delà de ses villages d'origine — une réalité documentée par Chen Bram dans ses travaux sur les réseaux de commerce eurasiatique [Bram, Caucasus Analytical Digest, 2017, cité dans JMJS, 2025]. Ce phénomène illustre la capacité juhuro à transformer une mobilité subie en ressource économique et identitaire.
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Chapitre 5 : Bakou, carrefour pétrolier et laboratoire du pluralisme juif caucasien
Parmi les villes qui ont compté dans l'histoire des Juhuro, Bakou occupe une place à part : non pas ville de montagne ni forteresse de col, mais port de la Caspienne, capitale commerciale, puis métropole pétrolière. La présence juive à Bakou remonterait au VIIe siècle, portée par les mêmes courants migratoires qui peuplèrent, plus au nord, les vallées du Daghestan [« Bakou : de la présence juive antique aux deux communautés distinctes, montagnards et ashkénazes (1810–2003) », Encyclopédie Eleven]. Pendant des siècles, cette présence demeura modeste et étroitement liée aux Juhuro — les Tats — qui constituaient la composante juive la plus ancienne de la région.
Le tournant décisif intervient au début du XIXe siècle. À partir de 1810, des Juifs ashkénazes commencent à s'installer à Bakou, attirés par les opportunités qu'ouvre la conquête russe du Caucase méridional. La ville change alors de physionomie communautaire : à côté des Juhuro autochtones, une nouvelle population juive s'installe, de culture et de langue différentes, issue des plaines de l'Empire russe. Le recensement de 1897 dénombre 2 341 Juifs à Bakou, majoritairement des Juifs des montagnes (Tats) ; en 1926, ce chiffre grimpe à 21 995 personnes, signe de l'attraction exercée par la ville en plein essor industriel [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven]. Cette croissance extraordinaire — d'un facteur neuf en moins de trente ans — dit à elle seule l'ampleur de la transformation.
Le moteur de cet afflux est le pétrole. L'essor pétrolier bakouiot, amorcé dans les années 1870 avec le développement de l'industrie du naphte, attira industriels, ingénieurs et ouvriers de toutes origines, et les Juifs ne restèrent pas à l'écart. En 1913–1914, les entreprises dirigées par des Juifs représentaient 44 % de la production de kérosène de la ville — une part considérable qui témoigne de l'insertion réussie d'acteurs juifs dans l'économie d'une cité en pleine révolution industrielle [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven]. Parmi eux se trouvaient des industriels ashkénazes venus de Russie, mais aussi des Juhuro qui avaient su convertir leurs réseaux commerciaux traditionnels en capital entrepreneurial adapté à la nouvelle économie de l'extraction.
La vie communautaire prit une forme architecturale visible. Plusieurs synagogues furent construites pour desservir les deux populations juives désormais coexistantes : la Grande Synagogue vit le jour en 1910, et une synagogue spécifique aux Juifs montagnards fut érigée dans le quartier de Sabountchi [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven]. Cette dualité institutionnelle — deux communautés sous le même toit de la ville, mais avec leurs espaces propres — reflète une coexistence qui ne fut jamais fusion : les Juhuro maintenaient leurs pratiques religieuses spécifiques, leur langue et leurs réseaux familiaux, même en milieu urbain et aux côtés d'une communauté ashkénaze plus russifiée.
L'époque soviétique brisa cet essor avec brutalité. En 1923, des rabbins de Bakou furent traduits en procès dans le cadre des campagnes antireligieuses du régime ; en 1928–1929, presque toutes les synagogues furent fermées, réduisant à néant l'infrastructure communautaire que les décennies précédentes avaient patiemment édifiée [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven]. La population juive de la ville continua néanmoins de croître sous l'effet des déplacements de guerre et des migrations internes à l'URSS : elle atteignit 29 204 personnes au recensement de 1959.
Le déclin démographique s'amorça ensuite, lentement d'abord, puis de manière précipitée après l'effondrement soviétique. Le conflit du Haut-Karabakh, qui dégrada brutalement l'atmosphère interethnique dans toute la région, accéléra les départs : entre 1989 et 2003, environ 29 565 personnes quittèrent l'Azerbaïdjan dans le cadre de l'alyah [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven]. Ce mouvement migratoire massif transforma radicalement la communauté juhuro bakouiote, dont la grande majorité rejoignit Israël — prolongeant et amplifiant les migrations pionnières des années 1920 vers Tel-Aviv. Aujourd'hui, Bakou conserve deux synagogues actives et une école Habad, témoins d'une présence réduite mais persistante [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven].
L'histoire de Bakou illustre ainsi, à l'échelle d'une ville, le schéma général de l'histoire juhuro : installation ancienne, adaptation aux mutations économiques d'un environnement changeant, cohabitation avec d'autres communautés juives et non juives, persévérance malgré les pressions politiques, puis dispersion partielle et reconstitution dans la diaspora. La capitale azerbaïdjanaise est, en ce sens, autant un miroir de la condition juhuro qu'un complément au tableau des villages du Daghestan et de la Krasnaïa Sloboda.
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Chapitre 6 : Derbent, ville-verrou et foyer de la vie intellectuelle juhuro
Derbent occupe dans l'histoire des Juhuro une place qui dépasse celle d'une simple ville : c'est la cité-verrou par excellence, le passage obligé entre les steppes du nord et le monde iranien, la porte que toutes les puissances — perse, arabe, khazare, mongole, russe — ont voulu tenir. Pour les Juhuro, elle fut aussi, et surtout, un centre de gravité communautaire où se concentrèrent les synagogues, les érudits, les imprimés et les familles. C'est à Derbent que naquit Manuvakh Dadashev, poète de la génération sacrifiée de la guerre ; c'est à Derbent que travailla à la radio, écrivit ses premiers recueils et mourut prématurément Sergey Izgiyayev ; c'est là que s'étend le cimetière juhuro le plus peuplé du Caucase.
La vie intellectuelle juhuro à Derbent se structure, au tournant des années 1920 et 1930, autour du journal Zahmetkesh — « Le Travailleur » — publié en langue judéo-tate. Ce périodique fut l'une des rares tribunes imprimées en juhuri à exister sous les Soviets, et il joua un rôle charnière : c'est dans ses colonnes que paraissent les premiers poèmes d'une génération d'auteurs formés à la fois par la tradition orale du village caucasien et par le système scolaire soviétique. Manuvakh Dadashev y publie ses textes à partir de 1933 ; d'autres voix suivront.
Cette effervescence littéraire s'appuie sur des institutions culturelles soviétiques qui, dans les années 1930, encouragèrent brièvement les cultures des minorités : un théâtre judéo-tat vit le jour à Derbent, fournissant aux auteurs de la communauté une scène où leurs pièces pouvaient être jouées dans la langue native. C'est pour ce théâtre qu'Izgiyayev écrira plus tard cinq pièces, et c'est dans ce même creuset institutionnel que se forma le goût de toute une génération de créateurs juhuro pour la forme dramatique. Ce moment — bref, fragile, encadré par une idéologie étrangère, mais réel dans ses productions — constitue l'un des épisodes les plus féconds de l'histoire culturelle des Juifs des montagnes.
L'empreinte de Derbent sur la mémoire juhuro est aussi matérielle. Son cimetière, en usage depuis la fin du XVIIIe siècle, rassemble aujourd'hui plus de 37 000 sépultures et plus de 20 000 monuments funéraires — une masse épigraphique dont la numérisation progressive, engagée par le projet Zikaron porté via STMEGI, constitue l'un des chantiers patrimoniaux les plus ambitieux de la communauté à l'heure actuelle [Projet Zikaron / STMEGI, 2026]. Ces pierres tombales sont les témoins silencieux d'une continuité que les vivants ont parfois du mal à formuler : noms, dates, épitaphes en juhuri et en hébreu — autant de données qui, croisées avec les archives russes et soviétiques, permettront d'écrire une prosopographie juhuro que l'état actuel des sources ne rend possible qu'en fragments.
Ce travail numérique entre en résonance directe avec les recherches ethnographiques de terrain menées par des chercheurs comme Svetlana Amosova, dont les travaux, présentés dans le Judaic-Slavic Journal, documentent par l'observation et l'entretien ce que les pierres tombales gardent en filigrane : les noms de familles étendues, les réseaux de solidarité, les pratiques rituelles liées au deuil et à la commémoration des morts [Judaic-Slavic Journal, n° 13-14, 2025].
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Chapitre 7 : Sergey Izgiyayev et la littérature judéo-tate à l'époque soviétique
La littérature judéo-tate du XXe siècle a connu une figure qui la résume et la dépasse à la fois : Sergey Davidovitch Izgiyayev (Сергей Давидович Изгияев ; סרגיי איזגיאייב), né le 22 novembre 1922 à Myushkyur — aujourd'hui Nyugdi —, village situé au sud-est de Derbent, en République autonome du Daghestan. Son père Dovid-Haïm et sa mère Léa élèvent sept enfants ; Sergey est le seul des trois fils à atteindre l'âge adulte. Ses quatre sœurs — Sariah, Mazaltu, Tirso et Shushen — survivent à leur frère. En 1939, à dix-sept ans, il épouse Sarah Shamaïlov (1923–1978) ; de leur union naissent cinq enfants, dont le fils aîné Rashi (1947–2009). Cette biographie familiale, précisément documentée, ancre l'homme dans le tissu ordinaire d'une communauté juhuro de l'entre-deux-guerres : village natal aux abords de Derbent, mariage précoce, famille nombreuse, fratrie décimée [Wikipedia, Sergey Izgiyayev].
Son parcours public s'ouvre par la guerre : Izgiyayev est mobilisé en 1940 et sert jusqu'en 1946, traversant la totalité du conflit. À son retour, il entre dans la vie culturelle soviétique par des voies successives : il travaille à la radio, préside un kolkhoze, puis dirige le service culturel du district de Derbent — une trajectoire qui dit l'enracinement local autant que l'ambition de faire reconnaître la culture juhuro dans les structures de l'État soviétique. En 1963, il rejoint l'Union des écrivains soviétiques, consécration institutionnelle qui ouvre ses textes à une diffusion plus large [Wikipedia, Sergey Izgiyayev].
L'œuvre d'Izgiyayev se déploie selon trois axes complémentaires. D'abord la poésie : neuf recueils publiés au fil des années 1950 et 1960, écrits dans une langue juhuri que la pression soviétique avait reléguée au rang de curiosité ethnographique mais que lui traite en instrument littéraire à part entière. Ensuite le théâtre : cinq pièces destinées au théâtre judéo-tat, qui font de lui l'un des rares dramaturges de la communauté à avoir produit un corpus scénique cohérent et interprétable. Enfin la traduction : Izgiyayev travaille dans tous les sens — du russe, de l'avar et de l'azéri vers le juhuri, mais aussi en sens inverse — et traduit notamment le livret de l'opéra Leyla et Madjnoun d'Uzeyir Hajibeyov, compositeur azerbaïdjanais majeur, ouvrant ainsi la culture musicale caucasienne non juive au public juhuro. Plus de trente de ses poèmes ont été mis en musique et sont devenus des chansons ; neuf d'entre elles ont été éditées sur disque par la maison Melodiya à Moscou, ce qui représentait, pour un auteur de langue minoritaire, une diffusion exceptionnelle [Wikipedia, Sergey Izgiyayev ; STMEGI].
La fondation STMEGI, qui perpétue la mémoire des Juifs des montagnes du Caucase, lui a décerné le surnom de « l'Essenine judéo-montagnard » — rapprochement avec Sergueï Essenine, le poète russe de la campagne et de la mélancolie, qui suggère à la fois le lyrisme intimiste d'Izgiyayev, son ancrage dans un monde rural en voie de disparition, et le fait qu'il mourut lui aussi prématurément. Izgiyayev s'éteint le 27 juillet 1972 à Derbent, à quarante-neuf ans, laissant une œuvre qui constitue l'un des sommets de la littérature en langue juhuri [Wikipedia, Sergey Izgiyayev ; STMEGI, découverte de la veille, 04/09/2026].
Sa vie illustre une tension propre à toute la génération littéraire juhuro de l'époque soviétique : intégrer les formes et les institutions de la culture soviétique dominante sans renoncer à la langue et aux thèmes qui définissaient la spécificité de la communauté. Cette tension n'est pas seulement biographique — elle traverse l'ensemble de la production culturelle juhuro entre les années 1930 et 1970, et elle explique pourquoi cette littérature demeure si peu connue hors du Caucase et du monde russophone, alors même qu'elle est l'une des expressions les plus originales du judaïsme iranien dans la modernité.
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Chapitre 8 : L'occupation nazie et la Shoah des Juhuro
L'histoire des Juhuro croise, au tournant de 1942, la catastrophe européenne. L'avancée de la Wehrmacht dans le Caucase plaça brutalement ces communautés sous la menace de l'extermination. Les Juhuro vivaient dans le Caucase oriental et méridional — notamment à Krasnaïa Sloboda en Azerbaïdjan, ainsi que dans diverses localités du Daghestan et des républiques voisines. Ceux qui se trouvaient dans les zones atteintes par l'occupant furent visés par les unités mobiles de tuerie et leurs auxiliaires locaux.
La spécificité de leur sort tient à un débat mortel imposé par l'occupant : les Juhuro étaient-ils des Juifs, donc voués à la mort, ou des « Tats », un groupe iranien assimilable aux populations du Caucase ? Cette hésitation, dans certaines localités, retarda ou détourna le massacre ; ailleurs, elle ne les sauva pas. L'écrasante majorité des Juhuro fut néanmoins protégée par l'échec allemand devant Stalingrad, qui stoppa l'avancée de la Wehrmacht avant qu'elle n'atteigne les principales concentrations de la population juhuro. Cette circonstance géographique et militaire sauva l'essentiel de la communauté d'un destin comparable à celui des communautés juives d'Europe centrale et occidentale.
La génération des écrivains juhuro ne fut pas épargnée par le conflit. Manuvakh Dadashev, poète né à Derbent en 1913, mobilisé en 1941, mourut au combat en 1943 près de Lougansk, en Ukraine, à trente ans à peine, sans avoir vu l'œuvre de sa vie entièrement publiée. Sa mort illustre la brutalité avec laquelle la guerre brisa la première génération d'auteurs juhuro en langue écrite. Sergey Izgiyayev, son cadet d'une décennie, survit à six années de service militaire (1940–1946) et devient, au retour, l'une des voix centrales de la reconstruction culturelle de la communauté — mais c'est en portant aussi, dans ses textes, le poids d'une génération qui ne revint pas.
À Bakou, la Seconde Guerre mondiale eut un effet paradoxal sur la démographie juive : la ville, à l'arrière du front caucasien et jamais occupée, servit de refuge pour des populations déplacées, ce qui gonfla provisoirement sa population juive. Le recensement de 1959 y dénombra 29 204 personnes de confession ou d'origine juive — un chiffre qui témoigne autant des déplacements de guerre que de la vitalité d'une communauté urbaine reconstituée dans les décennies d'après-guerre [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven].
La reconstitution de ces événements par les centres de recherche sur la Shoah a permis de sortir de l'oubli des communautés partiellement anéanties dans les zones d'occupation du Caucase septentrional. Le dossier ethnographique sur les Juifs des montagnes, notamment les travaux publiés dans le Judaic-Slavic Journal, rappelle que l'expérience de la Seconde Guerre mondiale reste l'un des pans les moins documentés de l'histoire juhuro en langue occidentale, et que le terrain académique russophone demeure incontournable pour qui veut en saisir la réalité [Judaic-Slavic Journal, n° 13-14, 2025].
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Chapitre 9 : Le cimetière de Derbent et la mémoire épigraphique des Juhuro
En usage depuis la fin du XVIIIe siècle, le cimetière juhuro de Derbent rassemble aujourd'hui plus de 37 000 sépultures et plus de 20 000 monuments funéraires — un chiffre qui témoigne à lui seul de la densité et de la continuité de la présence juhuro dans la ville [Projet Zikaron / STMEGI, 2026]. Pendant des décennies, ce patrimoine funéraire est demeuré peu accessible aux descendants dispersés à travers le monde. Le projet caritatif « Zikaron » — mémoire en hébreu — vise à y remédier. Porté via le portail STMEGI, il a pour objectif de créer un site et une application de navigation permettant de localiser une tombe précise et d'y tracer un itinéraire, y compris pour une visite virtuelle depuis l'étranger. À la date du bilan publié par STMEGI, 1 032 monuments ont été photographiés, géolocalisés par GPS et numérisés. Une troisième phase du projet, dite « le chemin de la mémoire », vise à numériser 500 monuments supplémentaires. Le financement a reposé sur une collecte réunissant des descendants de familles de Derbent dispersées entre plusieurs pays [Projet Zikaron / STMEGI, 2026].
L'importance de cette initiative dépasse le seul confort de la visite virtuelle. Les épitaphes juhuro constituent une source épigraphique de premier ordre : elles enregistrent des noms de famille, des dates, des métiers, des formules liturgiques en juhuri et en hébreu. Chaque monument numérisé est une entrée supplémentaire dans le dictionnaire prosopographique encore lacunaire de la communauté. À terme, la base de données ainsi constituée permettra de croiser les données funéraires avec les registres d'état civil russes et soviétiques, les listes d'émigration vers Israël et les archives communautaires éparpillées entre Derbent, Bakou, Moscou, Tel-Aviv et New York. Le projet Zikaron est ainsi beaucoup plus qu'un outil de navigation : c'est le chantier d'une mémoire collective que la dispersion avait fragmentée.
Ce travail numérique entre en résonance directe avec les recherches ethnographiques de terrain menées par des chercheurs comme Svetlana Amosova, dont les travaux, présentés dans le Judaic-Slavic Journal, documentent par l'observation et l'entretien ce que les pierres tombales gardent en filigrane : les noms de familles étendues, les réseaux de solidarité, les pratiques rituelles liées au deuil et à la commémoration des morts [Judaic-Slavic Journal, n° 13-14, 2025]. Épigraphie et ethnographie se rejoignent ainsi dans un même effort de reconstruction mémorielle.
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Chapitre 10 : Identités multiples, routes transnationales et débats académiques contemporains
Pendant longtemps, les Juhuro ont été absorbés dans la catégorie floue de « Juifs russes » dès lors qu'ils quittaient le Caucase. Cette dissolution identitaire dans une étiquette trop large est précisément ce que conteste le dossier spécial du Journal of Modern Jewish Studies coordonné en 2025 par Tsypylma Darieva, Darja Klingenberg et Chen Bram. Consacré aux « Jews of the Caucasus », ce dossier porte sur les communautés juives sous-représentées de Géorgie, d'Azerbaïdjan et du Caucase du Nord — l'aire même des Juhuro — et propose une lecture anthropologique et historique des identités juives multiples de la région [Darieva, Klingenberg, Bram, JMJS, 24(2), 2025].
La notion d'enchevêtrements multiples (multiple entanglements) est centrale dans cette approche. Elle désigne la manière dont les Juhuro ont simultanément participé à plusieurs systèmes de sens et d'appartenance : la tradition juive transmise par la synagogue et la liturgie hébraïque, les codes d'honneur et de solidarité clanique caucasiens, la culture iranienne véhiculée par la langue, puis les structures soviétiques de classification ethnique, et enfin les appartenances diasporiques post-soviétiques — russe, israélienne, américaine. Ces enchevêtrements ne sont pas des contradictions à résoudre, mais des ressources identitaires que les Juhuro ont mobilisées de façon différenciée selon les contextes historiques et géographiques.
Un article associé, publié dans le même volume, porte sur les « Jews and their neighbours in Central Asia and Caucasus in the nineteenth and twentieth centuries » — une étude des relations intergroupes qui éclaire la cohabitation séculaire des Juhuro avec leurs voisins musulmans turcophones et caucasiens [JMJS, 2025]. Cette dimension relationnelle est essentielle : l'identité juhuro s'est construite non pas en vase clos, mais dans une interaction constante — parfois harmonieuse, parfois conflictuelle — avec les Lezgins, les Avars, les Kumyks et les Azerbaïdjanais, dont les Juhuro ont partagé les marchés, les langues de commerce, les routes et, à l'occasion, les alliances militaires.
L'exemple bakouiot enrichit concrètement cette lecture. La coexistence à Bakou de Juhuro et d'ashkénazes — deux populations juives aux cultures, langues et trajectoires historiques distinctes — constitue un cas exemplaire d'enchevêtrements multiples au sein même de la communauté juive. Chaque groupe maintint ses propres synagogues, ses propres réseaux familiaux et ses propres pratiques religieuses, tout en partageant la même ville, les mêmes circuits économiques et, souvent, les mêmes aléas politiques — de la prospérité pétrolière aux procès soviétiques des années 1920, jusqu'à l'alyah massive des années 1990 [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven]. Cette pluralité interne illustre à quel point la catégorie « Juifs du Caucase » recouvre des réalités très différenciées, que le dossier du JMJS de 2025 s'emploie précisément à démêler.
La carrière d'Izgiyayev illustre concrètement cette notion d'enchevêtrements : poète juhuro publiant dans une institution soviétique, il traduit en juhuri des pièces de théâtre azéries, met en musique des textes dont neuf sont pressés sur disque à Moscou, reçoit une médaille soviétique pour ses années de service militaire, tout en demeurant la voix lyrique d'un monde villageois juhuro menacé de disparition. Son œuvre est l'incarnation même de ces appartenances multiples, négociées au quotidien dans un contexte de pression idéologique et linguistique. La recherche contemporaine commence seulement à saisir cette complexité, qui échappe aux catégories réductives héritées de l'époque soviétique.
Cette lecture en termes de cohabitation et de routes migratoires transnationales offre un cadre analytique plus fidèle à la réalité historique juhuro que les anciens modèles qui opposaient un « Juif de la montagne » figé à un monde extérieur menaçant. Elle rejoint, par ailleurs, les conclusions d'une sociologie des diasporas orientales plus large [Ben-Shammai, 2004], selon laquelle ce sont précisément les mobilités, les adaptations et les hybridations qui ont permis aux minorités juives d'Orient de se maintenir — non pas malgré les échanges avec leurs voisins, mais grâce à eux.
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Chapitre 11 : Onomastique juhuro, patronymes et négociations identitaires
Dans une communauté aussi longtemps isolée dans ses montagnes et aussi peu documentée dans les archives extérieures, les noms de familles constituent en eux-mêmes un corpus historique. Les patronymes juhuro reflètent la stratification des influences qui ont façonné la communauté : noms hébraïques ou araméens tirés de la Torah ou du Talmud, noms iraniens hérités du monde persan, noms turquisés empruntés aux khanats voisins, et noms russifiés imposés ou adoptés à l'époque impériale et soviétique.
Un même individu pouvait ainsi porter, dans les archives russes, un patronyme slavisé qui masque entièrement son origine juhuro. La russification des noms, accentuée par la politique soviétique d'enregistrement civil, a rendu délicate la détection des Juhuro dans les recensements et les listes de victimes de la Seconde Guerre mondiale — contribuant à sous-estimer leur nombre dans les statistiques officielles. Certains patronymes, comme Iliyev ou Abramov, sont des russifications directes de noms hébraïques ou de prénoms patronymiques ; d'autres, comme Dadashev — qui est aussi le patronyme du poète Manuvakh — ou Musaev, trahissent une influence turco-azerbaïdjanaise. Le patronyme même d'Izgiyayev, slavisé en -yev, dissimule une racine juhuro : l'homme n'en fut pas moins reconnu comme auteur juhuro à part entière.
La reconstruction onomastique est l'un des chantiers ouverts par le projet Zikaron : les épitaphes du cimetière de Derbent, rédigées en hébreu et en juhuri plutôt qu'en russe, permettent de retrouver les formes originelles des noms derrière leurs transcriptions administratives. C'est l'un des apports les plus concrets de la numérisation funéraire à la connaissance historique des Juhuro. Les expéditions ethnographiques documentées dans le Judaic-Slavic Journal ont permis de recueillir des récits familiaux qui éclairent, localité par localité, les logiques de transmission patronymique propres à chaque village [Judaic-Slavic Journal, n° 13-14, 2025].
La catégorisation ethnique soviétique constitue à cet égard un exemple particulièrement révélateur des enchevêtrements identitaires analysés par le dossier du JMJS de 2025 : pour certains Juhuro, s'inscrire comme « Tat » dans les registres soviétiques fut une stratégie de survie ; pour d'autres, une simplification administrative acceptée ; pour d'autres encore, un affront à leur identité juive consciente. L'onomastique, dans ce contexte, n'est pas un simple inventaire de patronymes : c'est le sédiment visible d'une histoire de négociations identitaires permanentes avec le pouvoir.
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Chapitre 12 : Émigration, dispersion et permanence contemporaine
La seconde moitié du XXe siècle, puis la chute de l'Union soviétique, ont dispersé les Juhuro à travers le monde tout en préservant, paradoxalement, leur identité. Israël devint le principal pôle de regroupement, prolongeant les migrations pionnières des années 1920. Des communautés se reconstituèrent également à Moscou, à New York, au Canada et ailleurs, formant un réseau diasporique conscient de sa singularité — au point que des centres communautaires gorsky perpétuent, hors du Caucase, la mémoire et la langue. L'organisation STMEGI — implantée à Moscou, à Bakou et à New York — joue un rôle central dans cette préservation, à travers ses publications, son musée de Krasnaïa Sloboda et ses projets de numérisation comme Zikaron. C'est cette même organisation qui a entrepris de remettre en lumière des figures littéraires comme Izgiyayev, dont le surnommage en « Essenine judéo-montagnard » vise à inscrire son œuvre dans une mémoire partageable par les descendants dispersés.
En Azerbaïdjan, le départ de la grande masse de la communauté s'est étalé sur la décennie 1989–2003 : environ 29 565 personnes ont quitté le pays à destination d'Israël, dans le sillage du conflit du Haut-Karabakh et des turbulences de l'indépendance [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven]. Ce flux massif a profondément reconfiguré les communautés juhuro de Bakou et de la Krasnaïa Sloboda, réduisant des présences séculaires à des noyaux résiduels. Deux synagogues demeurent actives à Bakou, et une école Habad y dispense un enseignement combinant culture générale et tradition juive. À Quba, la Bourgade rouge conserve une présence juhuro encore significative à l'échelle locale, maintenant ses synagogues et son musée communautaire.
Au Daghestan, une présence subsiste, réduite mais vivante. La communauté juive du Daghestan, composée principalement de Juifs des montagnes, possède une histoire riche et fait face à des défis particuliers ces dernières années. La Krasnaïa Sloboda demeure le symbole d'une continuité presque miraculeuse, tandis que Derbent conserve ses synagogues et son cimetière — désormais en partie numérisé.
Ce qui frappe l'historien est la capacité des Juhuro à demeurer eux-mêmes sous des souverainetés successives — khanats, Empire russe, URSS, États post-soviétiques — sans jamais perdre leur langue iranienne ni leur mémoire perse. Cette ténacité rejoint un constat plus large sur les diasporas juives d'Orient, dont les identités se sont maintenues par la langue, la liturgie et le tissu communautaire bien plus que par le territoire [Ben-Shammai, 2004 ; Abitbol, 1999]. La préservation de la fête de Pâque — Nisonu en juhuri — illustre bien cette double loyauté : la transmission des traditions s'effectue à la fois dans les villages d'origine et au sein des associations de la diaspora, qui cataloguent et enseignent les pratiques communautaires à une nouvelle génération grandie hors du Caucase [STMEGI, Times of Israel].
La langue juhuri elle-même, en voie de disparition, fait l'objet de programmes documentaires qui tentent de fixer ce qui ne peut plus simplement se transmettre de bouche à oreille. Les expéditions ethnographiques menées auprès des Juifs des montagnes du Caucase — dont les résultats trouvent aujourd'hui une tribune académique dans des revues comme le Judaic-Slavic Journal — contribuent à cette documentation de l'urgence, en enregistrant auprès des locuteurs âgés les formes linguistiques, musicales et rituelles que la diaspora, dans ses centres urbains de Moscou, Tel-Aviv ou New York, a déjà en partie perdues [Judaic-Slavic Journal, n° 13-14, 2025]. Dans ce contexte, les travaux du JMJS de 2025 rappellent que la diaspora juhuro contemporaine n'est pas seulement un prolongement de la communauté d'origine : elle est aussi le lieu d'une recomposition identitaire, où de nouvelles pratiques de transmission — associations culturelles, réseaux sociaux, applications mémorielles — prennent le relais des anciennes [Darieva, Klingenberg, Bram, JMJS, 2025].
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Les grandes figures
Le corpus documentaire sur les Juhuro conserve peu de biographies précises assorties de dates certaines. L'historien doit nommer avec prudence les figures réellement attestées, en signalant les lacunes plutôt qu'en les comblant par l'invention.
Elisée ben-Samuel (dates inconnues, actif entre le bas Moyen Âge et l'époque moderne) — érudit et poète liturgique de la communauté juhuro, résidant dans la région de Derbent, au voisinage du territoire exclusivement peuplé de Juhuro que les musulmans désignaient Juhud-Kata. On lui attribue plusieurs piyyutim qui comptent parmi les plus anciens témoignages littéraires de la vie religieuse des Juifs des montagnes. Son œuvre constitue une preuve de la structuration précoce de la vie intellectuelle juhuro, bien avant les premiers contacts avec la modernité russe. Les données biographiques le concernant demeurent fragmentaires, et les manuscrits qui lui sont attribués n'ont pas encore fait l'objet d'une édition critique [Morashá].
Huseynali Khan de Quba (dates inconnues, actif au XVIIIe siècle) — souverain du khanat de Quba dans l'actuel Azerbaïdjan. Son nom reste attaché à un geste fondateur pour les Juhuro : il établit, sur la rive opposée de sa capitale, un établissement protégé pour les Juifs des montagnes, à l'origine de la Krasnaïa Sloboda. Figure du protecteur musulman local, il incarne le type de relation de patronage qui permit aux Juhuro de s'organiser durablement dans un environnement potentiellement hostile, en échangeant leur expertise commerciale et artisanale contre une garantie de sécurité princière. Son geste fonda une ville qui subsiste jusqu'à aujourd'hui comme symbole de la continuité juhuro, avec ses onze synagogues et vingt écoles juives recensées à la fin du XIXe siècle.
Mordecai ben Avshalom (dates inconnues, actif au début du XXe siècle) — figure centrale de la tradition orale juhuro, il comptait parmi les narrateurs de folklore les plus populaires de son époque, transmettant en langue juhuri les contes, légendes et récits qui forment le socle de la littérature judéo-tate. Son nom illustre le rôle décisif des conteurs dans la conservation d'un patrimoine longtemps purement oral, avant sa transcription à l'époque soviétique, lorsque les autorités, dans un souci de promotion des cultures minoritaires, encouragèrent brièvement la publication en langues non slaves. Il représente une génération charnière, entre l'oralité immédiate du village caucasien et la modernité de l'imprimé.
Manuvakh Dadashev (1913–1943) — poète juhuro né à Derbent dans une famille modeste. Après des études à Moscou, il revient à Derbent en 1933 et devient courrier puis collaborateur littéraire du journal Zahmetkesh, publié en langue judéo-tate, où paraissent ses premiers poèmes. Mobilisé en 1941, il meurt au combat en 1943 près de Lougansk, en Ukraine, à trente ans. Sa mort prématurée en fait la figure emblématique d'une génération d'écrivains juhuro que la guerre interrompit avant l'éclosion. Il incarne, avec Izgiyayev dont il fut l'aîné, le tournant décisif où la littérature juhuro passa de l'oral à l'écrit.
Sergey Davidovitch Izgiyayev (1922–1972 ; en russe : Сергей Давидович Изгияев ; en hébreu : סרגיי איזגיאייב) — né le 22 novembre 1922 à Myushkyur (aujourd'hui Nyugdi), village au sud-est de Derbent, dans une famille juhuro de sept enfants. Après six années de service militaire (1940–1946), il devient journaliste à la radio, préside un kolkhoze, dirige le service culturel du district de Derbent, puis rejoint l'Union des écrivains soviétiques en 1963. Il publie neuf recueils de poésie et cinq pièces de théâtre en juhuri, traduit du russe, de l'avar et de l'azéri vers sa langue maternelle, et met en paroles plus de trente chansons, dont neuf enregistrées sur disque par la maison Melodiya à Moscou. Il meurt le 27 juillet 1972 à Derbent, à quarante-neuf ans. La fondation STMEGI lui a décerné le surnom de « l'Essenine judéo-montagnard », soulignant son lyrisme ancré dans un monde rural en voie de disparition et sa mort prématurée, qui n'est pas sans évoquer le destin tragique du poète russe [Wikipedia, Sergey Izgiyayev ; STMEGI, découverte de la veille, 04/09/2026].
Svetlana Amosova (née dans les années 1970–1980, chercheuse active dans les années 2010–2020) — ethnographe rattachée à l'Institut d'études slaves de l'Académie des sciences de Russie, où elle exerce également les fonctions de secrétaire de rédaction du Judaic-Slavic Journal. Ses expéditions ethnographiques auprès des Juifs des montagnes du Caucase, publiées dans le numéro 1-2(13-14) de cette revue (2025), s'inscrivent dans la longue tradition des enquêtes de terrain qui ont documenté la langue, les pratiques et la mémoire des Juhuro depuis le XIXe siècle. Son travail représente l'un des rares apports académiques récents à la connaissance des Juhuro rédigés en langue savante accessible [Judaic-Slavic Journal, n° 13-14, 2025].
Tsypylma Darieva (née en 1967 à Oulan-Oudé) — anthropologue et ethnographe rattachée au Centre for East European and International Studies (ZOiS) de Berlin. Ses recherches portent sur l'anthropologie de la migration, les diasporas transnationales, la mémoire collective et le Caucase du Sud. En 2025, elle codirige avec Darja Klingenberg et Chen Bram un dossier spécial du Journal of Modern Jewish Studies — « Jews of the Caucasus: Migration Routes and Multiple Entanglement » — qui renouvelle en profondeur l'analyse des identités juives du Caucase, conteste la catégorie de « Juifs russes » et propose une lecture en termes d'enchevêtrements multiples. Ce travail constitue l'une des avancées académiques les plus significatives de ces dernières années pour la connaissance des Juhuro en langue occidentale [JMJS, 24(2), 2025].
Chen Bram (dates inconnues, chercheur actif depuis les années 2000) — chercheur à l'Université hébraïque de Jérusalem, spécialiste des Juifs des montagnes et de leurs dynamiques post-soviétiques. Ses travaux ont mis en lumière le rôle des figures économiques juhuro dans les réseaux de commerce eurasiatiques post-soviétiques, notamment à Moscou et dans les espaces azerbaïdjanais. Cosignataire du dossier du JMJS de 2025, il articule l'approche sociologique et l'analyse de terrain pour décrire une communauté en recomposition identitaire permanente, entre héritage caucasien, pratiques religieuses juives et insertion dans les circuits économiques globalisés [Bram, Caucasus Analytical Digest, 96, 2017 ; JMJS, 2025].
La communauté a également produit, aux XIXe et XXe siècles, des érudits, rabbins, poètes et journalistes de langue juhuri dont l'œuvre a accompagné l'essor de la littérature judéo-tate. Leurs noms, mal établis dans le corpus francophone disponible, mériteraient une étude prosopographique dédiée que l'état actuel des sources ne permet pas de fonder avec certitude sur des dates précises. Le projet Zikaron et la numérisation du cimetière de Derbent pourraient, à terme, contribuer à identifier et à dater un certain nombre de ces figures demeurées anonymes dans les recensions existantes.
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Conclusion
Les Juifs des montagnes offrent l'un des visages les plus méconnus, et les plus tenaces, de la dispersion d'Israël. Ni séfarades ni ashkénazes, héritiers d'un très ancien judaïsme iranien, ils ont fait du Caucase oriental une terre juive à part entière — avec sa langue, ses villages, ses guerriers, ses conteurs et ses poètes. Installés depuis des siècles dans le Daghestan, le sud de la Russie et les zones voisines de l'Azerbaïdjan, ils ont traversé les khanats, l'Empire russe, la menace nazie et l'ère soviétique en préservant l'essentiel : le juhuri comme langue maternelle et la conscience d'une filiation persane remontant aux exils de l'Antiquité.
Leur histoire tient dans une tension féconde entre la mémoire — celle des tribus dispersées par les Assyriens, d'Aba-Sava, du khan protecteur — et l'archive, qui restitue une implantation médiévale le long des routes commerciales et une modernité douloureuse. C'est cette intersection qui fait des Juhuro un objet d'étude exemplaire pour comprendre comment une diaspora minuscule, longtemps ignorée, a su rester elle-même en refusant tour à tour l'assimilation, l'oubli et l'anéantissement.
La pièce bakouiote nouvellement intégrée à ce livre enrichit le tableau d'une dimension décisive : celle de l'insertion urbaine et économique des Juhuro dans la modernité industrielle. Bakou révèle une communauté capable d'occuper une place prépondérante dans une économie en transformation rapide — 44 % de la production de kérosène de la ville entre les mains d'entreprises juives en 1913–1914 —, tout en maintenant ses synagogues, ses réseaux familiaux et sa singularité face aux ashkénazes dont elle partageait l'espace urbain sans se confondre avec eux. La trajectoire bakouiote — de l'essor pétrolier aux procès soviétiques, de la population de 29 204 personnes en 1959 aux quelque 29 565 départs vers Israël entre 1989 et 2003 — condense en elle seule la totalité de l'histoire juhuro moderne : la réussite, la persécution, la survie et la dispersion [« Bakou : de la présence juive antique… », Encyclopédie Eleven].
Un tournant décisif s'est produit dans la recherche académique occidentale avec le dossier publié en 2025 dans le Journal of Modern Jewish Studies : pour la première fois, une section spéciale d'une revue internationale de premier plan consacre ses pages aux identités juives multiples du Caucase, en contestant explicitement les catégories réductrices héritées de l'époque soviétique. La notion d'enchevêtrements multiples, appliquée aux Juhuro, offre un cadre analytique bien plus fidèle à leur réalité historique que les anciennes constructions qui les enfermaient dans la staticité de la « montagne » ou dans l'anonymat des « Juifs russes ». Les Juhuro, tels que la recherche contemporaine commence à les voir, sont un peuple de routes autant que de villages, de transactions autant que de traditions.
La numérisation du cimetière de Derbent par le projet Zikaron représente quant à elle un tournant pour la mémoire collective : en rendant accessibles plus de mille monuments funéraires à des descendants dispersés sur plusieurs continents, le projet convertit la pierre taillée en données consultables, sans pour autant vider la sépulture de son épaisseur mémorielle. Les 37 000 tombes de Derbent sont autant de vies à reconstituer — une tâche qui appartient désormais autant aux chercheurs qu'aux familles elles-mêmes, reliées par une application à leur ancêtre enterré sous le soleil du Daghestan.
La redécouverte de figures comme Sergey Izgiyayev rappelle enfin que l'histoire des Juhuro ne se lit pas seulement dans les pierres tombales et les actes d'état civil : elle se lit aussi dans les textes, les pièces de théâtre, les disques vinyle et les chansons qui continuent de circuler parmi les descendants dispersés de par le monde. « L'Essenine judéo-montagnard », mort à quarante-neuf ans dans sa ville de Derbent après avoir traduit des opéras azéris et écrit des poèmes pressés à Moscou, incarne à lui seul toute la complexité d'une identité nourrie d'emprunts multiples et irréductible à aucun d'eux.
Parallèlement, la recherche académique russophone — dont le Judaic-Slavic Journal constitue la tribune la plus active — continue de produire des études de terrain et des analyses d'archives qui renouvellent la connaissance des Juhuro. Entre l'archive numérisée et le témoignage vivant, entre la recherche russophone de terrain et l'analyse anthropologique occidentale, entre les synagogues du Daghestan et les associations de la diaspora new-yorkaise, entre les deux synagogues qui subsistent à Bakou et les foyers israéliens des familles parties au fil des décennies, les Juhuro continuent d'affirmer qu'ils sont là.
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यह किताब अभी तक स्मृति का कोई दिन धारण नहीं करती। Juifs des montagnes (Juhuro) को प्रलेखित करने वाले स्रोत वर्ष और शताब्दियाँ देते हैं, कभी कोई दिन नहीं; हम इसे गढ़ते नहीं हैं।
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स्रोत और संसाधन
- Haggai Ben-Shammai, The Emergence of Judeo-Arabic as a Literary Language (2004)
- Enzo Traverso, Les Juifs et l'Allemagne (1992)
- Aldina Quintana, A Língua dos Sefarditas: Ladino e Judaico-Português (2010)
- Michel Abitbol, Le passé d'une discorde : Juifs et Arabes depuis le VIIe siècle (1999)
- Pierre Briant, Histoire de l'empire perse de Cyrus à Alexandre (1996)
- Serge Klarsfeld, Le Calendrier de la persécution des Juifs de France, 1940-1944 (1993)
- Benjamin H. Hary, Multiglossia in Judeo-Arabic (1992)
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