סעיף היהודים בחוקת נורווגיה
Région : Norvège
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Publié le 10 juillet 2026
Le 17 mai 1814, la Norvège se dota à Eidsvoll d'une constitution d'inspiration libérale — mais son article 2 excluait les Juifs de l'accès au royaume, au même rang que la séparation des pouvoirs. Cette « clause juive » (jødeparagrafen), rédigée notamment par Christian Magnus Falsen, Georg Sverdrup et Nicolai Wergeland, frappait un peuple presque absent du sol norvégien : un antisémitisme sans Juifs, mêlant intolérance des Lumières, théologie luthérienne et peur d'une concurrence commerciale. Le poète Henrik Wergeland, fils de l'un de ses auteurs, en fit le combat de sa vie ; l'abrogation, acquise le 13 juin 1851 après plusieurs votes, arriva six ans après sa mort. Le paragraphe connut un sinistre retour : le régime de Quisling le rétablit le 12 mars 1942, prélude à la déportation de 772 Juifs de Norvège. En 2012, le Premier ministre Jens Stoltenberg présenta les excuses officielles de l'État. Cette thématique retrace la genèse, l'application, l'abrogation et la mémoire de cette clause.
Le 17 mai 1814, réunis dans le manoir d'Eidsvoll, les pères fondateurs de la Norvège adoptèrent l'une des constitutions les plus libérales de leur temps. Séparation des pouvoirs, souveraineté populaire, libertés garanties : ce texte fait encore la fierté du pays. Il portait pourtant, dès son article 2, une phrase qui allait devenir « le paragraphe de la honte » : « Les Juifs demeurent exclus de l'accès au royaume. »
Il n'y avait pour ainsi dire aucun Juif en Norvège en 1814. L'exclusion était donc largement théorique — une frontière verrouillée devant laquelle personne ne se présentait. Mais elle inscrivait l'antisémitisme au cœur même de la loi fondamentale, au rang des principes qui faisaient la liberté du pays.
Ce Grand Livre retrace l'histoire de cette clause : sa rédaction par des hommes qui se voulaient éclairés, son application effective, l'ironie de 1822 où le royaume dut son salut aux banquiers juifs qu'il tenait à distance, le long combat du poète Henrik Wergeland pour l'abroger, sa suppression en 1851, puis son sinistre retour sous l'occupation nazie en 1942, prélude à la déportation. Il s'appuie sur les travaux de l'historien Håkon Harket, et son fil est né d'un article récent, « Norvège : le paragraphe de la honte ». Écrire cette histoire, c'est rappeler qu'une démocratie peut naître avec une exclusion gravée dans sa loi — et qu'il fallut près de quatre décennies, et l'obstination d'un poète, pour l'en effacer.
Le 17 mai 1814, l'Assemblée constituante réunie à Eidsvoll dota la Norvège d'une loi fondamentale d'inspiration libérale, née de la volonté d'émancipation d'un pays qui quittait quatre siècles de tutelle danoise. Parmi ses tout premiers articles figurait pourtant une clause d'exclusion. L'article 2 disposait que « la religion évangélique luthérienne demeure la religion publique de l'État », que ses fidèles étaient tenus d'y élever leurs enfants, que « les jésuites et les ordres monastiques ne sont pas tolérés » — et que « les Juifs demeurent exclus de l'accès au royaume ».
Le mot « demeurent » n'était pas anodin : il renvoyait à une interdiction héritée du droit dano-norvégien, où l'entrée des Juifs était déjà soumise à des lettres de sauf-conduit. La Constitution de 1814 ne créait donc pas l'exclusion ; elle l'élevait au rang de principe constitutionnel, au même niveau que la séparation des pouvoirs et la souveraineté populaire. Une exception formelle subsistait pour les « Juifs portugais » — les séfarades munis d'un sauf-conduit —, vestige d'une ancienne tolérance commerciale.
L'ironie de cette clause tient à son objet presque fictif : la Norvège de 1814 ne comptait quasiment aucun Juif. L'interdiction fermait une porte devant laquelle nul ne se tenait. Mais en inscrivant dans le marbre l'exclusion d'un groupe absent, les constituants firent de l'antisémitisme un article de foi civique, et léguèrent à leurs successeurs un paragraphe qu'il faudrait près de quarante ans pour effacer.
Trois hommes pesèrent particulièrement dans l'adoption de la clause : Christian Magnus Falsen, souvent appelé le « père de la Constitution », Georg Sverdrup, et Nicolai Wergeland — pasteur et publiciste dont le fils, Henrik, consacrerait plus tard sa vie à défaire l'ouvrage de son père.
L'historien Håkon Harket, dans son étude de référence « Paragrafen » (2014), a montré que cette exclusion ne relevait pas d'une simple bigoterie religieuse héritée du Moyen Âge, mais d'une intolérance nourrie par certaines idées des Lumières elles-mêmes. Falsen redoutait dans les Juifs un « État dans l'État » — une nation supposée irréductible au corps politique, incapable de s'y fondre et donc menaçante pour l'unité de la jeune nation. À cet argument politique s'ajoutaient un fond de théologie luthérienne et des craintes économiques : la peur d'une concurrence commerciale exercée par des marchands réputés habiles.
La rumeur tint aussi son rôle. On évoqua un navire chargé de Juifs qui aurait attendu, au large de Göteborg, le moment d'entrer dans le royaume — fantasme d'invasion sans le moindre fondement, mais révélateur de l'imaginaire de peur qui entourait un peuple que la plupart des constituants n'avaient jamais côtoyé. L'exclusion de 1814 fut ainsi le produit d'un antisémitisme sans Juifs : une abstraction hostile, forgée par des esprits qui se croyaient éclairés.
Aussi théorique fût-elle, la clause fut appliquée. Dès 1814, des personnes soupçonnées d'être juives furent inquiétées ou refoulées, notamment à Bergen ; l'entrée dans le royaume demeurait fermée, sauf sauf-conduit exceptionnel. L'exclusion n'était pas lettre morte : elle produisait des expulsions et entretenait la frontière.
C'est dans ce cadre que survint l'épisode le plus révélateur de la clause — et de son hypocrisie. En 1822, la Norvège, unie à la Suède sous le roi Charles XIV Jean (l'ancien maréchal Bernadotte), traversait une grave crise financière. Une lourde échéance de la dette contractée envers le Danemark arrivait à terme, et le royaume était au bord de la banqueroute ; le souverain menaçait de placer la Norvège sous la constitution suédoise si elle ne payait pas. Pour sauver l'État, on fit appel à deux banquiers juifs, le Danois Joseph Hambro et le Suédois Vilhelm Benedicks, qui vinrent négocier la dette. Leur présence même sur le sol norvégien violait ouvertement l'article 2 — mais le roi, le gouvernement et le Parlement choisirent de fermer les yeux.
L'ironie était totale : le royaume qui interdisait aux Juifs son territoire devait son salut financier à ceux-là mêmes qu'il excluait. Cette contradiction, aussi éclatante que passée sous silence, fournirait plus tard aux partisans de l'abrogation l'un de leurs arguments les plus mordants.
Nul ne fit davantage pour abolir la clause que Henrik Wergeland (1808-1845), poète national de la Norvège — et fils de Nicolai Wergeland, l'un de ceux qui l'avaient rédigée. Cette filiation donne à son combat une portée singulière : il s'agissait, pour le fils, de réparer la faute du père.
Wergeland fit de l'émancipation des Juifs une cause centrale de sa vie publique. Il l'inscrivit d'abord dans la poésie, avec deux recueils qui comptent parmi les plus beaux de la littérature norvégienne : « Jøden » (Le Juif, 1842) et « Jødinden » (La Juive, 1844), plaidoyers lyriques pour la dignité et l'humanité de ceux que la loi tenait à distance. Homme d'action autant que poète, il fit imprimer et adresser « Jøden » à chaque député avant le premier vote parlementaire sur l'abrogation, afin que nul ne pût se prononcer sans avoir lu son appel.
Wergeland mourut en 1845, à trente-sept ans, sans avoir vu triompher sa cause : l'abrogation ne fut acquise que six ans plus tard. Mais les Juifs d'Europe n'oublièrent pas. En gratitude, des communautés juives — de Suède et d'ailleurs — financèrent un monument sur sa tombe à Oslo. Aujourd'hui encore, chaque 17 mai, jour de la fête nationale, la communauté juive de Norvège dépose une gerbe devant sa sépulture. Le fils de l'auteur du paragraphe est ainsi devenu, pour les Juifs, une figure de justice et de réparation.
L'abrogation fut un long chemin parlementaire. Il fallait, pour amender la Constitution, réunir une majorité des deux tiers du Storting — un seuil que les partisans de l'émancipation mirent plus d'une décennie à franchir.
Une première proposition fut déposée en 1839. Le vote de 1842 échoua : cinquante et une voix pour, quarante-trois contre — une majorité simple, insuffisante face à l'exigence des deux tiers. De nouvelles tentatives furent repoussées en 1845, l'année même de la mort de Wergeland, puis en 1848. Ce n'est qu'au quatrième examen que la clause tomba : le 13 juin 1851, le Storting adopta l'amendement supprimant l'exclusion des Juifs de l'article 2. Le roi le ratifia le 21 juillet, et une loi du 24 septembre 1851 abrogea formellement l'interdiction d'entrée. Après trente-sept ans, les Juifs pouvaient de nouveau, en droit, fouler le sol norvégien.
L'article 2 conservait toutefois d'autres exclusions, dont l'histoire fut plus longue encore. L'interdiction des ordres monastiques ne fut levée qu'en 1897, et celle des jésuites — la fameuse « clause jésuite » — attendit 1956. La liberté de religion ne fut explicitement inscrite dans la Constitution qu'en 1964, et les références à une religion d'État n'en furent retirées qu'en 2012. L'abrogation de 1851 marquait ainsi une victoire réelle, mais partielle, dans une histoire plus large de sécularisation du droit norvégien.
L'histoire du paragraphe aurait pu s'achever en 1851. Elle connut un épilogue tragique près d'un siècle plus tard. Sous l'occupation allemande, le régime collaborationniste de Vidkun Quisling, chef du parti Nasjonal Samling, rétablit la clause d'exclusion des Juifs : l'amendement fut signé le 12 mars 1942 par Quisling et ses ministres Sverre Riisnæs et Rolf Jørgen Fuglesang. Après quatre-vingt-onze ans, le « paragraphe de la honte » réapparaissait dans la loi fondamentale — cette fois pour préparer bien pire que le refoulement.
La Norvège comptait alors environ deux mille cent Juifs. À l'automne 1942, la persécution bascula dans la déportation. Le 26 novembre 1942, la police d'État norvégienne, le Statspolitiet, procéda à une grande rafle ; le même jour, le cargo DS Donau appareilla d'Oslo avec cinq cent trente-deux Juifs à son bord, à destination de l'Allemagne, puis d'Auschwitz, où le convoi parvint au début de décembre. D'autres arrestations et transports suivirent.
Au total, sept cent soixante-douze Juifs de Norvège furent déportés ; la quasi-totalité — environ sept cent quarante — fut assassinée, et une trentaine seulement survécut. Face à la traque, la résistance norvégienne et des citoyens anonymes organisèrent le sauvetage : à peu près la moitié de la communauté, plus d'un millier de personnes, put fuir clandestinement vers la Suède neutre. Le paragraphe rétabli par Quisling fut aboli avec son régime, à la libération de 1945 ; mais il avait, entre-temps, servi de fondement légal à un crime.
Comment la Norvège a-t-elle regardé, après coup, ce pan de son histoire ? Le chemin de la reconnaissance fut long. La figure de Henrik Wergeland en demeura le symbole lumineux : son combat pour l'émancipation, et le monument que des Juifs élevèrent sur sa tombe, firent de lui un lieu de mémoire partagé, honoré chaque année à la fête nationale.
La reconnaissance de la responsabilité propre de l'État vint bien plus tard. Le 27 janvier 2012, à l'occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah, le Premier ministre Jens Stoltenberg présenta les excuses officielles de la Norvège pour le rôle joué par la police et l'administration nationales dans l'arrestation et la déportation des Juifs. Il prononça son discours près du quai d'Oslo d'où le Donau avait appareillé en 1942. La même année, la police norvégienne exprima à son tour ses regrets. La Norvège reconnaissait ainsi que la déportation n'avait pas été seulement l'œuvre de l'occupant, mais aussi celle d'institutions nationales.
C'est sur ce socle historique que l'article à l'origine de ce livre — « Norvège : le paragraphe de la honte » — bâtit une thèse plus polémique : il lit dans l'antisémitisme constitutionnel de 1814 le lointain arrière-plan des tensions contemporaines entre la Norvège et l'État d'Israël, jusqu'à la reconnaissance de l'État de Palestine par Oslo en 2024. Cette mise en perspective relève du débat d'opinion, et non du fait établi : la critique d'une politique israélienne ne saurait être assimilée sans examen à l'exclusion de 1814, et l'histoire longue interdit les raccourcis. Elle rappelle néanmoins une exigence : que la mémoire du paragraphe demeure une école de vigilance, et non l'instrument d'un procès anachronique.
L'histoire du « paragraphe de la honte » tient dans un paradoxe fondateur : la Norvège s'est donné en 1814 l'une des constitutions les plus libres de son siècle, et y a inscrit du même geste l'exclusion d'un peuple presque absent de son sol. L'antisémitisme y précéda les Juifs ; la loi ferma une porte devant laquelle nul ne frappait.
Ce Grand Livre a suivi le fil qui va de cette clause à son abolition, puis à son sinistre retour. Il a rappelé les raisons de ses auteurs, l'ironie de 1822 où le royaume dut son salut aux banquiers qu'il bannissait, la grandeur de Henrik Wergeland réparant la faute de son père, les quatre votes qu'il fallut pour effacer le paragraphe en 1851, enfin sa réapparition sous Quisling en 1942 et la déportation qu'elle accompagna. Il s'est clos sur les excuses de 2012, qui refermèrent le cercle de la reconnaissance.
Reste une leçon. Qu'une démocratie naissante ait pu graver l'exclusion dans sa loi fondamentale, et qu'il ait fallu près de quatre décennies — et l'obstination d'un poète — pour l'en retirer, avertit toutes les autres : les principes les plus nobles peuvent cohabiter avec l'injustice la plus nette, et la vigilance seule tient la promesse d'égalité. Se souvenir du paragraphe, c'est refuser qu'une signature, fût-elle celle des pères fondateurs, mette jamais un peuple hors de l'humanité commune.
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Le « paragraphe juif » de la Constitution norvégienne (1814-1851) — Zakhor, https://zakhor.ai/grands-livres/thematiques/le-paragraphe-juif-constitution-norvegienne