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Zakhor
VIIIᵉ – XIIIᵉ siècle · Narbonne

Narbonne, le « roi juif »

Une dynastie de nassis en pays franc, et la légende d'un prince envoyé de Bagdad par Charlemagne.

TransmittedNarbonneMakhirNassiLégende

Narbonne passe aux Francs en 759, après une quarantaine d'années de domination musulmane. C'est Pépin le Bref qui prend la ville — son fils Charlemagne n'est pas né depuis vingt ans.

Un siècle plus tard, les actes de la région connaissent dans cette ville une famille juive qui tient des terres, exerce une autorité sur les siens, et porte un titre qu'aucune autre communauté d'Occident ne revendique : nassi, prince.

Ce que les actes montrent

Le point de départ n'est pas une légende, c'est une anomalie documentaire. Dans une chrétienté où les juifs sont tolérés, taxés et sans terre, une famille de Narbonne possède des biens fonciers, les transmet, et voit son titre passer de père en fils pendant des générations.

Ce titre de nassi n'est pas une courtoisie locale : il désigne, dans le vocabulaire juif, un chef qui tient son rang d'une ascendance — celle de David. Les nessiim de Narbonne l'ont porté longtemps, et leur autorité était reconnue au-dehors autant qu'au-dedans.

Voilà l'énigme dont tout le reste procède. Une communauté médiévale de Languedoc dispose d'une chose qu'elle ne devrait pas avoir, et il faut bien qu'elle l'explique.

L'explication d'ibn Daud, vers 1161

Elle nous vient d'Espagne, quatre siècles après les faits. Vers 1161, Abraham ibn Daud écrit à Tolède son Sefer ha-Qabbalah, le Livre de la Tradition, qui retrace la chaîne des maîtres depuis le Talmud. C'est là que la scène apparaît pour la première fois par écrit.

Le roi Charles, écrit-il, fit demander au roi de Bagdad qu'il lui envoyât un de ses juifs de la semence royale de la maison de David ; celui-ci l'écouta et lui en envoya un de là-bas, un grand et un sage, du nom de Rabbi Makhir. Makhir s'établit à Narbonne, s'allia à la noblesse franque, et ses descendants furent nessiim de génération en génération.

Notons ce que le texte ne dit pas : il dit « le roi Charles », sans préciser lequel. Charles Martel, Charlemagne, Charles le Chauve ? Le récit vaut par sa forme, pas par sa chronologie — et sa forme est celle d'une fondation.

Un voyageur passe et note ce qu'il voit

Quatre ans après ibn Daud, en 1165, Benjamin de Tudèle traverse Narbonne au début du voyage qui le mènera jusqu'en Orient. Il n'écrit pas une chronique de fondation : il tient un carnet de route, et il note les communautés, leurs effectifs, leurs maîtres.

Narbonne, écrit-il, est une ville éminente pour l'étude — de là la Torah sort vers tous les pays ; des sages et des hommes illustres y demeurent, et à leur tête R. Kalonymos, fils du grand R. Todros, de la semence de David, dont la généalogie est établie.

Le témoignage a une valeur particulière parce qu'il ne cherche rien. Un voyageur de passage voit un nassi en fonction, porteur d'une revendication davidique qu'il enregistre comme un fait public et vérifié sur place. Kalonymos ben Todros dirigeait bien la communauté et mourut vers 1194. Quelle que soit l'origine de la maison, elle existait, et on savait de qui l'on parlait.

Le « roi juif » passe chez les chrétiens

L'histoire ne reste pas à l'intérieur. Des textes chrétiens du XIIIᵉ siècle la reprennent à leur compte et parlent, à Narbonne, d'un « roi des juifs » — rex Iudaeorum — auquel une part de la ville aurait été concédée.

Le fait est notable : la légende circule dans les deux communautés, chacune y trouvant son intérêt. Aux uns elle donne une noblesse ; aux autres, une explication commode de privilèges dont ils s'étonnent.

Ce que les historiens écartent

L'ambassade et le prince envoyé de Bagdad ne sont attestés par aucune source contemporaine des faits. Ni les chroniques latines, ni les archives carolingiennes, ni aucun auteur juif antérieur à ibn Daud n'en portent la trace. Et la prise de Narbonne est l'œuvre de Pépin, non de Charlemagne : la légende attribue au fils la conquête du père.

En 1972, l'historien Arthur J. Zuckerman a tenté de tout sauver d'un coup. Dans A Jewish Princedom in Feudal France, il identifiait Makhir à Natronai ben Habibi, un exilarque déposé et exilé de Babylonie lors d'un conflit entre deux branches de la famille de Bostanaï, et reconstituait à partir de là une véritable principauté juive en Septimanie — allant jusqu'à reconnaître des membres de la maison exilarcale sous les noms de nobles carolingiens réputés chrétiens.

Le livre fut abondamment recensé, et l'accueil fut d'un scepticisme quasi unanime. Bernard S. Bachrach dans l'American Historical Review, Robert Chazan dans Jewish Social Studies, tous deux en 1973, reprochèrent à l'ouvrage une chaîne de conjectures posées sur des sources qui ne les supportent pas. La thèse n'a pas été retenue.

La question que la légende pose mieux que l'archive

Reste alors ce qu'on ne peut pas écarter : le besoin. Pourquoi, au XIIᵉ siècle, une communauté a-t-elle eu à se raconter qu'elle n'avait pas été tolérée mais invitée — et qu'un empereur était allé chercher son prince jusqu'en Orient ?

La réponse est peut-être dans la date. Ibn Daud écrit à Tolède quand les Almohades viennent de ruiner le judaïsme d'Andalousie, et son livre entier est une démonstration de continuité : la tradition n'a pas été rompue, elle s'est déplacée. Narbonne y fournit la preuve que la lignée de David a essaimé jusqu'en pays franc, et qu'un roi chrétien l'y a lui-même appelée.

Zakhor garde ce récit au registre de la mémoire transmise. Il n'y est pas rangé parce qu'il serait faux — il y est rangé parce que ce qu'il établit n'est pas une date, mais une manière de tenir debout.