Le nom Tayar appartient à cette strate ancienne et profonde de l'onomastique judéo-maghrébine où la langue arabe et la mémoire juive se sont enlacées au fil des siècles. Porté principalement par des familles juives d'Afrique du Nord — du Maroc à la Libye, en passant par la Tunisie — il désigne une lignée dont les ramifications ont accompagné les grands mouvements de la diaspora séfarade et orientale en Méditerranée. Selon les répertoires onomastiques de référence, le nom Tayar ou Tayyar provient de l'arabe tayyâr qui signifie « celui qui vole », racine d'où dérive en arabe moderne le mot tayyâra, « avion ». Les onomasticiens distinguent toutefois plusieurs lectures de ce surnom : il correspond à l'arabe « tayyâr » avec deux sens possibles, soit celui qui vole dans les airs, surnom attesté, soit un oiseleur ou un fauconnier.
Cette pluralité de sens est le propre des patronymes professionnels et descriptifs que les communautés juives du Maghreb ont reçus de leur environnement linguistique, comme l'a magistralement montré l'œuvre d'Abraham I. Laredo consacrée aux noms des Juifs du Maroc [Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, 1978]. Le présent ouvrage entend retracer, avec la prudence qu'impose la rareté des archives, le destin d'une de ces familles, et plus particulièrement de la branche libyenne des Tayar, dont la figure de Victor Tayar — dirigeant de la communauté juive de Tripoli à la veille de l'exode de 1967 — incarne la fin d'un monde méditerranéen pluriséculaire. Le lecteur trouvera dans ces pages une histoire où l'archive demeure lacunaire, mais où la mémoire collective et le contexte attesté permettent de reconstituer une trajectoire vraisemblable.
L'enquête sur une lignée commence par son nom. Dans le cas des Tayar, l'origine arabe est unanimement reconnue par les autorités onomastiques. Le nom provient de l'arabe tayyâr, qui signifie « celui qui vole », d'où dérive également tayyâra, « avion ». Cette base, issue de la racine sémitique Ṭ-Y-R relative au vol et au mouvement aérien, a engendré à travers le monde arabophone un faisceau de surnoms : le rapide, le léger, l'oiseleur, voire celui qui pratiquait la fauconnerie.
Les répertoires généalogiques contemporains confirment l'enracinement nord-africain du patronyme. Tayar est un nom arabe porté en Afrique du Nord, parfois par des Juifs tunisiens, et la plupart des actuels porteurs du nom viennent d'Afrique du Nord. Cette diffusion large — Tunisie, Libye, Maroc, Algérie — n'a rien d'anormal : les familles juives maghrébines ont connu, du Moyen Âge à l'époque moderne, une mobilité intense le long des routes caravanières et maritimes qui reliaient les ports de la Régence de Tripoli, de Tunis et les villes de l'intérieur. L'ouvrage de Joseph Toledano sur les noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord situe précisément ces patronymes arabes descriptifs dans la longue durée de l'acculturation linguistique des communautés [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord, 2003].
Il convient de noter, par souci d'honnêteté méthodologique, que le patronyme Tayar existe aussi en dehors de la sphère juive et maghrébine. Les dictionnaires onomastiques européens signalent l'existence d'homonymes sans rapport avec la lignée qui nous occupe — par exemple comme variante de formes flamandes ou romanes. Cette polygenèse impose la vigilance : tout porteur du nom Tayar n'appartient pas à la diaspora juive, et seule la documentation communautaire permet d'établir un rattachement assuré. Pour la branche qui fait l'objet de ce livre, l'inscription dans le judaïsme maghrébin et libyen est, elle, solidement attestée par les sources communautaires et la presse israélite du XXe siècle.
Pour comprendre les Tayar de Libye, il faut d'abord saisir l'ancienneté exceptionnelle du judaïsme tripolitain. La présence juive en Libye — en Tripolitaine comme en Cyrénaïque — compte parmi les plus anciennes de toute la Méditerranée. Elle remonte à l'Antiquité, bien avant l'islam, et constitue ce que les historiens nomment une communauté mizrahi de souche orientale. L'exode juif de la Libye en 1967 marque la dispersion d'une des communautés de mizrahim les plus anciennes de la Méditerranée. Cette profondeur historique, attestée dès l'époque hellénistique et romaine, donne à des familles comme les Tayar un horizon de plusieurs millénaires d'enracinement local.
Au fil des siècles, la communauté de Tripoli s'est enrichie d'apports successifs : noyaux autochtones berbéro-judaïsés, réfugiés séfarades après 1492, marchands venus de Livourne — les fameux Grana italianisants — et familles issues du Maghreb voisin. Cette mosaïque a fait de la Tripolitaine un carrefour. Le témoin privilégié de cette circulation méditerranéenne, l'écrivaine d'origine juive de Tripoli, décrivait une vie communautaire profondément reliée au reste du bassin : sa famille vivait dans une petite communauté qui avait des liens avec tout le bassin méditerranéen, en Italie, en France, en Libye et en Égypte. Les Tayar de Tripoli s'inscrivent dans cette communauté plurielle, parlant l'arabe judéo-tripolitain, lisant l'hébreu liturgique, et de plus en plus tournés, à l'époque coloniale, vers l'italien.
La structure sociale de ce judaïsme reposait sur un dense réseau d'institutions : synagogues de quartier, confréries d'étude, tribunaux rabbiniques et œuvres de bienfaisance. L'ampleur de ce patrimoine est mesurable par ce que la communauté a dû abandonner lors de son départ. Un témoin de l'exode rappelle l'étendue des biens collectifs laissés derrière : en plus des biens privés, la communauté a laissé en Libye cinquante et une synagogues et de nombreux cimetières. C'est dans ce tissu serré d'institutions qu'un homme tel que Victor Tayar pourra exercer des responsabilités dirigeantes.
Le XXe siècle a profondément remodelé le judaïsme libyen, et avec lui le cadre de vie des familles comme les Tayar. À partir de 1911, la Tripolitaine passe sous domination italienne, inaugurant une période d'européanisation accélérée. Les Juifs de Tripoli, dont beaucoup adoptent la langue et la culture italiennes, voient s'ouvrir des perspectives d'éducation et d'ascension sociale nouvelles. La presse israélite européenne se fait l'écho de cette intégration : on trouve dès l'entre-deux-guerres des porteurs du nom Tayar mentionnés dans les chroniques communautaires de la francophonie juive. Les Archives israélites de France de 1927 mentionnent un Victor Tayar, tandis que L'Univers israélite de 1920 cite un Elie Tayar, témoignages de la présence et de la mobilité de la lignée dans l'espace juif méditerranéen et européen.
Cette période d'intégration fut toutefois brutalement interrompue. La pénétration du fascisme et, à partir de la fin des années 1930, la promulgation des lois raciales italiennes frappèrent durement une population qui, l'instant d'avant, se sentait pleinement partie prenante de la modernité européenne. Si avant la guerre les Juifs se sentaient italiens, après le fascisme ils décidèrent de partir. La Seconde Guerre mondiale, les déportations, l'internement de Juifs libyens et la précarité de l'après-guerre laissèrent une communauté ébranlée mais encore vivante.
À la fin de la période coloniale et au lendemain de l'indépendance libyenne de 1951, la communauté de Tripoli, quoique numériquement réduite par une première vague d'émigration vers Israël, conservait une organisation interne structurée. En 1951, il restait encore 8 000 Juifs en Libye. C'est cette communauté résiduelle mais cohérente, dotée de ses notables et de ses dirigeants, que présidaient à la veille de la catastrophe finale des hommes tels que Victor Tayar. La direction d'une telle communauté supposait à la fois un ancrage familial ancien, un capital de respectabilité et une capacité de médiation avec les autorités — qualités que la tradition attribue à cette figure tutélaire de la lignée.
Au cœur de la mémoire familiale et communautaire se tient la figure de Victor Tayar, présenté par la tradition comme l'un des dirigeants de la communauté juive de Tripoli avant l'exode de 1967. Ce statut le place dans la lignée des notables qui, durant les dernières décennies de présence juive en Libye, assurèrent la continuité institutionnelle d'un judaïsme menacé. Diriger la communauté de Tripoli dans ces années-là signifiait porter la responsabilité du culte, de la bienfaisance, de l'école et, surtout, de la sécurité d'une population de plus en plus exposée à l'hostilité ambiante.
Il faut souligner ici la nature des sources. Le rôle dirigeant de Victor Tayar relève principalement de la mémoire transmise et de la notice familiale ; il n'a pas été corroboré, dans le cadre de la présente enquête, par un acte d'archive nominatif détaillant son mandat. La prudence historique impose donc de le présenter comme un fait reçu de la tradition, plausible et cohérent avec le contexte, plutôt que comme une donnée pleinement établie par l'archive. On notera cependant que le prénom Victor, sous sa forme francisée ou italianisée, et le patronyme Tayar circulaient bel et bien dans les milieux juifs méditerranéens documentés de l'époque, ainsi qu'en témoigne la presse israélite déjà citée.
Le poids de cette responsabilité prend tout son sens à la lumière des événements de 1967. À la veille de la guerre des Six Jours, la communauté de Tripoli vivait dans un climat de tension extrême. Les historiens rappellent que, malgré une dégradation continue de leur situation depuis l'indépendance, les Juifs de Libye furent pris de court par la fulgurance des événements ; les discours incendiaires diffusés dans la région attisaient une hostilité prête à exploser. Pour les dirigeants communautaires, ces semaines furent celles d'une angoisse permanente : protéger les familles, maintenir le calme, et bientôt organiser l'impossible — le départ d'un peuple entier de sa terre millénaire. La mémoire des Tayar conserve ainsi le souvenir d'un homme placé, par sa fonction, au point de bascule entre un long passé et un exil définitif.
L'année 1967 marque la rupture irréversible. La victoire israélienne dans la guerre des Six Jours déclencha en Libye une explosion de violence anti-juive qui scella le sort de la communauté. Les historiens parlent à ce sujet du pogrom de Tripoli, qui constitua le point final de plus de deux millénaires de présence. Le pogrom fut le coup de grâce pour l'histoire des Juifs en Libye : 4 100 Juifs parvinrent à fuir le pays pour l'Italie, dont 2 500 arrivèrent à Rome via Alitalia. C'est dans ce flot de réfugiés que la branche libyenne des Tayar quitta Tripoli pour l'Italie, conformément à la notice familiale qui situe l'exode de la famille vers la péninsule italienne en 1967.
Ici, mémoire et archive se répondent. La tradition familiale affirme un départ vers l'Italie ; l'histoire documentée confirme que c'est précisément vers l'Italie, et singulièrement vers Rome, que se dirigea l'essentiel des fuyards. L'arrivée à Rome de milliers de réfugiés juifs provenant de l'ancienne colonie de Libye fit revivre aux Italiens le souvenir refoulé de leur passé colonial. Le choix de l'Italie n'avait rien d'arbitraire : les liens culturels, linguistiques et familiaux tissés durant la période coloniale faisaient de la péninsule le refuge naturel des Juifs tripolitains. La cohérence entre le récit familial des Tayar et les données historiques rend ce volet de leur histoire à la fois transmis et vraisemblablement établi.
L'exil ne fut pas la fin de la persécution pour ceux qui demeurèrent. Après la prise de pouvoir de Mouammar Kadhafi lors du coup d'État de 1969, celui-ci ordonna une campagne de persécution contre la minorité juive, ce qui conduisit les cent derniers Juifs à fuir le pays. Les biens furent confisqués et le patrimoine funéraire profané : la révolution du colonel Kadhafi en septembre 1969 entraîna des lois très sévères, tous les biens furent « restitués au peuple », et le grand cimetière juif de Tripoli, d'environ cinq hectares, fut détruit en 1973. Pour les Tayar comme pour tous leurs coreligionnaires, le retour devint impossible et l'enracinement libyen ne survécut plus que dans la mémoire.
Le dernier chapitre de cette histoire est celui de la reconstruction en exil. Installés en Italie, et notamment dans la communauté juive de Rome qui accueillit le gros des réfugiés libyens, les Tayar participèrent au remarquable phénomène de recomposition d'une communauté entière hors de sa terre d'origine. Les Juifs de Libye, loin de se dissoudre, maintinrent en Italie leurs traditions liturgiques propres, leur rite, leur cuisine et leurs réseaux de solidarité, donnant naissance à ce que l'on a pu appeler une « Tripoli romaine ». Les travaux d'histoire orale consacrés à cette communauté insistent sur la vitalité des mémoires privées, ces récits de familles qui, de l'exode, ont fait un patrimoine transmis de génération en génération.
Ce processus de transmission explique précisément la nature des sources dont nous disposons sur des familles comme les Tayar : davantage que dans les actes notariés ou les registres d'état civil, c'est dans la mémoire familiale, les témoignages et les notices communautaires que se conserve leur histoire. La recherche savante récente sur les Juifs libyens a d'ailleurs reposé en grande partie sur de tels matériaux, comme le souligne la littérature consacrée au destin de cette communauté méditerranéenne et à ses mémoires privées. L'historien doit donc composer avec une documentation où la voix des descendants tient une place essentielle.
Au terme de ce parcours, la lignée Tayar apparaît comme un condensé du destin juif méditerranéen du XXe siècle : un nom arabe ancien attestant d'un enracinement maghrébin profond, une communauté de souche multimillénaire en Tripolitaine, une parenthèse d'intégration italienne brisée par le fascisme puis par la décolonisation, et enfin l'exode de 1967 qui transplanta la famille en Italie. De Tripoli à Rome, les Tayar ont porté avec eux la mémoire d'un monde englouti, qu'ils ont su faire revivre dans la diaspora. C'est cette fidélité à la mémoire qui, faute d'archives complètes, demeure aujourd'hui le plus sûr fil de leur histoire.
Le Grand Livre des Tayar se referme sur une certitude et une humilité. La certitude est celle de l'inscription de cette lignée dans la longue histoire du judaïsme nord-africain et tripolitain : un patronyme d'origine arabe limpide — de l'arabe tayyâr, « celui qui vole » —, une communauté libyenne parmi les plus anciennes de la Méditerranée, et un exode de 1967 dont chaque étape est solidement documentée par la recherche historique. L'humilité est celle qu'impose la rareté de l'archive nominative : si la tradition place Victor Tayar au rang des dirigeants de la communauté de Tripoli à la veille de l'exil, ce rôle demeure principalement transmis par la mémoire familiale, vraisemblable mais non pleinement corroboré par un document d'époque.
C'est dans cette tension féconde entre mémoire et histoire que réside la valeur de ce récit. Les Tayar de Libye n'ont pas seulement subi l'histoire ; ils l'ont incarnée et transmise. Leur trajectoire, de la Tripolitaine antique aux rives du Tibre, témoigne de la résilience d'une diaspora capable de survivre à la destruction de son monde en faisant de la mémoire elle-même une patrie. Puisse ce Grand Livre, fondé sur les sources établies autant que sur les récits reçus, contribuer à préserver le souvenir de cette lignée et à inviter ses descendants à enrichir, par leurs propres archives, l'histoire ici esquissée.