Le patronyme Khalastchi appartient à cette catégorie féconde de noms juifs orientaux qui portent, inscrite dans leurs syllabes, la trace d'un métier. La notice de référence dont nous disposons en fait un patronyme bagdadi d'origine turco-arabe, lié au métier de fondeur ou d'affineur de métaux, attesté dans la communauté juive de Bagdad. Cette indication, à elle seule, ouvre un horizon que ce volume s'attache à parcourir : celui des Juifs d'Irak, de leur enracinement millénaire en Mésopotamie, et des structures sociales et professionnelles qui distinguaient leurs familles.
Le nom se laisse décomposer avec une certaine clarté. Sa racine renvoie au verbe ottoman et turc halâs/khalâs — « purifier », « rendre pur », « affiner » —, lui-même issu d'un fonds arabe (khalaṣa, « être pur, dégagé »), tandis que la finale -çı/-tchi est le suffixe d'agent caractéristique du turc, désignant celui qui exerce un métier (comme kahveci, le cafetier, ou demirci, le forgeron). Le khalastchi serait ainsi, littéralement, « celui qui purifie » — autrement dit l'affineur de métaux précieux, l'orfèvre-essayeur, ou le fondeur chargé de séparer l'or et l'argent de leurs alliages. Cette formation hybride, où une racine sémitique reçoit un habillage morphologique turc, est typique des terres de l'Empire ottoman, dont l'Irak fit partie de 1534 à 1917.
Ce livre se propose donc de situer la lignée Khalastchi dans la longue durée de la Babylonie juive, de restituer le monde des métiers du métal qui lui a donné son nom, et de suivre les voies de la diaspora bagdadie qui dispersa, au fil des deux derniers siècles, les fils de cette communauté de Bombay à Londres et de Calcutta à Jérusalem. Nous distinguerons rigoureusement ce qui relève de l'archive établie, de la déduction probable et de la mémoire transmise, afin de demeurer fidèles à l'exigence de vérité qui doit présider à toute généalogie sérieuse.
Avant d'être le nom d'une famille, Bagdad fut, pour le judaïsme, le nom d'un centre. La présence juive en Mésopotamie est l'une des plus anciennes et des plus continues de toute la diaspora : elle remonte aux déportations assyrienne (722 av. è.c.) et surtout babylonienne (586 av. è.c.), lorsque les exilés de Juda furent installés sur les rives du Tigre et de l'Euphrate. De cet exil naquit, paradoxalement, l'un des foyers les plus créateurs de la civilisation juive. C'est en Babylonie que furent rédigées les académies talmudiques de Soura et de Poumbedita, et que prit forme, entre le IIIᵉ et le VIᵉ siècle, le Talmud Bavli — le Talmud de Babylone —, monument intellectuel qui devint la norme de la pratique juive dans le monde entier.
Cette antériorité explique le prestige singulier dont jouirent longtemps les Juifs d'Irak. Au Moyen Âge, l'institution du Gaonat et celle de l'Exilarque (Rosh Galouta), prince de l'exil réputé descendre de la maison de David, faisaient de Bagdad le siège d'une autorité spirituelle et quasi-politique rayonnant sur l'ensemble des communautés orientales. La conquête arabe au VIIᵉ siècle, puis la fondation de Bagdad comme capitale abbasside en 762, intégrèrent cette population à la civilisation islamique au sein du statut de dhimmi, protégé mais subordonné. Le judaïsme bagdadi développa alors une culture profondément arabophone, où l'on priait en hébreu mais où l'on pensait, commerçait et écrivait souvent en judéo-arabe.
Cette continuité historique constitue l'arrière-plan indispensable de toute lignée bagdadie. Un nom comme Khalastchi ne saurait être compris sans cet enracinement : il appartient à une communauté qui ne se vivait pas comme immigrée, mais comme autochtone, héritière directe des exilés de Sion et gardienne d'une tradition ininterrompue de plus de deux millénaires. Les modèles d'organisation communautaire que la recherche a mis en lumière pour d'autres terres séfarades et orientales — l'articulation entre autorité rabbinique, notabilité marchande et solidarité de quartier — trouvent en Bagdad une de leurs expressions les plus achevées, et l'on en retrouvera l'écho dans les structures décrites pour des communautés méditerranéennes voisines [Schwarzfuchs, 1997].
L'analyse onomastique constitue le cœur de ce volume, car le patronyme Khalastchi est, au sens propre, un nom parlant. Trois strates linguistiques s'y superposent. La première, sémitique, est la racine kh-l-ṣ (خ ل ص), qui en arabe exprime l'idée de pureté, de dégagement, de ce qui est rendu net de toute impureté : c'est d'elle que dérivent l'adjectif khâliṣ (« pur, sans alliage ») et le verbe khallaṣa (« purifier, affiner »). La deuxième strate est turque : le suffixe -çı / -ci, vocalisé selon l'harmonie vocalique en -tchi, désigne l'artisan ou le marchand. La troisième est l'usage local irakien, qui a soudé ces éléments en un patronyme transmissible.
Le sens technique qui s'en dégage est précis. Dans les sociétés ottomanes et persanes, l'affinage des métaux précieux était une profession spécialisée et hautement responsable : l'affineur séparait l'or et l'argent de leurs gangues, en éprouvait le titre, et garantissait par son verdict la valeur des lingots et des monnaies. Ce métier exigeait à la fois une compétence chimique empirique, une probité reconnue et souvent une accréditation auprès des autorités monétaires. Dans de nombreuses villes de l'Empire, ces fonctions d'orfèvrerie, de change et d'essayage des métaux étaient fréquemment dévolues à des artisans juifs et arméniens, communautés auxquelles la confiance commerciale et la transmission familiale du savoir-faire conféraient un avantage durable.
Il convient toutefois de marquer ici la limite épistémique : si la décomposition linguistique du nom est solidement établie, le lien direct entre un ancêtre Khalastchi nommément identifié et l'exercice effectif de l'affinage relève de la déduction probable, non de l'acte d'archive. Les patronymes de métier connaissent en effet une autonomie : ils se figent souvent à une génération donnée et survivent longtemps à l'abandon de la profession qui les a fait naître. Aussi tenons-nous pour vraisemblable, sans le tenir pour démontré, qu'un fondeur-affineur de la Bagdad ottomane ait donné son nom à la lignée. Cette prudence rejoint la méthode des historiens des communautés du pourtour méditerranéen, attentifs à ne pas confondre l'étymologie d'un nom avec la biographie de ceux qui le portent [Lévy, 1996].
Le contexte dans lequel s'est cristallisé le patronyme est celui de la Bagdad ottomane, intégrée à l'Empire en 1534 sous Soliman le Magnifique, brièvement reprise par les Séfévides persans, puis définitivement ottomane à partir de 1638. C'est durant ces siècles que se fixe la morphologie turco-arabe des noms de famille, expliquant la présence d'un suffixe turc -tchi sur une racine arabe. La communauté juive de Bagdad y connut des fortunes diverses : prospérité commerciale sous certains gouverneurs, persécutions ponctuelles sous d'autres — notamment sous le règne du gouverneur Dawud Pacha au début du XIXᵉ siècle, qui provoqua un premier exode de familles marchandes.
La société juive bagdadie s'organisait autour d'une hiérarchie où dominaient les grandes familles marchandes — les Sassoon, les Ezra, les Kadoorie deviendraient les plus célèbres — mais qui reposait sur un tissu dense d'artisans : orfèvres, changeurs, teinturiers, tisserands, et précisément ces métallurgistes et affineurs dont le nom Khalastchi conserve la mémoire. Le métier du métal occupait une place stratégique dans l'économie urbaine, à l'intersection de l'artisanat de luxe, du change monétaire et du crédit. La probité requise de l'affineur en faisait un personnage de confiance, dont la fonction touchait à l'ordre public économique de la cité.
Au XIXᵉ siècle, sous l'effet des Tanzimat (réformes ottomanes) et de l'ouverture aux échanges internationaux, la communauté connut une expansion remarquable. Au moment de la dislocation de l'Empire ottoman et du passage de l'Irak sous mandat britannique (1920), les Juifs représentaient une part considérable de la population de Bagdad — l'une des proportions les plus élevées de toute grande ville du Proche-Orient — et dominaient des secteurs entiers du commerce, de la banque et de l'artisanat. C'est dans cette communauté florissante, à la veille des bouleversements du XXᵉ siècle, qu'il faut imaginer les porteurs du nom Khalastchi exerçant leur état et transmettant leur patrimoine. Les modèles d'occidentalisation progressive et de recomposition sociale observés ailleurs dans le monde judéo-oriental, du Maghreb au Levant, éclairent par analogie cette trajectoire bagdadie [Rubinstein-Cohen, 2011].
L'une des particularités les plus remarquables des Juifs de Bagdad est d'avoir essaimé, dès le tournant du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle, le long des routes commerciales de l'océan Indien et au-delà. Fuyant les persécutions de Dawud Pacha ou simplement attirés par les opportunités de l'Empire britannique en expansion, des familles entières s'établirent à Bombay, Calcutta, Rangoon, Singapour, Shanghai et Hong Kong, formant ce que l'historiographie appelle la diaspora des Baghdadi Jews. Ces marchands, tout en s'intégrant aux circuits du coton, de l'opium, du jute et des métaux précieux, conservèrent farouchement leur identité, leur rite et leurs patronymes irakiens.
Cette dispersion explique que des noms bagdadis comme Khalastchi puissent se rencontrer, à l'époque contemporaine, en des points fort éloignés du Tigre : en Inde, où la diaspora bagdadie fut particulièrement prospère ; au Royaume-Uni, terminus de nombreuses trajectoires marchandes via Manchester et Londres ; et, après 1948, en Israël. Les réseaux familiaux de cette diaspora fonctionnaient comme des chaînes de confiance, où l'appartenance commune à la communauté bagdadie tenait lieu de garantie commerciale à travers les océans — mécanisme que la recherche a documenté pour d'autres diasporas marchandes séfarades et orientales [Lévy, 1996].
Le métier d'affineur, précisément, se prêtait bien à cette mobilité : les compétences d'essayage et de négoce des métaux précieux étaient universellement demandées dans les places commerciales coloniales, où l'évaluation de l'or et de l'argent demeurait une activité centrale. Il est donc plausible — sans que l'archive permette ici de l'affirmer — que des porteurs du nom aient transposé leur savoir-faire ancestral dans les comptoirs de l'océan Indien. Cette continuité du métier au sein de la dispersion, lorsqu'elle peut être établie, illustre la remarquable résilience des familles artisanales juives orientales, capables de transporter leur capital de compétence d'un continent à l'autre.
Le XXᵉ siècle fut, pour la communauté juive d'Irak, celui d'une fin brutale après deux millénaires et demi de présence. La montée des nationalismes, l'influence des idéologies importées dans l'entre-deux-guerres et le contexte du conflit israélo-arabe scellèrent le sort d'une communauté qui se croyait indéfectiblement irakienne. Le tournant tragique fut le Farhoud de juin 1941, pogrom qui ensanglanta Bagdad et fit, en deux jours, près de deux cents victimes juives, marquant la rupture du pacte de confiance entre la communauté et son environnement.
La création de l'État d'Israël en 1948 et l'aggravation des persécutions accélérèrent l'exode. Entre 1950 et 1952, l'opération Ezra et Néhémie organisa le transfert massif de la quasi-totalité des Juifs d'Irak vers Israël — environ 120 000 à 130 000 personnes —, au prix de l'abandon de leurs biens et de la déchéance de leur nationalité. En l'espace de quelques années, une communauté multimillénaire cessa pratiquement d'exister sur le sol mésopotamien. Ceux qui ne partirent pas alors connurent un sort plus dur encore dans les décennies suivantes, sous le régime baasiste.
C'est dans ce grand mouvement qu'il faut situer le destin contemporain de la lignée Khalastchi, partagée — comme l'ensemble de la diaspora bagdadie — entre Israël, où la majorité des Juifs irakiens trouvèrent refuge, et les pôles plus anciens de l'émigration marchande, du sous-continent indien à l'Angleterre. Le patronyme, désormais détaché de sa terre d'origine, devint un porteur de mémoire : il ne dit plus l'adresse d'un atelier bagdadi, mais l'origine d'une famille au sein du vaste archipel de la diaspora juive irakienne. Cette transformation d'un nom de métier local en marqueur identitaire transnational est l'un des traits constants de l'histoire des migrations juives contemporaines [Botbol, 2000].
Au terme de ce parcours, la lignée Khalastchi se laisse saisir comme un condensé de l'histoire juive irakienne. Son nom, d'abord, en livre le secret le plus sûr : formé sur la racine arabe de la pureté et le suffixe d'agent turc, il désigne l'affineur, le purificateur de métaux, et porte ainsi la double empreinte de la civilisation arabo-islamique et de l'administration ottomane qui encadrèrent durant des siècles la Babylonie juive. Ce patronyme de métier inscrit la famille dans le tissu artisanal de la grande communauté de Bagdad, à l'écart des dynasties marchandes les plus célèbres mais au cœur des savoir-faire qui faisaient la richesse de la cité.
L'histoire de cette lignée, ensuite, épouse nécessairement celle de sa communauté : enracinement multimillénaire en Mésopotamie, prospérité sous le croissant ottoman, dispersion précoce le long des routes de l'océan Indien, puis exode final au mitan du XXᵉ siècle. De Bagdad à Bombay, de Londres à Jérusalem, le nom Khalastchi a suivi les voies de la plus ancienne des diasporas, transformant un terme d'atelier en signe de fidélité aux origines.
Il importe, pour finir, de redire la part respective du savoir et de la conjecture. Établis sont le sens du nom, le contexte bagdadi et ottoman, et le grand récit migratoire de la communauté. Probable est le lien entre la lignée et l'exercice effectif de l'affinage. Transmise enfin demeure la mémoire intime de chaque famille, que seuls les actes — registres communautaires, contrats, listes d'émigration — pourraient un jour préciser. Ce Grand Livre n'a pas la prétention de clore l'enquête, mais d'en poser le cadre honnête : celui d'un nom qui, à lui seul, raconte la pureté éprouvée du métal et la persévérance éprouvée d'un peuple.