Le patronyme Erdélyi appartient à cette catégorie singulière de noms juifs ashkénazes dont la forme linguistique trahit l'enracinement profond dans le monde magyar, et plus précisément dans l'aire historique de la Transylvanie. Le nom procède du substantif hongrois Erdély, désignation de la Transylvanie, augmenté du suffixe d'appartenance ou de provenance -i, lequel transforme le toponyme en gentilé : Erdélyi signifie littéralement « de Transylvanie », « le Transylvain », ou « originaire d'Erdély » [Q56538314 — Wikidata]. Le terme hongrois Erdély lui-même dérive de erdő (« forêt ») et signifie étymologiquement « au-delà de la forêt » — un sens que recoupe exactement le latin médiéval Transsilvania, « le pays au-delà des bois ».
Selon les données patronymiques agrégées, Erdélyi est attesté comme nom porté par des personnalités juives, et sa langue d'origine est sans ambiguïté le hongrois [Q56538314 — Wikidata]. Cette caractéristique le rattache à un phénomène onomastique bien documenté : la magyarisation des noms juifs en Hongrie au cours du long XIXᵉ siècle, mouvement par lequel des familles israélites adoptèrent ou se virent attribuer des patronymes formés sur des toponymes ou des racines magyares, en lieu et place des noms judéo-allemands, hébraïques ou bibliques antérieurs.
Le présent ouvrage entend retracer, avec la prudence qu'impose l'absence d'une généalogie continue documentée, les strates qui composent l'histoire d'un tel nom : la longue présence juive dans l'espace carpatique et transylvain, la formation des patronymes héréditaires dans la monarchie des Habsbourg, le rôle de l'émancipation et de l'assimilation linguistique, ainsi que l'inscription du nom dans la modernité culturelle hongroise. Là où la documentation manque, nous distinguerons scrupuleusement ce qui relève de l'établi, du probable et de l'hypothèse éditoriale.
Comprendre le patronyme Erdélyi exige de remonter à sa source géographique. La Transylvanie — Erdély en hongrois, Siebenbürgen en allemand, Ardeal en roumain — constitue une région-charnière de l'Europe centrale, longtemps intégrée au royaume de Hongrie, puis érigée en principauté autonome sous suzeraineté ottomane aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, avant d'être réincorporée aux domaines des Habsbourg. Cette histoire mouvementée a façonné un creuset linguistique et confessionnel où coexistaient Hongrois, Saxons, Sicules, Roumains, Arméniens et Juifs.
Le suffixe -i du hongrois marque l'origine ou l'appartenance géographique : ainsi Budapesti (« de Budapest »), Debreceni (« de Debrecen »), Szegedi (« de Szeged »). Erdélyi relève exactement de ce mécanisme : il désigne celui qui vient d'Erdély [Q56538314 — Wikidata]. Ce type de formation patronymique fondée sur un toponyme de provenance est universel dans l'onomastique européenne, et particulièrement fréquent parmi les noms juifs, où la mobilité des communautés faisait souvent du lieu d'origine le repère identitaire le plus stable. Les grands dictionnaires de référence d'Alexander Beider et de Lars Menk consacrés aux patronymes juifs d'Europe de l'Est et judéo-allemands documentent abondamment cette logique : une large part des noms de famille israélites de l'aire austro-hongroise dérive de noms de villes, de bourgs ou de régions [Dictionnaires des patronymes juifs d'Europe de l'Est et judéo-allemands].
Il importe ici de souligner une nuance méthodologique essentielle : un patronyme dérivé d'un toponyme n'indique pas nécessairement que la famille y résidait au moment de l'adoption du nom. Au contraire, le gentilé désigne fréquemment celui qui n'est plus sur place — c'est en quittant Erdély qu'on devient, aux yeux d'autrui, l'Erdélyi, le Transylvain. Le nom est donc souvent le fossile d'un déplacement : il fige une provenance au moment où elle cesse d'être une évidence locale. Pour les Juifs de Hongrie centrale ou du nord-ouest du royaume, porter le nom Erdélyi pouvait ainsi signaler une migration depuis l'est carpatique vers les grands centres, Pest en particulier.
La présence juive en Transylvanie et dans le bassin des Carpates s'inscrit dans la longue durée. Si les implantations médiévales y furent plus dispersées que dans les terres rhénanes ou polonaises, la judéité ashkénaze qui irrigua ultérieurement la Hongrie procède directement du monde religieux et intellectuel de l'Ashkenaz médiéval. Les travaux d'Ephraim Kanarfogel ont montré la richesse et la cohérence de la culture rabbinique de l'Ashkenaz médiéval, dont les structures de pensée, les méthodes d'étude et les pratiques piétistes se transmirent vers l'est au fil des migrations [Kanarfogel, 2013]. De même, les recherches d'Elisheva Baumgarten sur la piété quotidienne ont éclairé la texture concrète de la vie religieuse — gestes, observances, rapports entre hommes et femmes — qui constituait l'armature des communautés ashkénazes avant leur diffusion dans les marges orientales de l'Empire [Baumgarten, 2014].
Cette continuité n'est pas seulement spirituelle. Jeffrey Woolf a analysé la manière dont les communautés ashkénazes se constituaient en « communautés sacrées », dotées d'institutions, de tribunaux et d'une autonomie juridique qui voyageaient avec elles [Woolf, 2015]. Lorsque des familles juives s'établirent dans les bourgs et les villes de Transylvanie et de Haute-Hongrie, elles importèrent ce modèle communautaire, avec ses kehillot, ses rabbins et ses normes halakhiques. Les essais de Haym Soloveitchik ont par ailleurs souligné la centralité de la coutume — le minhag — dans la transmission de l'identité ashkénaze, ce qui éclaire la fidélité que les communautés hongroises manifestèrent ultérieurement à leurs traditions [Soloveitchik, 2014].
Sur le plan économique, Michael Toch a montré que l'image d'une judéité médiévale uniquement vouée au prêt est largement à reconstruire : les Juifs participaient à des circuits commerciaux, artisanaux et fonciers diversifiés, et leur insertion dans l'économie variait fortement selon les régions et les époques [Toch, 2013]. Dans l'espace carpatique, où l'urbanisation était moindre, les familles juives jouèrent souvent un rôle d'intermédiaires entre les domaines nobiliaires, les marchés ruraux et les routes commerciales reliant la Pologne, la Moldavie et la plaine pannonienne. C'est dans ce monde mobile, fait de petits centres et de réseaux familiaux étendus, que se forgèrent les provenances que les patronymes ultérieurs viendraient cristalliser.
On ne saurait comprendre la judéité hongroise dont relève un nom comme Erdélyi sans évoquer la matrice religieuse qui la structura à l'époque moderne. Les travaux de Maoz Kahana, retraçant le passage « de Prague à Pressburg », ont mis en lumière la manière dont la création juridique et halakhique se transforma dans un monde en mutation, entre les grands foyers d'érudition de Bohême et l'émergence de Presbourg (Pozsony, aujourd'hui Bratislava) comme capitale spirituelle du judaïsme hongrois [Kahana, 2015]. Presbourg, siège de la célèbre yeshiva fondée par le Hatam Sofer au début du XIXᵉ siècle, devint le bastion d'une orthodoxie qui marqua durablement l'identité des Juifs de Hongrie.
Cette histoire religieuse n'est pas un simple décor. Elle détermina les clivages internes qui traversèrent la judéité magyare au moment même où se généralisaient les patronymes héréditaires et où s'engageait l'assimilation linguistique. La tension entre la fidélité à la tradition et l'ouverture à la modernité — entre l'observance scrupuleuse documentée par les historiens de la halakha et les forces de l'émancipation civile — structura la trajectoire de milliers de familles. Les diaires rabbiniques étudiés par Edward Fram, tels ceux du rabbin Hayyim Gundersheim à Francfort, donnent une idée saisissante de la vie quotidienne d'une communauté ashkénaze d'Europe centrale à la fin du XVIIIᵉ siècle : conflits, contrats, mariages, litiges, autant de traces d'une vie communautaire dense que l'on peut, par analogie, transposer aux kehillot hongroises de la même époque [Fram, 2012].
La figure ambivalente du « Juif de cour » mérite ici une mention, car elle illustre les conditions singulières d'insertion des Juifs dans les sociétés d'Europe centrale. Yair Mintzker, dans son analyse du procès retentissant de Joseph Süss Oppenheimer, a montré la fragilité de ces positions d'influence, où la proximité du pouvoir princier exposait à la fortune comme à la catastrophe [Mintzker, 2017]. De manière complémentaire, Daniel Jutte a exploré l'« économie des secrets » qui liait Juifs et chrétiens dans l'Europe prémoderne, révélant des espaces d'interaction et de négociation bien plus subtils que ne le laisse croire l'historiographie de la seule exclusion [Jutte, 2015]. Ces travaux rappellent que la judéité dont procède le nom Erdélyi évoluait dans un monde où l'appartenance, la provenance et le statut étaient en perpétuelle renégociation.
Le moment décisif pour un patronyme comme Erdélyi se situe au tournant des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, lorsque la monarchie des Habsbourg imposa aux Juifs l'adoption de noms de famille héréditaires. L'édit joséphiste de 1787 obligea les Juifs des terres autrichiennes et hongroises à porter un patronyme fixe et transmissible, mettant fin au système traditionnel de la filiation par patronyme hébraïque (« X fils de Y »). C'est dans ce cadre administratif que de nombreuses familles juives reçurent ou choisirent des noms, parmi lesquels les dictionnaires de Beider et de Menk recensent une multitude de formes toponymiques et germaniques [Dictionnaires des patronymes juifs d'Europe de l'Est et judéo-allemands].
Le cas d'Erdélyi présente toutefois une spécificité : sa forme n'est pas germanique mais magyare. Or l'adoption massive de noms hongrois par les Juifs relève moins de l'édit de 1787 que d'un mouvement ultérieur, celui de la magyarisation des patronymes, qui culmina dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, après l'émancipation civile pleine et entière accordée aux Juifs de Hongrie en 1867, dans le sillage du Compromis austro-hongrois. Dès lors, l'adoption d'un nom magyar — qu'il s'agît de traduire un nom allemand, ou de choisir un toponyme hongrois comme Erdélyi — devint un geste d'affirmation patriotique et d'intégration nationale. Le contexte de cette renaissance des identités juives en Europe centrale, entre affirmation nationale magyare et vitalité culturelle propre, a été finement analysé par Delphine Bechtel dans son étude sur la renaissance culturelle juive [Bechtel, 2002].
Ici, la tradition familiale et l'archive se répondent sans toujours se confirmer pleinement, d'où le registre d'intersection. La mémoire transmise voudrait souvent qu'un nom comme Erdélyi atteste une origine transylvaine ancienne et continue ; l'analyse onomastique invite à plus de prudence. Le nom peut tout aussi bien résulter d'un choix d'assimilation tardif, opéré par une famille désireuse d'arborer un patronyme magyar euphonique, sans lien direct avec une résidence en Transylvanie. Les deux hypothèses — provenance réelle et adoption symbolique — ne s'excluent pas, et seule une recherche d'archives nominative, registre par registre, permettrait de trancher pour une lignée donnée. En l'absence d'une telle documentation continue, nous tenons pour probable que le nom combine, à des degrés variables selon les branches, un souvenir géographique authentique et une stratégie d'intégration linguistique.
Le patronyme Erdélyi raconte aussi une histoire de langues. Avant l'assimilation, le vernaculaire des Juifs ashkénazes de Hongrie était le yiddish, langue dont Jean Baumgarten a retracé l'histoire comme celle d'une « langue errante », vecteur d'une culture diasporique riche et autonome [Baumgarten, 2002]. Le passage du yiddish au hongrois — et l'adoption corrélative de noms magyars — constitue l'un des marqueurs les plus visibles de la transformation des Juifs hongrois en « israélites magyars » au XIXᵉ siècle.
Ce basculement linguistique ne fut ni uniforme ni sans tension. Dans les régions orientales, en Transylvanie et dans la région subcarpatique, le yiddish demeura vivace bien plus longtemps que dans les milieux assimilés de Budapest. La judéité hongroise se trouva ainsi tiraillée entre plusieurs pôles : une orthodoxie attachée à la tradition et souvent au yiddish, un judaïsme « néologue » réformateur et magyarophone, et toutes les nuances intermédiaires. Delphine Bechtel a montré que cette période de renaissance culturelle fut traversée par une intense réflexion sur la langue, la littérature et la construction des identités nationales, au sein de laquelle les Juifs jouèrent un rôle de premier plan [Bechtel, 2002].
L'adoption d'un nom comme Erdélyi s'inscrit précisément dans cette dynamique. En substituant à un patronyme judéo-allemand un gentilé magyar transparent, une famille signifiait son adhésion à la nation hongroise tout en conservant, par le sens même du nom, une trace de sa géographie d'origine. Le nom devint ainsi un palimpseste : sous la forme magyare affleure la provenance transylvaine, et sous la provenance transylvaine, la longue mémoire ashkénaze d'un monde façonné par le yiddish et la tradition rabbinique. Pour comprendre Erdélyi, il faut donc lire simultanément ces trois couches — hébraïque et religieuse, yiddish et communautaire, hongroise et nationale.
À l'époque contemporaine, Erdélyi est devenu un patronyme répandu en Hongrie, porté tant par des familles juives que non juives — la part juive étant précisément celle que documentent les données onomastiques rassemblées par Wikidata [Q56538314 — Wikidata]. Cette ambivalence n'a rien d'exceptionnel : la magyarisation des noms eut pour effet, voulu, de rendre certains patronymes juifs indistinguables de leurs équivalents chrétiens, dissolvant le marqueur confessionnel dans une identité nationale partagée. Le nom Erdélyi illustre cette réussite — et cette fragilité — de l'assimilation : un patronyme si parfaitement magyar qu'il en cesse de signaler, à lui seul, une appartenance juive.
Cette indistinction recèle pourtant une tragédie historique. L'effort d'intégration que symbolisait l'adoption d'un nom hongrois ne protégea nullement les familles juives des persécutions du XXᵉ siècle. Lisa Silverman a montré, pour l'espace austro-allemand de l'entre-deux-guerres, combien l'identité juive demeurait construite et assignée, indépendamment des stratégies individuelles d'assimilation [Silverman, 2012]. La judéité hongroise, parmi les plus assimilées et les plus magyarisées d'Europe, fut frappée de plein fouet par la Shoah en 1944. Le nom Erdélyi, comme tant d'autres patronymes magyars portés par des Juifs, traversa cette catastrophe, certains de ses porteurs disparaissant, d'autres survivant pour transmettre le nom aux générations suivantes, en Hongrie comme dans les diasporas issues de l'émigration.
Aujourd'hui, le patronyme se rencontre aussi bien en Hongrie qu'en Israël, en Amérique et en Europe occidentale, parmi les descendants des Juifs hongrois dispersés par les bouleversements du siècle. Chaque lignée Erdélyi possède sa propre histoire, qu'une recherche généalogique méthodique — fondée sur les registres d'état civil, les recensements et les archives communautaires — peut seule reconstituer avec certitude. Le présent ouvrage, à défaut d'une telle généalogie nominative, aura tenté d'éclairer le cadre dans lequel toutes ces histoires particulières s'inscrivent : celui d'un nom qui dit, en trois syllabes magyares, la provenance, la mémoire et l'espérance d'intégration d'une judéité d'Europe centrale.
Le patronyme Erdélyi se révèle, au terme de cette enquête, comme un condensé exemplaire de l'histoire juive d'Europe centrale. Sa forme — gentilé magyar dérivé du nom de la Transylvanie, Erdély — l'ancre dans la géographie carpatique, tandis que son adoption par des familles juives le rattache au grand mouvement de magyarisation des noms qui accompagna l'émancipation de 1867 [Q56538314 — Wikidata]. Sous cette surface hongroise affleurent des strates plus anciennes : la culture rabbinique de l'Ashkenaz médiéval [Kanarfogel, 2013], la piété quotidienne des communautés [Baumgarten, 2014], le monde religieux qui mena de Prague à Pressburg [Kahana, 2015], et la longue trajectoire du yiddish comme langue de la diaspora [Baumgarten, 2002].
Nous avons distingué, tout au long de cet ouvrage, ce que l'archive établit et ce que la tradition transmet. Que le nom signifie « le Transylvain » est établi par l'analyse linguistique et les ouvrages de référence onomastiques [Dictionnaires des patronymes juifs d'Europe de l'Est et judéo-allemands]. Que toute famille Erdélyi soit issue d'une migration transylvaine réelle est seulement probable, parfois conjecturé : le nom peut aussi relever d'un choix d'assimilation symbolique. C'est dans cette intersection entre la mémoire d'une provenance et la stratégie d'une intégration que réside la vérité plurielle du patronyme. Il appartient désormais à chaque lignée de prolonger ce Grand Livre par la recherche patiente de ses propres archives, afin que le nom retrouve, derrière sa forme magyare, le visage des hommes et des femmes qui l'ont porté.