Le patronyme Annabi (parfois transcrit El-Annabi, Bonel en équivalence francisée, ou Bône dans les registres coloniaux) appartient à la grande famille des noms juifs et maghrébins de formation toponymique. Sa notice de référence l'établit avec netteté : il désigne « celui qui est originaire d'Annaba ('Anâba), dans l'est algérien ». La structure du nom obéit à la nisba arabe, ce suffixe d'appartenance en -î qui, accolé à un nom de lieu, désigne l'origine géographique d'un individu ou d'une lignée — exactement comme Fâsî renvoie à Fès, Tlemçânî à Tlemcen ou Constantinî à Constantine. <cite index="3-0">Les noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord ont des origines diverses, et une part importante d'entre eux dérive de noms de lieux.</cite>
Ce procédé de nomination par le lieu d'origine est l'un des plus anciens et des plus répandus dans le bassin méditerranéen. Il témoigne d'une mémoire de la migration : on ne porte le nom d'une ville que lorsqu'on l'a quittée, et que la communauté d'accueil identifie le nouvel arrivant par sa provenance. Le nom Annabi est donc, en lui-même, une trace d'exil et de déplacement — celui d'une famille issue de la cité d'Annaba, dispersée ensuite vers d'autres villes de l'est algérien et de Tunisie, puis, au XXe siècle, vers la France et au-delà.
Ce Grand Livre se propose de retracer l'horizon historique dans lequel ce nom prend sens : la longue histoire de la ville d'Annaba, l'antique Hippone ; la présence juive dans l'est algérien et son inscription dans les diasporas méditerranéennes ; la mécanique des patronymes toponymiques ; et enfin le destin contemporain des familles qui portent ce nom. Là où l'archive parle, nous parlerons d'histoire ; là où seule subsiste la tradition, nous le dirons sans détour.
Le nom Annabi est indissociable du destin de sa ville-mère. Annaba est l'une des plus anciennes cités d'Afrique du Nord, et elle a porté au fil des siècles une succession de noms qui résument l'histoire du Maghreb oriental. <cite index="2-0">Annaba a été appelée tour à tour Hippone, Hippo-Régius et Bône avant de recevoir son nom actuel.</cite>
Fondée par les Phéniciens, la cité fut un comptoir punique avant de devenir une ville romaine de premier plan sous le nom d'Hippo Regius — « Hippone la royale » —, ainsi nommée parce qu'elle fut résidence des rois numides. Elle connut son apogée comme grand port et métropole intellectuelle de l'Afrique romaine. C'est là que saint Augustin fut évêque de 395 à 430, faisant d'Hippone l'un des foyers majeurs de la pensée chrétienne antique, jusqu'à sa mort pendant le siège vandale de la ville.
Après les époques vandale puis byzantine, la conquête arabe transforma la cité. Le nom médiéval de Bûna (ou Bône dans sa forme européenne) s'imposa, tandis que la nouvelle ville se déplaça quelque peu par rapport au site antique d'Hippone. Quant au nom moderne, Annaba, il dérive selon la tradition de l'arabe 'unnâb, le jujubier, arbre fruitier autrefois abondant dans la région ; la cité fut surnommée la « ville des jujubiers ». <cite index="4-0">Le fruit du jujubier dont la ville tire son nom a aujourd'hui pratiquement disparu de la région.</cite> C'est précisément de cette forme — 'Anâba — que procède la nisba Annabi.
Durant la période ottomane, Bône fut un port actif du Maghreb central, intégré au domaine de la Régence d'Alger et tourné vers le commerce méditerranéen, notamment celui du corail et des céréales. Prise par la France en 1832, deux ans après le débarquement d'Alger, elle devint l'un des grands ports de l'Algérie coloniale, dotée d'une population cosmopolite où se côtoyaient Algériens musulmans, Juifs autochtones, et migrants européens — Français, Italiens, Maltais. C'est dans ce creuset urbain que le nom
Pour comprendre le patronyme Annabi, il faut saisir la logique des noms maghrébins. <cite index="3-0">Une part importante des noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord dérive de noms de lieux.</cite> Cette catégorie « toponymique » regroupe des noms formés à partir de villes, de régions ou de pays d'origine, et elle constitue l'une des strates les plus repérables de l'onomastique juive maghrébine.
Le mécanisme est simple et universel : lorsqu'une famille quitte sa ville d'origine pour s'établir ailleurs, la communauté d'accueil l'identifie par sa provenance. L'Annabi — « celui de Annaba » — devient ainsi un nom de famille transmissible. Le procédé suit la grammaire de la nisba arabe, où le suffixe -î (féminin -iyya) exprime l'appartenance ou l'origine. On retrouve la même formation dans d'innombrables patronymes nord-africains : Constantini (Constantine), Mostaganémi (Mostaganem), Tlemçani (Tlemcen), Djerbi (Djerba), Sfaxi (Sfax), Tunsi (Tunis). Annabi appartient de plein droit à cette série.
Il faut toutefois souligner une donnée essentielle : un patronyme toponymique n'est pas l'apanage d'une seule communauté religieuse. Un nom comme Annabi a pu être porté à la fois par des familles juives et par des familles musulmanes, toutes originaires de la même ville. <cite index="0-0">Le nom de famille Annabi est attesté comme patronyme dont l'origine et la signification sont documentées dans les répertoires généalogiques.</cite> L'appartenance confessionnelle d'une lignée Annabi déterminée ne peut donc se déduire du seul nom : elle doit être établie par les registres d'état civil, les actes communautaires ou la mémoire familiale. Ce caractère partagé est précieux : il rappelle que, dans le Maghreb prémoderne, Juifs et musulmans d'une même ville partageaient une langue, une culture matérielle et, souvent, un même répertoire onomastique.
Le nom Annabi, quand il désigne une lignée juive, s'inscrit dans l'une des plus anciennes présences diasporiques de la Méditerranée. <cite index="1-0">L'histoire des Juifs en Algérie remonte à l'Antiquité et s'étend sur plus de deux millénaires.</cite> La présence juive en Afrique du Nord est attestée dès l'époque romaine, et la région d'Hippone — Annaba — n'y fait pas exception, située qu'elle était sur les routes commerciales qui reliaient l'Orient, l'Italie et l'Espagne.
Au fil des siècles, le judaïsme maghrébin se constitua par strates successives : un fonds autochtone très ancien, dit parfois « berbère » ou « toshavim » ; des apports orientaux venus du Proche-Orient ; puis, après 1492, l'arrivée massive des exilés de la péninsule Ibérique, les megorashim, chassés par les expulsions d'Espagne et du Portugal. Ces vagues se mêlèrent dans les villes de l'est algérien — Constantine, Bône, Guelma — produisant des communautés à la fois enracinées localement et reliées aux grands réseaux séfarades de la Méditerranée.
Bône abritait une communauté juive structurée, dotée de ses institutions religieuses. Le sanctuaire le plus célèbre de la ville était la Ghriba de Bône, lieu de pèlerinage qui faisait écho à la fameuse Ghriba de Djerba en Tunisie. <cite index="5-0">La Ghriba de Bône était un sanctuaire vénéré de la communauté juive de la ville.</cite> Le nom Ghriba — « l'étrangère », « la merveilleuse » — désigne dans toute l'Afrique du Nord ces synagogues entourées de légendes et associées à des pratiques de pèlerinage. <cite index="5-0">La synagogue de la Ghriba de Bône appartenait au patrimoine religieux des Juifs de cette ville d'Algérie au XXe siècle.</cite>
Sous l'administration française, la communauté juive de Bône connut, comme l'ensemble du judaïsme algérien, une profonde mutation : francisation par l'école, modernisation des institutions cultuelles, mobilité sociale et géographique accrue. C'est dans ce contexte que des familles Annabi — celles qui avaient quitté la ville pour Constantine, Alger, Tunis ou la France — portaient encore, dans leur nom, la mémoire de la cité des jujubiers, alors même qu'elles n'y résidaient plus.
Le patronyme toponymique est, par essence, le produit d'un déplacement. Tant qu'une famille demeure à Annaba, il serait redondant de l'appeler « l'Annabi » ; le nom n'a de sens qu'ailleurs, là où l'origine bônoise distingue ses porteurs. La diffusion même du nom Annabi hors de la ville est donc l'indice d'une mobilité ancienne, antérieure à sa fixation administrative.
Ici, l'archive et la tradition se répondent. L'histoire documentée des Juifs d'Afrique du Nord confirme une circulation constante entre les villes du Maghreb : les communautés de l'est algérien et celles de Tunisie — Tunis, Le Kef, Sfax — entretenaient des liens denses, par le commerce, les alliances matrimoniales et les échanges rabbiniques. <cite index="1-0">Les communautés juives d'Afrique du Nord étaient reliées par des réseaux qui traversaient les frontières régionales.</cite> Un Annabi installé en Tunisie y serait reconnu précisément par sa provenance algérienne, et inversement.
La tradition familiale, là où elle subsiste, tend à conserver le souvenir d'une « ville d'origine » et parfois d'un sanctuaire de référence. Lorsqu'une lignée Annabi transmet la mémoire de Bône et de sa Ghriba, elle confirme par le récit ce que l'onomastique laissait deviner. Mais il faut rester prudent : toutes les familles portant ce nom ne descendent pas nécessairement d'un même ancêtre commun. Plusieurs souches ont pu adopter indépendamment la même nisba, simplement parce qu'elles partageaient la même ville d'origine. L'unité du nom ne garantit donc pas l'unité du sang — c'est là une nuance que l'archive impose à la mémoire.
Cette double lecture — le nom comme marqueur d'origine attesté, et la tradition orale comme transmission de cette origine — fait du patronyme Annabi un objet d'« intersection », où la donnée documentaire et le récit transmis se confirment mutuellement sans se confondre.
Le destin des familles Annabi, comme celui de l'ensemble du judaïsme algérien, fut bouleversé par les convulsions du XXe siècle. <cite index="1-0">L'histoire des Juifs d'Algérie est marquée par des ruptures successives au cours du XXe siècle.</cite> La période de Vichy abolit temporairement la citoyenneté française accordée par le décret Crémieux ; la Seconde Guerre mondiale frappa durement des communautés qui crurent un moment vivre une menace existentielle.
Puis vint le tournant décisif de l'indépendance algérienne, en 1962. La quasi-totalité de la population juive d'Algérie quitta le pays, dans un mouvement d'exode qui mit fin à une présence multiséculaire. Les Juifs de Bône, comme ceux d'Alger, d'Oran ou de Constantine, s'installèrent principalement en France métropolitaine, et pour une part en Israël. Cet exode dispersa les familles Annabi à travers la France — Marseille, Paris, le Sud — où elles reconstituèrent une vie communautaire tout en conservant la mémoire de leur ville d'origine.
Dès lors, le nom Annabi changea de fonction. Il n'était plus seulement la marque d'une origine géographique vivante, mais le réceptacle d'une mémoire : celle d'un monde disparu, celui des communautés juives de l'est algérien. Le patrimoine matériel de cette présence — synagogues, cimetières, le sanctuaire de la Ghriba — demeure en Algérie comme un témoin de pierre, tandis que les vivants en portent le souvenir dans leur patronyme. <cite index="5-0">La Ghriba de Bône fait aujourd'hui partie du patrimoine conservé et documenté du judaïsme nord-africain.</cite>
Ainsi, à travers les exils successifs, le nom Annabi a opéré une remarquable inversion : forgé pour signaler le départ d'une ville, il en est devenu, des générations plus tard, le dernier fil reliant les descendants à la cité des jujubiers.
Le patronyme Annabi condense en quelques lettres une longue histoire méditerranéenne. Sa signification première est limpide et documentée : il désigne l'origine bônoise, « celui qui vient d'Annaba », par le jeu de la nisba arabe accolée au nom de la cité aux mille noms — Hippone, Hippo Regius, Bûna, Bône, Annaba. Cette ville fut tour à tour comptoir phénicien, métropole romaine, siège épiscopal de saint Augustin, port ottoman, puis grande cité de l'Algérie coloniale.
Quand il désigne une lignée juive, ce nom relie ses porteurs à la longue présence juive de l'est algérien, plurimillénaire, faite de strates autochtones et d'apports séfarades, et structurée autour d'institutions comme la Ghriba de Bône. Mais le nom, par sa nature toponymique, fut aussi partagé avec des familles musulmanes de la même origine, et ne saurait, à lui seul, fixer l'appartenance confessionnelle d'une lignée : seule l'archive le peut.
Reste l'essentiel : un nom de migration devenu nom de mémoire. Né du départ, il signale aujourd'hui une fidélité. À travers les ruptures du XXe siècle et la dispersion des communautés algériennes, Annabi continue de dire, à qui sait l'entendre, la fidélité d'une lignée à la ville qui l'a vue naître. C'est là, peut-être, la vocation profonde de tout patronyme toponymique : transformer la distance en lien, et l'exil en transmission.