Le nom Charbit appartient à une catégorie particulière de patronymes juifs nord-africains : celle des noms d'origine hébraïque pure, par opposition aux noms d'origine arabe, berbère, espagnole ou toponymique qui constituent la majeure partie du corpus séfarade maghrébin. En tant que nom hébreu signifiant « sceptre », Charbit évoque les thèmes de l'autorité, du leadership et de l'identité, reflétant les rôles et les responsabilités de ceux qui portent ce nom.
Le terme *sharvît* (שרביט) désigne dans la langue biblique le bâton de commandement, l'insigne royal, et par extension la verge du pouvoir. On le rencontre notamment dans le Livre d'Esther, où Assuérus tend son sceptre d'or à la reine pour signifier l'accueil favorable de sa requête (Esther 5, 2 et 8, 4). Cette résonance scripturaire confère au nom une dimension presque héraldique : porter le nom Charbit, c'est porter un signe de dignité, voire de fonction sacerdotale. CHARBIT ou CHERBIT : nom d'origine hébraïque signifiant sceptre (*sharvît*).
Sur le plan philologique, la transposition du nom hébraïque en graphie latine a connu plusieurs variantes. La consonne initiale, en hébreu un *shin* (ש), a été tantôt rendue par « Ch » (transcription francisante prédominante en Algérie française), tantôt par « Sh » ou « S » (dans les contextes anglo-saxons ou hispanisants). La consonne médiane *vav* (ו) prononcée [v] explique les formes Charvit ou Cherbit. Quant à la finale, le *tet* (ט) se rend invariablement par un « t » sourd. Ces variations expliquent que Variante : Cherbit figure sur les actes de naissance et de mariage de l'Algérie coloniale parfois pour des frères issus d'une même fratrie, selon la fantaisie de l'officier d'état civil chargé de la transcription.
La fiabilité de la classification du nom Charbit parmi les patronymes d'origine hébraïque tient précisément à la méthode adoptée par Eisenbeth dans la seconde partie de son ouvrage, celle qui procède d'un dépouillement méthodique des patronymes croisé avec les registres communautaires et les recensements coloniaux. À la différence des compilations antérieures, souvent impressionnistes, cette étude établit l'origine des noms en confrontant les attestations administratives aux sources rabbiniques internes des communautés. Le caractère systématique de l'entreprise — la première du genre pour l'ensemble du Maghreb — confère un poids particulier à ce classement : le rangement de Charbit dans la catégorie des noms hébraïques purs, et non dans celle, beaucoup plus vaste, des noms arabes ou toponymiques, n'est donc pas une intuition philologique isolée, mais le fruit d'un classement raisonné appuyé sur la documentation disponible au tournant des années 1930.
Il convient en revanche d'établir une distinction prudente avec les patronymes Sriki, Sreki et leurs apparentés. Selon les répertoires d'onomastique sépharade, ces noms relèvent d'une famille distincte, Sreki · Shriki · Shriqui · Sriki · Serique · Sriqui · Asharqui · Ashriqui · Axarqui · Esharqui · Exarquino · Eshriqui · Cheriqui is documented as a Jewish family name in Morocco in the first half of the 16th century. In the Iberian Peninsula they are linked to Sharquia, the eastern part of Spain — c'est-à-dire de la racine arabe *sharq* (l'orient) et non de la racine hébraïque *sharvît*. L'association occasionnelle de ces formes au dossier Charbit relève vraisemblablement d'une confusion paronymique, étant donné la proximité phonétique entre les deux radicaux à initiale chuintante. Il est néanmoins possible que, dans certaines localités, des branches aient pu se confondre administrativement à la faveur d'une transcription approximative ; mais l'état actuel des sources ne permet pas d'établir une filiation commune.
C'est dans l'Oranie, et plus particulièrement à Tlemcen, que la lignée Charbit a connu sa plus ancienne et sa plus continue présence. Tlemcen, ville-carrefour de la frontière marocaine, abrita dès le Moyen Âge l'une des plus prestigieuses communautés juives du Maghreb, illustrée notamment par la figure tutélaire du Rab Ephraïm Enkaoua (1359-1442), fondateur de la communauté médiévale et thaumaturge dont la mémoire imprègne encore aujourd'hui la conscience tlemcénienne.
La famille Charbit s'inscrit pleinement dans cette tradition. Les sources rabbiniques consultées mentionnent plusieurs figures notables. Un certain MOCHE : Les annales de la communaute de Tlemcen citees par rabbi Yossef Messas rapportent son election a la tete de la communaute en 1792. Cette mention, transmise par l'autorité du grand rabbin Yossef Messas (1892-1974), figure majeure du judaïsme marocain qui finit ses jours comme grand rabbin de Haïfa, constitue le plus ancien jalon documenté de la présence Charbit à Tlemcen. Elle suggère une intégration profonde et ancienne de la famille dans les instances dirigeantes de la *kehilla* tlemcénienne, dans les dernières décennies de la régence ottomane.
Un siècle plus tard, l'autorité religieuse familiale s'incarne dans une autre figure : MESSOD : Rabbin celebre a Tlemcen au milieu du siecle dernier. Cette indication, datée vraisemblablement du XIXᵉ siècle, témoigne d'une transmission rabbinique stable au sein de la lignée, sur plusieurs générations.
L'expansion vers les autres villes d'Oranie suit logiquement les déplacements démographiques liés à la pénétration française et à l'essor urbain du XIXᵉ siècle. SAADIA : Rabbin ne a Tlemcen, il fut entre 1930 et 1955 rabbin a Relizane et Mostagnem. Ce parcours, depuis la métropole spirituelle de Tlemcen vers les communautés plus modestes de l'Ouest algérien, illustre une fonction classique : l'exportation, par les grandes communautés-mères, de cadres religieux destinés à encadrer les petites *kehillot* satellites. Sa présence à Mostaganem est confirmée par les chroniqueurs de la communauté : Les derniers avant l'exode ont été Saadia Charbit et Marciano (ce dernier a officié à la Synagogue de la rue Breteuil à Marseille, après l'exode). La mention « les derniers avant l'exode » renvoie au départ massif des Juifs d'Algérie en 1962, dans le sillage de l'indépendance, et confère au rabbin Saadia Charbit la stature mélancolique d'un témoin de fin de monde.
À Sidi Bel-Abbès, autre place forte du judaïsme oranais, la famille fournit également un dirigeant communautaire de premier plan : GEORGES : President du Consistoire de Sidi Bel-Abes dans les annees cinquante. L'appellation « Consistoire » renvoie à l'organisation centralisée du culte israélite mise en place en Algérie sous l'égide du décret Crémieux et de la loi de 1905, à laquelle l'Algérie fut soumise par dérogation aux principes locaux. Les présidents de consistoires locaux étaient des notables élus, généralement issus de la bourgeoisie commerçante ou des cadres libéraux ; la fonction témoigne donc d'une réussite sociale et d'une visibilité civique notables.
Au cœur de la mémoire familiale et communautaire trône la figure de Rabbi Jacob (Yaacov) Charbit, dont l'existence séculaire — il vécut près d'un siècle — incarne à elle seule l'apogée et l'épilogue du judaïsme tlemcénien. Pour prendre un exemple personnel, le tlemcénien que je suis, conserve intact la mémoire de ces rabbins omniprésents que furent dans cette communauté rabbi Yaacov Charbit (1885-1982) et rabbi Haim Touati. Le témoignage est précieux : il vient d'un ancien membre de la communauté lui-même, et atteste la centralité, l'« omniprésence » du Rabbi Jacob Charbit dans la vie religieuse et sociale de Tlemcen pendant près de trois quarts de siècle.
Né en 1885, Jacob Charbit traversa l'âge d'or de l'Algérie coloniale, la Première Guerre mondiale, la mise à l'écart antisémite du régime de Vichy (qui suspendit le décret Crémieux entre 1940 et 1943), la Seconde Guerre mondiale, l'indépendance algérienne de 1962, l'exode, et finit ses jours en exil sans rompre son lien avec la communauté dispersée. Le pére d'André, Jacob Charbit grand rabbin de Tlemcen décédé en 1982, en était le chef religieux de l'Union Nord-Africaine des Tlemcéniens (UNAT), structure communautaire fondée en France pour perpétuer le rite particulier de Tlemcen après l'exode.
Il est significatif que le rabbinat de Jacob Charbit se déploie précisément dans la période documentée par Eisenbeth. Lorsque le Grand Rabbin d'Alger publie en 1936 son enquête démographique et onomastique, Jacob Charbit, alors âgé d'une cinquantaine d'années, exerce déjà depuis longtemps ses fonctions au cœur de la communauté tlemcénienne. Une coïncidence biographique mérite ici d'être soulignée : Maurice Eisenbeth (1886-1957) et Jacob Charbit (1885-1982) étaient quasiment contemporains, l'un et l'autre nés au milieu des années 1880. Le Grand Rabbin d'Alger dénombrait et décrivait, depuis sa charge consistoriale, la communauté dont le rabbin de Tlemcen, son exact contemporain, était l'une des figures vivantes. L'ouvrage offre ainsi un instantané statistique de la communauté à l'apogée de son influence rabbinique, à un moment où la lignée Charbit tenait simultanément le sceptre religieux à Tlemcen et essaimait des cadres vers les communautés satellites. La rigueur de l'enquête — appuyée sur les recensements coloniaux et les registres communautaires — confère une assise documentaire au tableau d'une *kehilla* tlemcénienne encore vivante et structurée, dont Jacob Charbit était l'une des figures cardinales.