Parmi les patronymes que l'Europe orientale juive a légués à la modernité, le nom Riskin occupe une place modeste mais singulièrement éclairante. Il appartient à cette catégorie de noms qui ne désignent ni un métier, ni un lieu, ni une charge communautaire, mais une femme : un nom dit matronymique, formé sur un prénom féminin. Cette particularité, loin d'être anecdotique, ouvre une fenêtre sur la sociologie de la famille juive ashkénaze, sur le rôle économique des femmes dans le shtetl, et sur les modalités très particulières par lesquelles les communautés juives d'Europe orientale ont reçu — et souvent contourné — l'obligation administrative de porter un nom de famille fixe.
Selon les répertoires onomastiques de référence, le nom Riskin se rattache à l'aire dite est-ashkénaze, c'est-à-dire à l'espace yiddishophone de l'ancien Empire russe, de la Pologne, de la Lituanie, de la Biélorussie et de l'Ukraine. Riskin est un nom juif (est-ashkénaze) formé à partir du prénom féminin Riske, une forme hypocoristique yiddish dérivée de la forme pleine Rivke (voir Rebecca). Cette filiation étymologique, attestée par le Dictionary of American Family Names, place d'emblée la lignée Riskin sous le signe d'une matriarche éponyme : une Riske, c'est-à-dire une Rivke — Rébecca, l'une des grandes matriarches d'Israël.
Le présent volume se propose de retracer, dans la mesure où les sources le permettent, l'histoire de ce nom : son origine linguistique et culturelle, le contexte historique de sa fixation, sa diffusion dans la diaspora, et enfin quelques-unes des figures qui l'ont illustré, du rabbinat orthodoxe contemporain au cinéma hollywoodien de l'âge d'or. Conformément à la méthode du « Grand Livre », on distinguera avec soin ce qui relève de l'établi documentaire, du probable déduit, et du transmis traditionnel.
Le cœur de l'histoire du nom Riskin réside dans sa structure même. Il s'agit d'un patronyme construit sur la base d'un prénom féminin, auquel s'ajoute le suffixe possessif slave -in, productif en russe et en biélorusse, et signifiant approximativement « de » ou « appartenant à ». Riskin se lit donc, mot à mot, comme « celui de Riske », « le fils (ou descendant) de Riske ».
Le prénom Riske lui-même est un diminutif affectueux. Riskin est un nom juif est-ashkénaze issu du prénom féminin Riske, forme hypocoristique yiddish dérivée de la forme pleine Rivke. Rivke est la transcription yiddish du nom hébraïque Rivqah (רבקה), que la tradition française rend par Rébecca, épouse d'Isaac et mère de Jacob et d'Ésaü. Le yiddish, langue de la vie quotidienne ashkénaze, a élaboré une riche floraison de formes affectueuses à partir des prénoms bibliques : de Rivke dérivent Rivkele, Riva, Rive, et précisément Riske. C'est cette dernière forme, propre à certaines régions de l'aire est-ashkénaze, qui a servi de base au patronyme.
Ce mécanisme de dérivation — prénom féminin + suffixe -in — est l'un des plus caractéristiques de l'onomastique juive d'Europe orientale, comme l'a établi de manière systématique Alexander Beider dans ses dictionnaires de référence [Dictionnaires des patronymes juifs d'Europe de l'Est, Beider, Avotaynu]. Les répertoires d'Avotaynu recensent précisément les noms de famille juifs de l'Empire russe, du Royaume de Pologne et de Galicie, et c'est dans ce cadre méthodologique que se comprend la formation de Riskin et de ses voisins : Rivkin, Rivlin, Rifkin, tous issus de la même matrice du prénom Rivke.
Il convient ici de signaler, par souci d'honnêteté philologique, qu'une lecture alternative a circulé, faisant dériver Riskin d'un terme polonais désignant un sillon ou une rigole : on pense qu'il s'agirait d'une variante du nom yiddish « Rishkin », lui-même dérivé du mot polonais « rysek », signifiant un petit sillon ou une tranchée, ce qui suggérerait une origine professionnelle. Cette hypothèse, rapportée par certains sites de vulgarisation onomastique, n'est cependant pas corroborée par les grands dictionnaires savants ; la dérivation matronymique à partir de
Qu'un nom de famille se forme à partir du prénom d'une femme n'a rien d'évident, et constitue, dans l'histoire de l'onomastique européenne, une singularité juive remarquable. Dans la plupart des sociétés chrétiennes, la transmission du nom suit la ligne paternelle. Chez les Juifs d'Europe orientale, en revanche, les noms matronymiques — Riskin, Rivkin, Dvorkin (de Dvoyre/Déborah), Sorkin (de Sore/Sarah), Malkin (de Malke), Estrin (de Ester) — abondent.
Plusieurs facteurs concourent à expliquer ce phénomène, et il faut les présenter avec la prudence qu'impose une matière où l'archive se mêle à l'interprétation sociologique. D'abord, le rôle économique éminent des femmes dans le shtetl : il n'était pas rare que l'épouse tînt le commerce, la boutique ou l'auberge, pendant que le mari se consacrait à l'étude de la Torah. La femme étant la figure publique et identifiable de la maisonnée, c'est parfois par son prénom que la famille devenait connue dans la communauté — « les enfants de Riske », Riskes kinder. Lorsque l'administration impériale russe imposa, à partir de la fin du XVIIIᵉ et au début du XIXᵉ siècle, l'adoption de noms de famille fixes, ces désignations vernaculaires furent naturellement converties en patronymes officiels.
Ensuite, certaines de ces matriarches éponymes furent des veuves de longue date, ou des femmes dont la personnalité avait marqué la mémoire locale, de sorte que la lignée s'identifia durablement à elles. Le nom Riskin porte ainsi, inscrite dans sa syllabe initiale, la trace d'une femme nommée Riske, dont l'histoire individuelle s'est perdue mais dont le souvenir survit, paradoxalement, dans la postérité onomastique de tous ses descendants.
Ce contexte d'attribution des noms s'inscrit dans la grande histoire culturelle du judaïsme yiddishophone, dont la langue elle-même était profondément féminine dans certains de ses usages — la littérature de dévotion en yiddish, les tkhines (supplications), s'adressait par priorité aux femmes [Le Yiddish. Histoire d'une langue errante, Baumgarten, 2002]. La tension féconde entre l'hébreu, langue sacrée et masculine de l'étude, et le yiddish, langue quotidienne et largement féminisée, a été finement analysée par Naomi Seidman [A Marriage Made in Heaven, Seidman, 1997]. Le nom Riskin, matronyme issu d'un diminutif yiddish d'un prénom hébraïque biblique, condense à lui seul cette double appartenance : l'hébreu sacré de
Le nom Riskin appartient sans ambiguïté à l'aire est-ashkénaze, c'est-à-dire à la Zone de Résidence (en russe čerta osedlosti), ce vaste territoire de l'Empire russe où la majorité des Juifs furent confinés du règne de Catherine II jusqu'à la révolution de 1917 : Lituanie, Biélorussie, Ukraine, Pologne orientale, Bessarabie. Les dictionnaires de Beider, qui cartographient finement la répartition des patronymes par gouvernement (guberniia), classent les noms en -in dérivés de prénoms féminins comme typiques de la zone septentrionale et centrale de cet espace [Dictionnaires des patronymes juifs d'Europe de l'Est, Beider, Avotaynu].
La grande vague d'émigration qui, entre 1881 et 1914, conduisit plus de deux millions de Juifs d'Europe orientale vers l'Occident — principalement vers les États-Unis, mais aussi vers l'Argentine, l'Afrique du Sud, le Royaume-Uni et la France — dispersa le nom Riskin à travers le monde. Les sources généalogiques consacrées à l'Argentine rappellent ce mouvement de fond : la grande majorité des Juifs argentins descendent d'immigrants arrivés d'Europe ; ces Juifs ashkénazes ont migré depuis de petites villes ou shtetls de Pologne, de Lituanie, de Russie, d'Allemagne, de Roumanie ou d'Ukraine, laissant derrière eux la plupart de leurs parents juifs.
À l'arrivée dans les pays d'accueil, le nom connut, comme tant d'autres, des variantes orthographiques au gré des transcriptions des officiers d'immigration et des choix d'assimilation : Riskin, Rishkin, parfois rapproché de Rivkin ou Rifkin par confusion ou réinterprétation. La forme Riskin s'est néanmoins maintenue de manière stable, notamment aux États-Unis, où elle allait porter au premier plan deux personnalités d'envergure que les chapitres suivants présentent.
Il importe de souligner que les itinéraires des porteurs du nom suivent fidèlement les grands axes de la diaspora ashkénaze moderne : de la Zone de Résidence aux métropoles de l'Ouest, dans un mouvement de modernisation et de transformation culturelle qu'ont décrit les historiens de la culture yiddish [Words on Fire, Katz, 2004]. Le nom Riskin, né dans un shtetl, devait ainsi résonner un jour à Hollywood comme à New York, à Jérusalem comme à Efrat.
Le plus illustre porteur américain du nom dans la première moitié du XXᵉ siècle fut le scénariste Robert Riskin, figure majeure de l'âge d'or hollywoodien. Robert Riskin était un scénariste et producteur américain influent, né à New York en 1897 de parents immigrés russes ; son éducation, dans un foyer mêlant discussions sérieuses et humour, façonna sa voix créative. Cette origine — des parents juifs venus de l'Empire russe — illustre exactement le parcours diasporique évoqué au chapitre précédent : la génération de l'émigration de la fin du XIXᵉ siècle, et la génération des enfants nés sur le sol américain qui allaient s'illustrer dans les arts modernes.
Robert Riskin demeure surtout connu pour sa collaboration intime avec le réalisateur Frank Capra. Le dramaturge Robert Riskin, qui deviendrait le collaborateur le plus essentiel de Capra, fut l'un des scénaristes de Platinum Blonde (1931). De ce partenariat naquirent quelques-uns des films les plus emblématiques de la comédie sociale américaine. Robert Riskin naquit le 30 mars 1897 à New York ; scénariste et producteur, il est connu pour It Happened One Night (1934), You Can't Take It with You (1938) et Mr. Deeds Goes to Town. It Happened One Night (« New York-Miami ») fut le premier film à remporter les cinq grands Oscars, et valut à Riskin la statuette du meilleur scénario adapté.
La famille Riskin fut, du reste, une famille de cinéma. Le frère aîné de Riskin, Everett (né en 1895), fut un producteur de films à Hollywood (1934-1952) ; il produisit de nombreux films notables, dont The Thin Man Goes Home, écrit par Robert ; une biographie d'Ian Scott, In Capra's Shadow: The Life and Career of Screenwriter Robert Riskin, a été publiée. On voit ainsi se dessiner, derrière le nom Riskin, une histoire familiale exemplaire de l'ascension juive américaine : partis des shtetls de l'Empire russe, les Riskin parviennent en une génération au sommet de l'industrie culturelle la plus emblématique du XXᵉ siècle.
L'itinéraire de Robert Riskin n'est pas sans rapport avec la grande tradition narrative juive d'Europe orientale, dont l'humour, la tendresse pour les humbles et la critique sociale ont nourri en profondeur la comédie américaine — un héritage que l'on peut rattacher, par-delà la rupture de la langue, à l'art du récit yiddish étudié par David Roskies [A Bridge of Longing, Roskies, 1995] et à la tradition de la fiction yiddish classique [Classic Yiddish Fiction, Frieden, 1995].
Si Robert Riskin incarne la trajectoire de sécularisation et d'intégration artistique, une autre grande figure contemporaine du nom illustre, à l'inverse, la fidélité au monde religieux et son renouvellement : le rabbin Shlomo Riskin. Shlomo Riskin (en hébreu שלמה ריסקין ; né le 28 mai 1940) est un rabbin orthodoxe, rabbin fondateur de la Lincoln Square Synagogue dans l'Upper West Side de New York, qu'il dirigea pendant vingt ans, et premier grand rabbin fondateur de l'implantation israélienne d'Efrat.
Né aux États-Unis, héritier donc de cette même émigration est-ashkénaze, Shlomo Riskin s'est imposé comme l'une des voix marquantes de l'orthodoxie moderne. Rabbin réputé de l'orthodoxie moderne, le rabbin Dr Shlomo Riskin reçut la semicha du rabbin Joseph B. Soloveitchik et obtint son doctorat de l'Université de New York. Sa formation auprès du rabbin Soloveitchik, l'une des plus grandes autorités de l'orthodoxie moderne américaine, le rattache à la lignée intellectuelle la plus prestigieuse de ce courant.
Son œuvre la plus durable fut sans doute son aliyah et la fondation d'institutions en Terre d'Israël. Le rabbin Riskin fit son aliyah en 1983 pour devenir le rabbin fondateur d'Efrat, une ville qui n'existait pas encore, mais qui abrite aujourd'hui plus de 13 000 habitants. Il fonda par ailleurs le réseau d'institutions éducatives Ohr Torah Stone. Shlomo Riskin est le rabbin fondateur de la Lincoln Square Synagogue à New York, le grand rabbin fondateur d'Efrat en Israël, et le fondateur et chancelier des collèges et programmes de troisième cycle Ohr Torah Stone ; il s'est particulièrement engagé pour la protection des droits des femmes et l'avancement de leur participation.
Ce dernier trait offre une résonance saisissante avec l'origine même du nom : un patronyme matronymique, né du prénom d'une femme, porté au XXᵉ siècle par un rabbin reconnu pour son engagement en faveur de la place des femmes dans la vie religieuse juive. Sans qu'il faille y voir un déterminisme — l'histoire ne fonctionne pas ainsi —, on ne peut manquer de relever la cohérence symbolique entre l'étymologie du nom et l'œuvre de l'un de ses plus éminents porteurs vivants.
Le nom Riskin, qu'une notice laconique se contentait de qualifier de « patronyme yiddish », se révèle au terme de cette enquête comme un véritable concentré d'histoire juive d'Europe orientale. Matronyme formé sur Riske, diminutif yiddish de Rivke (Rébecca), augmenté du suffixe slave -in, il témoigne de la place singulière qu'occupèrent les femmes dans l'économie et la mémoire du shtetl, et de la manière dont les communautés juives traduisirent en noms de famille fixes des désignations vernaculaires affectueuses lorsque les administrations impériales l'exigèrent.
Né dans la Zone de Résidence de l'Empire russe, le nom fut emporté par la grande émigration de la fin du XIXᵉ siècle vers les Amériques et l'Occident, où il devait illustrer deux des grandes voies de la modernité juive : celle de l'intégration culturelle et artistique, avec le scénariste Robert Riskin, lauréat de l'Oscar et collaborateur de Frank Capra ; et celle de la fidélité religieuse renouvelée, avec le rabbin Shlomo Riskin, figure de l'orthodoxie moderne et fondateur d'institutions en Israël.
D'une matriarche anonyme du shtetl à Hollywood et à Efrat, le nom Riskin trace ainsi, en quelques générations, l'arc entier de l'expérience juive moderne. Il rappelle qu'un patronyme n'est jamais un simple identifiant administratif, mais une mémoire condensée — ici, celle d'une femme nommée Riske, dont le prénom continue de résonner dans la bouche de tous ceux qui portent son nom, sans même toujours le savoir. Telle est la fidélité paradoxale de l'onomastique : elle conserve, dans le grain d'une syllabe, ce que l'histoire avait laissé sombrer dans l'oubli.