Le patronyme Nadjar appartient à cette grande famille de noms juifs d'Afrique du Nord dont l'origine renvoie non à un ancêtre éponyme ni à un lieu, mais à un métier. Le nom Nadjar, parfois porté par des Juifs séfarades, est un nom arabe qui correspond au métier de menuisier (arabe najjâr). Cette racine sémitique — n-j-r, « tailler, équarrir le bois » — traverse l'ensemble du monde arabophone, et c'est par elle que se laisse lire l'histoire sociale d'une lignée d'artisans devenue, au fil des siècles, une famille de lettrés, de rabbins et de notables communautaires.
L'onomastique judéo-maghrébine reconnaît dans ce nom une formation professionnelle classique, à l'image de tant de patronymes nés d'un savoir-faire transmis de père en fils. Selon le dictionnaire onomastique de référence de Maurice Eisenbeth, neuf variantes graphiques de ce patronyme sont attestées dans les communautés d'Afrique du Nord [Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936]. Cette diversité orthographique — Nadjar, Najjar, Nedjar, Nagar, Naggiar, et leurs dérivés — témoigne moins d'une dispersion qu'elle ne reflète les aléas de la transcription d'un même nom arabe dans des graphies françaises, hébraïques, italiennes ou espagnoles, au gré des frontières et des administrations.
Le présent ouvrage entend retracer l'itinéraire de cette lignée, depuis sa racine artisanale et son ancrage dans le Maghreb médiéval, jusqu'à son enracinement dans le Constantinois algérien, en passant par les bouleversements de l'expulsion ibérique. Là où les archives parlent, nous suivrons l'archive ; là où seule la tradition subsiste, nous le dirons. Car l'histoire d'un nom est toujours, en creux, l'histoire d'un peuple en mouvement.
Le nom Nadjar procède d'une dénomination de métier, l'une des plus fécondes sources de patronymes dans l'aire arabo-musulmane comme chez les Juifs qui y vivaient. Le nom de métier arabe associé au nom de famille Nadjar se traduit par « menuisier » ou charpentier. La forme arabe najjâr (نجّار), construite sur le schème intensif des noms de profession, désigne précisément l'artisan du bois, le charpentier-menuisier. Cette même racine produit, dans le monde judéo-marocain du nord, l'acception retenue par la tradition onomastique : menuisier ou charpentier [Les Noms des Juifs du Maroc, 1978].
Le caractère professionnel du nom le rattache à une catégorie bien identifiée par les spécialistes. Ce nom arabe correspond au métier de menuisier ; avec le même sens, on trouve les formes Najjar, Al Najjar, El Najjar, Nagar, Naggiar, Nedjar. À ces variantes s'ajoutent les dérivés à finale ethnique ou patronymique. Les dérivés relevés comprennent Nadjari, Najjari et Nedjari. Cette dernière forme possède même un ancrage géographique reconnu : la variante Nedjari est associée au département d'Alger.
Les répertoires onomastiques régionaux confirment l'unité de cette famille de noms. Selon le corpus généalogique tunisien, les formes Anidjar, Najar, Nedjar, Nejar et Nijar relèvent d'un même étymon. ANIDJAR ou NAJAR ou NEDJAR ou NEJAR ou NIJAR vient d'un mot arabe (najjâr) signifiant menuisier ou charpentier. L'éventail des variantes attesté par ces répertoires recoupe largement les neuf formes recensées par Eisenbeth [Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936], et rejoint l'analyse de Joseph Toledano, qui classe Nadjar parmi les noms de métiers d'origine arabe les plus répandus dans les diasporas nord-africaines [Une histoire de familles, 1999].
Le passage du nom commun au nom propre obéit à une logique sociale simple : l'homme connu de tous comme « le menuisier » de la communauté finit par léguer ce surnom à sa descendance, qui en fait un patronyme héréditaire. Que ce nom ait été porté tant par des Juifs que par des musulmans illustre la profonde intégration linguistique des communautés juives dans le monde arabe, où l'arabe dialectal fut, des siècles durant, la langue du quotidien et du métier [Judeo-Arabic Literature in Tunisia, Algeria, and Morocco, 2007].
C'est au tournant des XIVe et XVe siècles que les premières figures nominalement identifiées de la lignée émergent des sources, et toujours en lien avec le grand traumatisme de l'histoire séfarade : les persécutions de 1391 en Espagne. La tradition rapportée par les répertoires onomastiques fait état d'un rabbin de ce nom établi dans le Constantinois après avoir fui la péninsule Ibérique. Maïmoun Nadjar, rabbin à Constantine dans la première moitié du XVe siècle, avait fui l'Espagne après les persécutions de 1391.
Cette mention est précieuse à plus d'un titre. Elle inscrit la lignée Nadjar dans le grand mouvement migratoire qui, à la suite des massacres de 1391 puis de l'expulsion de 1492, conduisit des milliers de Juifs ibériques à traverser la Méditerranée pour trouver refuge dans les villes du Maghreb. Constantine, métropole de l'est algérien, fut l'un des foyers majeurs de cet accueil, et la présence d'un rabbin Nadjar parmi les exilés suggère que la famille comptait déjà, à cette date ancienne, des hommes de savoir et d'autorité spirituelle.
À la même époque, dans les îles Baléares, une autre figure de ce nom est attestée dans la correspondance rabbinique. À Majorque vivait au XVe siècle Rabbi Mardochée Nadjar, correspondant de Simon ben Tsemah Duran. Or Simon ben Tsemah Duran (le Rachbats), lui-même réfugié de Majorque à Alger après 1391, fut l'un des plus grands décisionnaires de son temps et le fondateur d'une dynastie rabbinique algéroise. Qu'un Nadjar figure parmi ses correspondants confirme l'insertion de la lignée dans les réseaux savants séfarades de la Méditerranée occidentale, de part et d'autre du détroit.
La concordance de ces deux mentions — un Nadjar rabbin à Constantine, un autre en relation épistolaire avec Duran depuis Majorque — dessine, à défaut d'une filiation prouvée, un faisceau d'indices cohérent. Elle laisse entrevoir une famille ibérique de tradition lettrée, dispersée par la tourmente de 1391, et reconstituant ses branches sur les rives africaines comme dans les derniers bastions insulaires de la judéité catalane. La prudence historique impose de ne pas relier ces personnages par une généalogie continue ; mais l'intersection de la tradition onomastique et des sources rabbiniques rend hautement vraisemblable l'ancienneté méridionale et savante de la lignée [Histoire des Juifs en Afrique du Nord, 1985].
Si la racine du nom est maghrébine et la première figure historique ibérique, c'est dans le Constantinois algérien que la lignée Nadjar trouve son ancrage le plus durable et le mieux documenté. La notice onomastique de référence atteste la famille dans les communautés d'Algérie, et singulièrement dans le Constantinois [Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936]. Constantine, avec ses quartiers juifs anciens accrochés au rocher, fut l'une des plus importantes communautés juives d'Algérie, riche d'une vie religieuse intense et d'une tradition d'érudition continue.
L'implantation d'un rabbin Nadjar à Constantine dès la première moitié du XVe siècle, évoquée au chapitre précédent, fait de cette ville le point d'ancrage le plus précoce de la lignée en terre algérienne. Au fil des siècles, la famille s'y maintient et s'y ramifie, comme l'indique la persistance du patronyme dans les registres et catalogues régionaux. La forme dérivée Nedjari, rattachée par les sources au département d'Alger, montre que les branches de la famille essaimèrent au-delà du seul Constantinois, vers l'Algérois et probablement l'Oranais [origine du nom, recensement régional].
L'histoire de la communauté de Constantine, et avec elle des familles qui la composaient, fut profondément marquée par la conquête française de 1830 et le décret Crémieux de 1870, qui accorda collectivement la citoyenneté française aux Juifs d'Algérie. Cette mutation juridique transforma les conditions de vie, d'éducation et d'identité des Nadjar comme de l'ensemble de la judéité algérienne, les faisant passer du statut de sujets protégés à celui de citoyens [Histoire des Juifs en Afrique du Nord, 1985]. La graphie même du nom — figée sous la forme « Nadjar » par l'état civil français, là où l'arabe et l'hébreu admettaient de multiples transcriptions — porte la trace de cette francisation administrative.
L'une des caractéristiques majeures du patronyme Nadjar est sa pluralité graphique, fidèlement consignée par les onomasticiens. Le dictionnaire d'Eisenbeth en recense neuf variantes [Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936], reflet de la circulation d'un nom unique à travers plusieurs systèmes d'écriture et plusieurs aires nationales.
Du côté maghrébin et levantin, les formes Najjar, Al Najjar et El Najjar conservent l'article arabe et la géminée d'origine ; avec le même sens, on relève Najjar, Al Najjar, El Najjar, Nagar, Naggiar et Nedjar. La forme Naggiar trahit une transcription italianisante, témoin du passage de branches de la famille par les ports italiens ou par Livourne, plaque tournante du commerce séfarade. Les formes Nagar et Nedjar, plus dépouillées, relèvent de transcriptions simplifiées propres à l'Algérie française.
À ces variantes principales s'ajoutent les dérivés à suffixe : Nadjari, Najjari et Nedjari. Le suffixe -i, de valeur ethnique ou patronymique en arabe, signale « celui de la famille Nadjar » ou « le fils du menuisier ». La répartition géographique de ces dérivés n'est pas indifférente : la forme Nedjari, on l'a vu, s'attache au département d'Alger, tandis que les formes en Najar-/Nedjar- se rencontrent largement en Tunisie, où le corpus généalogique local les range explicitement sous le même étymon que l'algérien Nadjar [répertoire onomastique tunisien]. Paul Sebag, dans son étude sur les noms des Juifs de Tunisie, range ce type de formation parmi les noms de métiers d'origine arabe les plus solidement attestés [Les noms des Juifs de Tunisie, 2002].
Cette dispersion graphique et géographique ne fragmente pas la lignée : elle en révèle l'amplitude. Un même nom, né d'un même métier, se décline d'Alger à Tunis, de Majorque à Livourne, selon les langues et les administrations qui l'ont enregistré. L'onomastique permet ainsi de reconstituer, à travers la seule étude des graphies, la carte d'une diaspora [Une histoire de familles, 1999] [Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord, 2003].
Aux temps modernes, la lignée Nadjar partage le destin de la judéité algérienne, communauté à la fois profondément enracinée et exposée aux soubresauts de l'histoire. La tradition familiale et communautaire conserve la mémoire d'hommes liés au service de la synagogue, au commerce et à l'artisanat — la fidélité au métier d'origine, le travail du bois, ayant pu se perpétuer chez certaines branches bien après que le nom en eut figé le souvenir.
Le XXe siècle apporta son lot d'épreuves. Sous le régime de Vichy, l'abrogation du décret Crémieux en octobre 1940 priva brutalement les Juifs d'Algérie de la citoyenneté française dont ils jouissaient depuis soixante-dix ans, les soumettant au statut des Juifs et à toute une législation d'exclusion [Les Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy, 1983]. Les Nadjar de Constantine et d'Alger subirent, comme l'ensemble de leur communauté, l'expulsion des écoles, l'exclusion des professions et l'humiliation institutionnelle, avant que le débarquement allié de novembre 1942 et le rétablissement progressif des droits ne mettent fin à cette parenthèse [Les Juifs d'Afrique du Nord sous Vichy, 1983].
L'indépendance de l'Algérie, en 1962, marqua le terme de la présence juive multiséculaire dans le pays. La quasi-totalité de la communauté, citoyenne française, quitta l'Algérie pour la métropole, et dans une moindre mesure pour Israël. Les Nadjar suivirent ce mouvement, transplantant en France — à Marseille, Paris, Lyon — la mémoire d'une lignée constantinoise, et perpétuant sous d'autres cieux les traditions reçues. Cette migration récente prolonge, par une étrange symétrie, l'exil ibérique de 1391 qui avait jadis conduit un Maïmoun Nadjar de l'Espagne vers Constantine : une lignée née de l'exil, deux fois reconduite à l'exil [La Saga des Juifs d'Afrique du Nord, 2014].
Là où les archives manquent pour suivre nominalement chaque branche au fil de ces déplacements, la tradition orale et la mémoire familiale prennent le relais. Elles confirment, nuancent ou complètent l'archive, et c'est de leur dialogue — intersection de la mémoire et de l'histoire — que naît le portrait le plus juste de la lignée à l'époque contemporaine.
L'histoire du nom Nadjar est celle d'une racine simple et d'un destin ample. Née d'un métier — le travail du bois, najjâr, « menuisier » [Les Noms des Juifs du Maroc, 1978] —, la lignée a porté ce nom artisanal jusque dans les plus hautes sphères de l'érudition rabbinique, avec des figures comme Maïmoun Nadjar à Constantine et Mardochée Nadjar à Majorque, témoins de l'âge séfarade médiéval et de la tourmente de 1391. De l'Espagne aux Baléares, des Baléares au Constantinois, du Constantinois à la France contemporaine, le nom a voyagé en se transcrivant de neuf manières au moins [Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, 1936], chaque graphie marquant une étape de la diaspora.
Cette lignée illustre, en miniature, l'histoire entière des Juifs d'Afrique du Nord : une intégration linguistique profonde dans le monde arabe, une tradition d'études jamais démentie, une résilience face aux persécutions répétées, et une capacité constante à reconstruire l'enracinement après l'exil. Le « menuisier » donna son nom à des rabbins ; l'exilé d'Espagne devint notable de Constantine ; le citoyen de 1870, déchu en 1940, se releva en 1943 puis recommença sa vie en France après 1962.
Ce que l'archive établit fermement — l'étymon, les variantes, l'ancrage constantinois, les figures médiévales —, la mémoire familiale le prolonge là où les documents se taisent. Le Grand Livre des Nadjar n'est donc pas le récit clos d'un passé révolu, mais le registre ouvert d'une lignée qui, du bois équarri par l'ancêtre menuisier, a fait la charpente d'une longue fidélité.