Le patronyme Belifante — plus fréquemment attesté dans les archives sous la graphie Belinfante — appartient au vaste corpus des noms séfarades issus de la péninsule Ibérique, dispersés à travers la Méditerranée et l'Europe du Nord-Ouest à la suite des expulsions et des conversions forcées de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Il figure parmi les noms recensés dans les répertoires de patronymes séfarades [List of Sephardic Jewish surnames — Wikipédia], catégorie qui rassemble les familles dont l'origine hispano-portugaise est établie ou probable.
La notice fondatrice attachée à cette lignée en fait les descendants de Joseph Cohen Belifante, qui fuit le Portugal pour la Turquie en 1526. Cette date situe l'événement dans le sillage immédiat du décret d'expulsion des juifs du Portugal (1496-1497) et de la conversion forcée qui s'ensuivit, laquelle transforma des communautés entières en « nouveaux-chrétiens » ou cristãos-novos. La fuite d'un Belifante vers l'Empire ottoman en 1526 correspond exactement au mouvement migratoire massif que connut la diaspora séfarade durant ce premier tiers du XVIe siècle, l'Empire ottoman offrant alors aux exilés une terre d'accueil relativement tolérante [Joseph Pérez, History of a Tragedy ].
L'ambition de ce Grand Livre est double. Il s'agit d'une part de restituer le cadre historique établi — l'expulsion ibérique, la diaspora, les foyers d'accueil ottoman et nord-européen — au sein duquel s'inscrit la trajectoire des Belifante. Il s'agit d'autre part de distinguer scrupuleusement ce que l'archive confirme de ce que la tradition familiale transmet. Le composant Cohen du nom, notamment, ouvre une piste symbolique essentielle : il rattache la lignée à la caste sacerdotale d'Israël, les kohanim, descendants supposés d'Aaron. Nous verrons que cette dimension, tenue pour une donnée de mémoire, résonne avec l'histoire intellectuelle du judaïsme séfarade et, plus tard, avec la pensée juive moderne.
Comprendre les Belifante suppose de revenir à la catastrophe fondatrice de la Sépharade moderne. En 1492, les Rois Catholiques Ferdinand et Isabelle promulguent le décret de l'Alhambra, ordonnant l'expulsion des juifs de Castille et d'Aragon [Joseph Pérez, History of a Tragedy: The Expulsion of the Jews from Spain, 2007]. Des dizaines de milliers de juifs prennent alors le chemin de l'exil, une part importante se réfugiant dans le Portugal voisin, où ils espèrent trouver un asile durable.
Cet asile fut de courte durée. Dès 1496-1497, le roi Manuel Ier de Portugal, sous la pression matrimoniale de la couronne espagnole, décrète à son tour l'expulsion, puis organise une conversion forcée qui vise à retenir de force cette population précieuse pour l'économie du royaume. Se constitue ainsi la masse des cristãos-novos, ces convertis dont beaucoup demeurent secrètement fidèles au judaïsme — les crypto-juifs — et qui subiront la surveillance croissante de l'Inquisition, établie au Portugal en 1536. C'est de ce vivier que sortiront, au fil des générations, les grandes familles de la diaspora séfarade-portugaise, dont les Belifante [Guilherme d'Oliveira Martins, A Diáspora Sefardita: De Espanha e Portugal ao Novo Mundo, 2015].
La diaspora qui en résulte est double dans ses orientations. Une première vague se dirige vers le bassin oriental de la Méditerranée — l'Empire ottoman, l'Afrique du Nord, l'Italie — où l'accueil est le plus précoce. Une seconde vague, plus tardive et souvent composée de nouveaux-chrétiens fuyant l'Inquisition, gagnera l'Europe du Nord-Ouest, en particulier Amsterdam et Hambourg, à partir de la fin du XVIe siècle [Guilherme d'Oliveira Martins, A Diáspora Sefardita, 2015]. La lignée Belifante paraît, selon les indices disponibles, avoir emprunté successivement ces deux voies : d'abord l'Orient ottoman, ensuite — pour une partie de ses branches — les Provinces-Unies.
L'expérience de l'exil forgea une culture séfarade spécifique : mémoire vive de l'Espagne perdue, conservation du judéo-espagnol (le ladino), sentiment aristocratique d'une lignée « pure » et savante, et attachement à la tradition rabbinique ibérique. Ce terreau explique la survivance des patronymes composés, où un nom d'origine — ici
Le patronyme se présente sous plusieurs formes concurrentes : Belifante, Belinfante, plus rarement Belmonte ou d'autres variantes voisines qui ne doivent pas être confondues. La graphie Belinfante est de loin la mieux documentée dans les archives des communautés portugaises d'Amsterdam et de La Haye ; Belifante en constitue vraisemblablement une variante par chute du n, phénomène courant dans la transmission orale et notariale des noms séfarades.
L'étymologie la plus communément admise rattache le nom à une expression romane signifiant « bel enfant » (bel infante, bello infante), soit un surnom laudatif ou affectueux devenu patronyme. Cette hypothèse, séduisante par sa transparence, relève toutefois du domaine du probable plutôt que de l'établi : les noms séfarades composés obéissent à des logiques variées — toponymiques, professionnelles, laudatives — et l'absence d'attestation médiévale documentée de la forme oblige à la prudence. On la retiendra donc comme une lecture vraisemblable, non comme une certitude philologique.
Le second élément du nom, Cohen, est en revanche d'une signification transparente et lourde de conséquences. Il désigne l'appartenance présumée à la classe sacerdotale, les kohanim, descendants d'Aaron, frère de Moïse. Dans la tradition, cette filiation confère des prérogatives rituelles particulières et un sentiment de continuité avec le Temple de Jérusalem. L'association d'un nom d'origine ibérique et d'un titre sacerdotal — Cohen Belinfante — dessine ainsi le profil d'une famille se percevant à la fois comme héritière de la Sépharade et comme dépositaire d'une dignité religieuse ancienne. C'est ici que la mémoire (le titre transmis de Cohen) et l'histoire documentaire (l'attestation du patronyme dans les registres) se répondent, sans que l'archive puisse jamais valider la généalogie sacerdotale elle-même, matière de foi et de tradition.
Le pivot de la mémoire familiale est Joseph Cohen Belifante, présenté comme celui qui, en 1526, quitte le Portugal pour la Turquie ottomane. Cette figure fondatrice condense l'expérience collective de toute une génération séfarade. La date de 1526 est cohérente avec le contexte : elle précède de dix ans l'installation officielle de l'Inquisition portugaise (1536), à un moment où la pression sur les nouveaux-chrétiens s'intensifiait déjà et où de nombreux crypto-juifs cherchaient à rejoindre des terres où ils pourraient revenir ouvertement au judaïsme.
L'Empire ottoman fut, de fait, la destination privilégiée de ces exilés. Les sultans, en particulier Bayezid II puis Soliman le Magnifique, accueillirent les juifs ibériques pour leurs compétences commerciales, médicales et diplomatiques. Salonique, Constantinople, Izmir et Andrinople devinrent de grands foyers séfarades où le ladino se maintint durant des siècles. L'intégration progressive de ces communautés dans le tissu impérial — jusqu'à un véritable sentiment de citoyenneté ottomane à l'époque moderne — a été finement analysée par la recherche récente [Julia Phillips Cohen, Becoming Ottomans. Sephardi Jews and Imperial Citizenship in the Modern Era, 2014]. La trajectoire attribuée à Joseph Cohen Belifante s'inscrit exactement dans ce cadre.
Il convient toutefois de marquer une réserve épistémique. Le récit de la fuite de 1526 relève, en l'état du corpus vérifié dont nous disposons, de la mémoire transmise : c'est une tradition généalogique cohérente avec l'histoire, mais que nous ne pouvons adosser à un acte d'archive nominatif dans le cadre du présent ouvrage. Nous la présentons donc comme un récit fondateur vraisemblable — « selon la tradition familiale » — dont la valeur est autant identitaire qu'historique. Ce statut n'ôte rien à sa portée : les généalogies séfarades reposent fréquemment sur une chaîne de transmission orale et communautaire dont la fiabilité, sans être absolue, s'ancre dans une continuité réelle des lignages.
Si le récit fondateur oriente la lignée vers l'Orient ottoman, la postérité la mieux documentée du nom Belinfante se situe dans les Provinces-Unies, où prospéra à partir du XVIIe siècle l'une des plus brillantes communautés séfarades d'Europe. Amsterdam, surnommée la « Jérusalem du Nord », accueillit des nouveaux-chrétiens portugais qui y refondèrent ouvertement une vie juive, dotée de synagogues, d'imprimeries hébraïques et d'institutions savantes [Guilherme d'Oliveira Martins, A Diáspora Sefardita, 2015].
C'est dans ce milieu que le nom Belinfante s'illustra durablement, notamment dans les métiers de l'imprimerie, de la librairie et de la presse — activités emblématiques de l'élite séfarade néerlandaise, à la croisée de la culture juive et des Lumières hollandaises. La famille Belinfante compta ainsi des imprimeurs et éditeurs qui contribuèrent à la vie intellectuelle des Pays-Bas, la transmission du nom se prolongeant jusqu'à l'époque contemporaine. On soulignera avec prudence, faute de pouvoir ici confronter chaque génération à son acte notarial, que la continuité entre la souche ottomane de 1526 et les branches néerlandaises relève du probable : elle est plausible au regard des circulations séfarades entre Levant et Europe du Nord, mais la démonstration généalogique complète exigerait un dépouillement d'archives dépassant le cadre du présent volume.
Ce chapitre illustre une caractéristique essentielle de la diaspora séfarade : la ramification. Une même souche patronymique peut se déployer simultanément à Salonique, à Amsterdam, à Livourne ou en Afrique du Nord, chaque branche adoptant les couleurs de son milieu d'accueil tout en conservant la mémoire de l'origine ibérique commune. Le nom Belifante/Belinfante en offre un cas exemplaire, entre Orient ottoman et Occident néerlandais.
Le composant Cohen du patronyme invite à une méditation sur la vocation intellectuelle et religieuse que ce titre porte en lui. Sans prétendre établir un lien généalogique direct — ce serait une conjecture indue —, il est légitime, dans une perspective encyclopédique et thématique, de situer la famille dans l'horizon de la grande tradition savante que le nom Cohen a irriguée à travers l'histoire juive.
Cette tradition est d'abord celle de la mystique et de l'herméneutique. La Sépharade fut le berceau de la Kabbale, cette « réception » de la sagesse ésotérique dont Joseph Dan a proposé une synthèse magistrale [Joseph Dan, Kabbalah: A Very Short Introduction, 2006]. Parmi les figures majeures de cette pensée, le kabbaliste castillan Joseph Gikatilla développa une herméneutique du langage et des noms divins d'une profondeur singulière [Elke Morlok, Rabbi Joseph Gikatilla's Hermeneutics, 2011]. Cet arrière-plan éclaire le rapport que les familles sacerdotales séfarades entretenaient avec le texte, la lettre et le nom — rapport dont le patronyme composé lui-même est comme un écho.
Cette tradition est ensuite celle de la philosophie juive moderne. Le nom Cohen évoque inévitablement Hermann Cohen, fondateur de l'École de Marbourg, dont l'œuvre majeure, Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, entreprit de refonder le judaïsme comme religion de la raison [Hermann Cohen, Religion de la raison tirée des sources du judaïsme, 1994] [Hermann Cohen, Religion of Reason out of the Sources of Judaism, 1972]. Le débat qui l'opposa à Franz Rosenzweig, minutieusement reconstitué par Myriam Bienenstock, marque un tournant de la pensée juive allemande du XXe siècle [Myriam Bienenstock, Cohen face à Rosenzweig : débat sur la pensée allemande, 2009]. Nous précisons expressément qu'aucun lien de parenté entre ce philosophe et la lignée Belifante n'est ici affirmé : il s'agit d'inscrire le motif Cohen dans son plein rayonnement culturel, comme horizon symbolique et non comme filiation. Ce chapitre est donc explicitement
La destinée des lignées séfarades ne saurait se réduire à deux pôles. Au-delà d'Amsterdam et de Constantinople, la Sépharade essaima dans une constellation de communautés méditerranéennes dont l'histoire, désormais bien établie par la recherche, forme l'arrière-plan nécessaire à toute généalogie du monde séfarade — celle des Belifante comprise.
L'Afrique du Nord, en particulier, fut un espace majeur de recomposition juive. En Tunisie, en Algérie et au Maroc, les communautés développèrent une riche littérature judéo-arabe, dont Joseph Chetrit a dressé le tableau [Joseph Chetrit, Judeo-Arabic Literature in Tunisia, Algeria, and Morocco, 2007]. À Sousse, l'histoire d'un siècle de vie juive — de l'orientalité à l'occidentalisation — a été retracée dans le détail par Claire Rubinstein-Cohen [Claire Rubinstein-Cohen, Portrait de la communauté juive de Sousse (Tunisie), 2011]. Ces travaux montrent la plasticité des identités juives méditerranéennes, tiraillées entre héritage oriental et influence européenne.
L'histoire intellectuelle du judaïsme de cette époque comporte aussi ses figures rabbiniques marquantes hors du monde séfarade proprement dit, tel Yom-Tov Lipmann Heller, rabbin du XVIIe siècle dont le portrait éclaire les dynamiques du savoir juif européen [Joseph M. Davis, Yom-Tov Lipmann Heller: Portrait of a Seventeenth-Century Rabbi, 2004]. Ces jalons rappellent que la diaspora séfarade s'insère dans un monde juif plus vaste, en dialogue constant entre traditions ashkénaze, séfarade et orientale.
Pour la lignée Belifante, cette pluralité signifie que le nom a pu connaître, au fil des siècles, des trajectoires que l'archive n'a pas toutes conservées. Le présent chapitre ne prétend pas rattacher nommément la famille à ces foyers nord-africains ; il en restitue le cadre établi, afin que le lecteur mesure l'ampleur du monde dans lequel une lignée séfarade circule, se transforme et se perpétue.
Au terme de ce parcours, la lignée Belifante apparaît comme un cas exemplaire de la condition séfarade. Née, selon la notice fondatrice, de la fuite de Joseph Cohen Belifante hors du Portugal vers l'Empire ottoman en 1526, elle condense en un nom l'expérience de l'expulsion, de l'exil et de la reconstruction. Ce point d'origine, cohérent avec le contexte historique de la persécution des nouveaux-chrétiens portugais [Joseph Pérez, History of a Tragedy, 2007], relève cependant de la mémoire transmise autant que de l'archive : nous l'avons présenté avec la réserve qui convient.
Autour de ce noyau, le Grand Livre a déployé les cercles concentriques du monde séfarade : la matrice ibérique de l'expulsion, la voie ottomane de l'accueil [Julia Phillips Cohen, Becoming Ottomans, 2014], la ramification néerlandaise autour d'Amsterdam et de La Haye, et l'horizon plus large des diasporas méditerranéennes et nord-africaines [Guilherme d'Oliveira Martins, A Diáspora Sefardita, 2015]. Le motif Cohen, enfin, a permis d'inscrire la lignée dans la double tradition du sacerdoce et du savoir — de la Kabbale castillane [Joseph Dan, Kabbalah, 2006] à la philosophie de la raison [Myriam Bienenstock, 2009] — sans jamais confondre horizon symbolique et filiation avérée.
Ce qui demeure, au-delà des incertitudes documentaires, c'est la vérité d'une continuité : celle d'un nom qui, de Lisbonne à Constantinople et d'Amsterdam au bassin méditerranéen, a porté la mémoire d'une origine et la fidélité d'une identité. Le présent ouvrage aura rempli son office s'il a su, sans jamais inventer, distinguer la mémoire de l'histoire, et rendre à la lignée Belifante la place qui lui revient dans la grande épopée séfarade. Les recherches futures, appuyées sur le dépouillement des registres communautaires ottomans et néerlandais, pourront confirmer, nuancer ou enrichir ce tableau.