Valmadonna Trust Library
क्षेत्र : Londres, Royaume-Uni
रजिस्टर इतिहास · जमाकर्ता, मालिक नहीं
14 सितंबर 2026 को प्रकाशित
हिब्रू किताबों और पांडुलिपियों का सबसे सुंदर निजी संग्रह (Jack Lunzer), 2017 में NLI द्वारा प्राप्त।
Introduction
Il existe des bibliothèques qui racontent une discipline, d'autres qui racontent un goût. La Valmadonna Trust Library, elle, raconte un peuple. Réunie sur plus d'un demi-siècle par un négociant en diamants industriels installé à Londres, Jack V. Lunzer (1924–2016), elle s'est imposée comme la plus importante collection privée de livres et de manuscrits hébraïques jamais constituée. Les décomptes varient selon les moments et selon qui les publie : plus de onze mille imprimés et environ trois cents manuscrits dans les inventaires de vente, quelque treize mille pièces dans les recensements les plus larges, « plus de dix mille œuvres » dans le communiqué qui annonça son entrée à Jérusalem. Ces écarts ne sont pas des négligences : ils disent qu'une bibliothèque vivante n'a jamais de contour définitif, que des lots entrent et sortent, que l'on compte tantôt les titres, tantôt les volumes, tantôt les feuilles volantes. Ce livre les énonce plutôt que de choisir arbitrairement le plus flatteur.
L'itinéraire retracé ici n'est pas seulement celui d'un homme et de sa passion. Il épouse les contours de la diaspora elle-même et de la circulation de l'écrit hébraïque : l'Angleterre d'avant l'expulsion de 1290, les ateliers vénitiens de la Renaissance, les presses ibériques de la veille de l'expulsion, les communautés d'Italie, de Salonique, de Constantinople, de Prague, de Lublin et de Cracovie, mais aussi — et c'est l'un des versants les moins connus de la collection — les lithographies de Bagdad, les imprimés judéo-arabes de Bombay et de Calcutta, les périodiques de Shanghai, les liturgies d'Aden et de Cochin. De la Bible copiée à la main en Angleterre en 1189 aux feuilles volantes du vingtième siècle, la Valmadonna dessine une carte complète de la diffusion du livre juif.
La présente version du Grand Livre intègre deux versements. Le premier éclaire le versant oriental de la collection : le second volume du Sefer Zivhei Tsedek du hakham Abdallah Somekh, grande autorité rabbinique de la Bagdad du dix-neuvième siècle, dont un exemplaire ayant appartenu à la Valmadonna Trust est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque nationale d'Israël [Sefer Zivhei Tsedek, ouvrage halakhique de référence du grand rabbin de Bagdad Abdallah Somekh]. Cette entrée modeste, un manuel de lois alimentaires imprimé dans une ville lointaine, dit mieux que bien des incunables ce que Lunzer cherchait : non pas une galerie de chefs-d'œuvre, mais le trajet complet d'une culture écrite, jusque dans ses provinces les plus éloignées.
Le second versement porte sur le dénouement de l'histoire : la notice consacrée à l'entrée de la collection dans les fonds de la Bibliothèque nationale d'Israël, qui rappelle les ordres de grandeur — plus de onze mille imprimés, environ trois cents manuscrits, douze pièces majeures vendues 14,9 millions de dollars en décembre 2015, dont le Talmud de Bomberg à 9,3 millions — et situe l'acquisition du reste, quelque treize mille pièces, en décembre 2016, conjointement avec les collectionneurs David et Jemima Jeselsohn, par une transaction privée organisée par Sotheby's [La Valmadonna Trust Library, plus grande collection privée de livres hébraïques, rejoint la Bibliothèque nationale d'Israël]. Cette précision de calendrier — décembre 2016 pour la transaction, janvier 2017 pour l'annonce publique — a son poids : elle place la cession dans les jours mêmes de la mort du collectionneur, et sera discutée au dernier chapitre.
Il s'agit donc d'une histoire à la fois intime — celle d'un amateur érudit dont la vie fut une aventure — et collective — celle d'un peuple et de ses livres, jusqu'à leur arrivée à Jérusalem.
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Chapitre 1 : D'Anvers à Londres — le diamantaire, sa femme et les premiers livres
À l'origine de la Valmadonna Trust Library se tient une figure singulière, dont la biographie déborde de beaucoup les cercles de la bibliophilie. Jack Valmadonna Lunzer naquit en 1924 à Anvers, où son père britannique travaillait comme négociant en diamants pour De Beers. La ville était alors l'une des capitales mondiales du négoce diamantaire, et c'est dans ce milieu que le jeune Jack apprit, dès l'enfance, les vertus de l'œil exercé et de la patience commerciale. Sa famille portait une tradition intellectuelle et communautaire digne de remarque : il était l'arrière-petit-fils du savant Eliezer Liepman Philip Prins (1835–1915), et son grand-père Julius fut président fondateur d'une synagogue londonienne — la notice de référence indique l'Adath Yisroel Synagogue, tandis que d'autres relations le rattachent à la United Synagogue ; la première attribution paraît la mieux étayée, et l'incertitude mérite d'être signalée plutôt que lissée.
La Seconde Guerre mondiale vint bousculer ce destin bourgeois. Lunzer participa à l'effort de guerre britannique en contribuant à la construction de chasseurs Spitfire, l'avion emblématique de la Royal Air Force. Après-guerre, il s'engagea dans le commerce des diamants industriels à Londres, domaine dans lequel il allait s'imposer comme une figure internationale : par sa société IDC Ltd., il fut reconnu comme un acteur de premier plan du secteur des diamants et abrasifs industriels. Sa trajectoire africaine fut particulièrement intense — il œuvra à contester le monopole de De Beers sur le continent, noua des relations étroites avec de nombreux dirigeants africains qu'il appelait ses « frères », et servit comme consul honoraire de la République de Guinée auprès du Royaume-Uni, recevant à l'occasion des diplomates africains à son domicile. Il fut même convoqué à la Maison-Blanche par le président Ronald Reagan, qui sollicitait son avis sur certaines situations d'Afrique de l'Ouest.
Ce détail biographique n'est pas anecdotique pour l'histoire de la bibliothèque. Le commerce du diamant industriel a ses lois propres : on y achète des lots que personne d'autre ne sait évaluer, on y patiente des années pour une pierre, on y sait qu'un objet médiocre acquis trop vite coûte plus cher qu'un objet excellent attendu longtemps. Toute la méthode bibliophilique de Lunzer procède de cette école. Il ne collectionnait pas comme un lettré qui aurait fait fortune ; il collectionnait comme un marchand de pierres qui aurait lu.
La bibliothèque, elle, ne commença pas par un coup d'éclat mais par un héritage discret. Jack Lunzer avait épousé Ruth, issue d'une famille juive d'Italie, pays où il passa beaucoup de temps dans sa jeunesse ; c'est un petit ensemble de livres hébraïques reçu de son beau-père qui forma le noyau initial de la collection, transporté à Londres par le couple. De là partit une pratique méthodique : fréquenter les ventes, suivre les catalogues, repérer les successions, se faire connaître des libraires spécialisés de Londres, d'Amsterdam, de Jérusalem et de New York. Cinq filles naquirent de ce mariage. La dimension familiale de l'entreprise mérite d'être rappelée, car on a souvent décrit la Valmadonna comme l'œuvre d'un homme seul : elle fut d'abord le prolongement d'une bibliothèque domestique italienne.
Reste le nom, et il faut lui laisser sa place — non pas au seuil du livre, mais ici, une fois les faits posés. Valmadonna est une petite localité proche d'Alessandria, dans le nord-ouest de l'Italie, avec laquelle la famille Lunzer entretenait des attaches anciennes ; Jack en fit son second prénom avant d'en faire l'enseigne de sa bibliothèque. Certains récits, repris jusque dans des hommages posthumes, situent le lieu en Toscane et racontent que Lunzer aurait acquis le titre de propriété du bourg, devenant ainsi « comte de Valmadonna ». La localisation piémontaise est documentée ; l'histoire du titre relève, elle, du récit transmis — plaisant, invérifiable, et significatif de la manière dont un collectionneur devient lui-même une légende. Le glissement toponymique vers la Toscane, lui, s'explique probablement par la sonorité du nom, plus « italienne » à l'oreille anglophone que le Piémont industriel d'Alessandria. Ce prénom insolite deviendrait, en tout cas, la marque de fabrique d'une bibliothèque dont l'étiquette — « exemplaire Valmadonna » — suffit encore aujourd'hui, dans les catalogues d'enchères, à faire monter les prix.
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Chapitre 2 : Westminster, 1956–1980 — la conquête du Talmud de Bomberg
En 1956, Londres célébrait les trois cents ans de la réadmission des Juifs en Angleterre par une exposition au Victoria and Albert Museum. Lunzer, déjà gardien du Valmadonna Trust, s'y rendit et y découvrit qu'un exemplaire complet du Talmud de Babylone imprimé par Daniel Bomberg appartenait à la collection de l'abbaye de Westminster, où il dormait depuis des siècles. Autorisé à l'examiner, il le trouva en état magnifique — un peu poussiéreux — et décida qu'il devait lui appartenir. Ce fut le début d'une poursuite de vingt-quatre ans.
L'objet valait l'obstination. L'œuvre de Daniel Bomberg, imprimeur d'origine anversoise établi à Venise, demeure l'un des sommets de l'histoire du livre juif. Bomberg était chrétien — fait souvent souligné pour son paradoxe —, et c'est pourtant sous sa direction, avec l'aide d'un comité de savants juifs, que furent mises au point les conventions typographiques devenues normes universelles : le texte au centre, Rachi et les Tossafistes en périphérie, une pagination de référence qui s'impose encore aujourd'hui à toute édition talmudique. Ouvrir un volume du Talmud imprimé à Bnei Brak ou à New York en 2020, c'est ouvrir une page dessinée à Venise dans les années 1520. La première édition complète parut entre 1519/20 et 1523, une seconde suivit de 1525 à 1539 ; l'exemplaire dit de Westminster réunit des traités issus des deux tirages. Lunzer, pendant ce temps, avait passé une vingtaine d'années à rassembler des traités isolés pour tenter de reconstituer son propre ensemble Bomberg — effort méritoire qui ne le consola jamais de l'exemplaire complet resté à l'abbaye.
Comment un Talmud vénitien avait-il abouti dans une abbaye anglicane ? Par un chemin qui appartient à l'histoire des controverses religieuses : les hébraïsants chrétiens de la Renaissance, puis les théologiens engagés dans les grands débats matrimoniaux et scripturaires du seizième siècle, avaient besoin de textes rabbiniques. L'ironie de l'affaire — un corpus juif conservé intact pendant des siècles dans une institution chrétienne, précisément parce qu'on y avait cherché des arguments — n'échappait pas à Lunzer, qui aimait la raconter.
L'abbaye refusait, invariablement. Selon le récit devenu classique, son bibliothécaire opposa à Lunzer une formule sans appel : le Talmud faisait partie de l'abbaye elle-même. Le dénouement tint à un hasard de lecture. En avril 1980, revenant d'un déplacement d'affaires en Sierra Leone — voyage qu'il avait, fidèle à son observance du Chabbat, retardé jusqu'à la sortie du jour saint alors que ses collaborateurs rentraient le samedi matin —, il lut dans la presse britannique qu'un exemplaire de la charte de fondation de l'abbaye, datée du 28 décembre 1065, était sur le point d'être vendu à un marchand new-yorkais et que le gouvernement s'efforçait d'empêcher la transaction. Lunzer parvint à acquérir la charte. Le récit transmis veut qu'en se présentant avec elle à Westminster, il ait été accueilli d'un « nous vous attendions, monsieur Lunzer ». En juin 1980, l'échange fut conclu : la charte, assortie de dotations complémentaires, contre le Talmud. Une cérémonie marqua l'événement à l'abbaye, et l'exemplaire devint universellement connu sous le nom de Talmud Valmadonna.
Il faut noter que cette scène — la phrase d'accueil, la réplique du bibliothécaire, la coïncidence du journal lu dans l'avion — nous parvient essentiellement par le collectionneur lui-même, qui la raconta des dizaines de fois, et par ses interlocuteurs journalistiques. L'échange de 1980 est, lui, parfaitement établi. Le reste appartient à ce que l'on peut appeler l'oralité d'un milieu : une histoire vraie racontée par un homme qui savait la raconter, et polie par la répétition. La signaler comme telle n'est pas la mettre en doute ; c'est en respecter le registre.
Cet épisode illustre la méthode Lunzer : la patience du diamantaire, qui sait attendre la pierre rare sans jamais renoncer, alliée à l'ingéniosité du négociant, qui transforme un obstacle en levier. Il scella la réputation d'une collection capable de réunir l'irréunissable. L'histoire, pourtant, comportait une dernière volte-face : le 22 décembre 2015, ce même Talmud fut adjugé chez Sotheby's à New York pour 9,3 millions de dollars — un record mondial pour une pièce de judaïca —, l'enchère étant portée par Stephan Loewentheil pour le 19th Century Rare Book & Photograph Shop ; plusieurs sources de presse ont indiqué que l'acquéreur final était l'homme d'affaires new-yorkais Leon Black, fondateur du fonds Apollo Global Management, information rapportée mais jamais confirmée officiellement. La pièce la plus célèbre de la Valmadonna ne prit donc jamais le chemin de Jérusalem [La Valmadonna Trust Library, plus grande collection privée de livres hébraïques, rejoint la Bibliothèque nationale d'Israël].
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Chapitre 3 : Le Codex Valmadonna I — un livre anglais de 1189
Si le Talmud de Bomberg fut le sommet de la collection imprimée, le manuscrit le plus précieux de la Valmadonna appartient à un tout autre registre : celui de la mémoire juive anglaise médiévale. Il s'agit d'un Pentateuque hébraïque copié en Angleterre en 1189, connu sous le nom de Codex Valmadonna I, auparavant répertorié dans la collection Sassoon sous le numéro 282. Sa singularité est d'ordre historique : c'est le seul manuscrit hébreu daté qui subsiste d'Angleterre avant l'édit d'expulsion promulgué par le roi Édouard Ier en 1290.
La date de 1189 place la copie du volume à la veille immédiate d'une catastrophe. Au printemps 1190, la communauté juive de York périssait dans le massacre de la tour de Clifford, et une tradition tenace — reprise par de nombreux commentateurs, sans que l'archive permette de la trancher — rattache ce codex à cette communauté anéantie. Prudence : le manuscrit est daté et localisé en Angleterre de façon sûre, son attribution précise à York relève de la vraisemblance et non de la démonstration. La charge mémorielle du volume n'en est pas diminuée ; elle tient à ce qu'il relie deux moments tragiques du judaïsme insulaire, les tueries de 1190 et le bannissement de 1290, en ayant traversé l'un et l'autre.
Un objet de cette nature pose une question que la bibliophilie n'aime pas toujours affronter : celle de la survie. Presque tout ce que les Juifs d'Angleterre écrivirent, copièrent et possédèrent avant 1290 a disparu — dispersé, détruit, réutilisé comme parchemin de reliure dans des registres chrétiens, où les paléographes en retrouvent aujourd'hui des fragments. Que ce Pentateuque soit parvenu jusqu'à nous, daté, entier, identifiable, tient de l'accident. Il ne représente pas la production juive anglaise médiévale : il en est le seul témoin daté debout, ce qui est très différent, et c'est précisément pour cela qu'il vaut ce qu'il vaut.
La collection ne se limitait pas à cette pièce. Elle comportait environ trois cents manuscrits, dont un Pentateuque franco-allemand probablement réalisé aux dixième ou onzième siècles, et des documents remontant au cœur du Moyen Âge qui illustrent la diversité des écoles de copistes et des traditions textuelles [La Valmadonna Trust Library, plus grande collection privée de livres hébraïques, rejoint la Bibliothèque nationale d'Israël]. Ces manuscrits documentent les milieux savants juifs de l'Europe d'avant l'imprimerie, là où se forgeaient, dans le travail lent du scribe, les traditions de lecture et de transmission de la Bible et de ses commentaires. Leur présence aux côtés des imprimés de la Renaissance fait de la Valmadonna un instrument privilégié pour saisir à la fois la continuité de la transmission juive et la rupture technique que représenta l'avènement de la typographie hébraïque.
Le Codex Valmadonna I, lui non plus, ne rejoignit pas Jérusalem avec le reste de la bibliothèque : proposé dans la même vacation de décembre 2015 que le Talmud, estimé entre deux et quatre millions de dollars, il fut adjugé 3,6 millions. Les deux joyaux absolus de la collection en furent donc détachés un an avant la cession de l'ensemble — fait qu'il faut énoncer clairement, car il nuance le récit d'une indivisibilité maintenue jusqu'au bout.
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Chapitre 4 : La maison de Londres — anatomie d'une bibliothèque
Ce que fut matériellement la Valmadonna, on le sait par le témoignage de celle qui en fut la bibliothécaire pendant plus de trois décennies. Pauline Malkiel y entra en mai 1982 et décrivit une première impression d'odeur de cuir, puis de rangées de reliures fines rangées sur des étagères de bois ouvertes. Le classement disait la pensée du collectionneur : les villes italiennes du seizième siècle aux noms de légende — Riva di Trento, Sabbioneta, Ferrare —, des espaces réservés aux grands imprimeurs vénitiens — Bomberg, di Gara, Zanetti, chacun chez soi —, un mur entier pour les premières presses méditerranéennes et centre-européennes, Salonique, Constantinople, Prague, Lublin, Cracovie. Ailleurs s'alignaient chronologiquement de vastes séries de petites liturgies selon les rites : italien, espagnol et portugais, romain, ashkénaze, livournais, d'Alep, karaïte, ferrarais, modénais, tunisois, algérois, tripolitain, djerbien, fassi, adénite, cinghalais, bagdadien. Les seules impressions vénitiennes du seizième siècle comptaient près de cinq cents titres. Un ensemble jérusalémite de 1238 pièces commençait en 1841 et incluait le premier siddour imprimé à Jérusalem, sorti en 1842 des presses d'Israel Bak, contraint de quitter Safed après le tremblement de terre de 1837.
Ce plan de rangement est en lui-même une thèse. Une bibliothèque ordonnée par auteurs ou par matières aurait dit : voici les textes juifs. Une bibliothèque ordonnée par villes et par ateliers dit : voici les lieux où les Juifs ont pu imprimer, et voici ce qu'ils y ont imprimé. Le mobilier même de la maison londonienne portait le raisonnement du collectionneur : chaque étagère était une géographie, chaque série chronologique une histoire d'installation, de prospérité, d'interdiction et d'exil.
La force reconnue de la collection résidait dans ses incunables. L'étude bibliographique publiée en 2011 dans le catalogue Treasures of the Valmadonna Trust Library dénombre 51 éditions incunables en 68 exemplaires — chiffre considérable pour une bibliothèque privée. On y trouvait vingt-sept exemplaires porteurs de textes bibliques, dont deux éditions de la Bible hébraïque complète imprimées par Joshua Soncino (Soncino, 1488 ; Naples, 1491–1492), et trois éditions du Pentateuque sorties des presses de la péninsule Ibérique : deux d'Eliezer Alantansi à Híjar, toutes deux sur vélin, et l'exemplaire lisboète d'Eliezer Toledano de 1491, imprimé à moins d'un an de l'expulsion des Juifs du Portugal — pièce que le communiqué de 2017 range encore parmi les points culminants de la collection [La Valmadonna Trust Library, plus grande collection privée de livres hébraïques, rejoint la Bibliothèque nationale d'Israël]. Dès 1996, dans un entretien accordé au Bookdealer, Lunzer soulignait que ce fonds d'incunables italiens et ibériques constituait le point fort de sa bibliothèque et qu'il dépassait largement ce qu'en recensaient les inventaires de référence.
Le collectionneur portait un intérêt particulier au livre de luxe : impressions sur vélin, sur papier bleu — la carta azzurra étudiée par Brad Sabin Hill —, sur papiers colorés, sur soie, à l'encre rouge, de Livourne à la fin du dix-huitième siècle jusqu'à Bombay et Calcutta au milieu du dix-neuvième. S'y ajoutaient des pièces liturgiques d'exception : la Haggadah de Pessah imprimée à Prague en 1556, dont deux exemplaires seulement sont connus ; la Haggadah de Prague de 1590, admirée pour sa mise en page ; un mahzor de Prague sur vélin de 1605–1606 provenant de la synagogue Taz de Lemberg, détruite pendant la Seconde Guerre mondiale ; un siddour ashkénaze imprimé sur parchemin à Venise en 1549. La Bible polyglotte d'Anvers, dite Polyglotte Plantin ou « Bible du Roi », imprimée entre 1568 et 1573 par l'atelier de Christophe Plantin sous les auspices de Philippe II d'Espagne, marquait l'ouverture de Lunzer aux grandes productions de l'érudition biblique chrétienne nourries d'hébreu.
Restent les imprimés éphémères, longtemps dédaignés des grandes institutions : plus de cinq cent cinquante feuilles volantes du seizième au vingtième siècle, proclamations communautaires, textes liturgiques, almanachs, polémiques, annonces, dont une large part venue d'Italie et que le catalogue The Writing on the Wall, publié en 2015, a rendues accessibles à la recherche. Ce goût pour l'éphémère est peut-être le trait le plus moderne du collectionneur : là où la bibliophilie classique cherchait le grand livre, il ramassait l'affiche placardée à la porte d'une synagogue de Mantoue, le calendrier d'une communauté d'Ancône, la circulaire d'une confrérie de charité. Ces feuilles, que personne n'avait songé à conserver, sont devenues la matière première d'une histoire sociale du judaïsme italien.
La méthode d'acquisition, elle, était constante : lorsqu'un exemplaire meilleur que celui déjà possédé apparaissait sur le marché, il était acheté et l'ancien remis en vente. Il ne s'agissait jamais de spéculer mais d'améliorer indéfiniment la qualité d'un ensemble — pratique qui explique aussi, incidemment, pourquoi les décomptes de la collection diffèrent d'une année sur l'autre. Cette bibliothèque n'était pas un coffre-fort : Lunzer l'ouvrait aux chercheurs, et dès 1989 une sélection de manuscrits et de livres anciens fut exposée à la Pierpont Morgan Library de New York, accompagnée d'un catalogue de Brad Sabin Hill tiré à cinq cents exemplaires — première grande sortie publique de la Valmadonna.
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Chapitre 5 : Bagdad, Bombay, Calcutta, Shanghai — l'Orient de la Valmadonna et le *Sefer Zivhei Tsedek*
On a longtemps résumé la Valmadonna à ses incunables italiens et à son Talmud vénitien. C'est oublier la moitié de son originalité. Dans une dépendance au fond du jardin de la maison londonienne étaient rangés les fonds d'Orient et d'Asie : Bagdad, l'Inde, Aden — les collections de Constantinople, de Salonique et d'Izmir ayant été, elles, remontées au dernier étage. Ces rayonnages faisaient de la Valmadonna la première collection privée mondiale pour les imprimés hébraïques et judéo-arabes de Bagdad et d'Inde. Le fonds bagdadien comptait 364 pièces, dont 114 en judéo-arabe ; l'indien réunissait 407 titres de Bombay, 191 de Calcutta, 34 de Poona et 26 de Cochin, auxquels s'ajoutaient des journaux de Shanghai, des lithographies indiennes uniques, des textes en marathi, en malayalam, un drame hindoustani en judéo-ourdou et des œuvres d'auteurs yéménites imprimées pour la première fois en Inde.
Cet ensemble s'était constitué en deux temps. En 1991, Lunzer acheta des raretés de Bombay et de Calcutta à un collectionneur privé de Belgique. Puis, en 1999, le Trust acquit ce qui subsistait des collections indienne et bagdadienne réunies par David Solomon Sassoon (1880–1942), bibliophile né à Bombay dans la grande dynastie marchande bagdadienne, dont la bibliothèque Ohel David fut l'une des plus fameuses du vingtième siècle. L'opération permit d'améliorer les exemplaires existants, d'ajouter des variantes et de faire entrer un ensemble unique de périodiques indiens et de feuilles isolées. En 2004, IDC Publishers microfilma à Fairport le fonds de Bagdad — près de 350 titres, dont les premières lithographies et des ouvrages judéo-arabes non recensés —, puis, à l'été 2006, le fonds indien, soit plus de 730 pièces ; les deux corpus furent présentés par Brad Sabin Hill, ce qui mit à la disposition des chercheurs du monde entier un patrimoine jusque-là inaccessible.
Encore faut-il mesurer ce que représentait l'imprimerie hébraïque de Bagdad. Elle fut l'une des dernières nées d'Orient : une presse lithographique fondée en 1863 par Moses Baruch Mizrahi, qui publia jusqu'en 1870 un journal, Ha-Dover — également appelé Dover Mesharim —, et quelques petits livres, parmi lesquels une édition lithographiée du récit de voyage de Benjamin de Tudèle, l'un des plus longs ouvrages jamais imprimés selon ce procédé en hébreu. Les caractères mobiles suivirent en 1868, introduits par un imprimeur formé à Bombay, puis vinrent d'autres ateliers, dont celui des frères Fetaya. La production bagdadienne est faite pour l'essentiel de petits formats, souvent sans page de titre, à l'imitation du manuscrit, parfois sur papier de couleur — une imprimerie pauvre en moyens et riche en usages. Ces livres n'ont presque jamais été conservés par les grandes bibliothèques d'Occident, qui les jugeaient sans valeur : ils étaient utilitaires, mal reliés, tirés à peu d'exemplaires, et se sont usés entre les mains de ceux qui s'en servaient. Leur rareté d'aujourd'hui est le produit direct de leur banalité d'hier.
C'est dans ce paysage que s'inscrit la pièce versée au corpus : le second volume, חלק ב', du Sefer Zivhei Tsedek, recueil de décisions et de responsa halakhiques du hakham Abdallah — Ovadia Abraham Yosef — Somekh (1813–1889) [Sefer Zivhei Tsedek, ouvrage halakhique de référence du grand rabbin de Bagdad Abdallah Somekh]. Somekh naquit à Bagdad, fils d'Abraham Somekh, lui-même descendant de Nissim Gaon de Kairouan ; aîné d'une fratrie de huit frères et huit sœurs, il étudia auprès de Jacob ben Joseph Harofe. À partir de 1840, il dirigea la yeshiva Midrash Abu Menashe, rebaptisée Midrash Bet Zilkha, qui demeura en activité jusqu'en 1951 et forma des générations de rabbins, de juges, de sacrificateurs rituels et de lettrés pour l'Irak, l'Asie du Sud-Est et l'Extrême-Orient. Il y eut pour élèves Yosef Hayyim, le futur « Ben Ish Hai », entré dans son école à quinze ans et qui le tint pour son maître principal, ainsi que Yaakov Chaim Sofer, auteur du Kaf HaChaim. Somekh mourut dans la nuit du vendredi 13 septembre 1889, pendant une épidémie de choléra, et fut inhumé dans l'enceinte du tombeau attribué à Josué le Grand Prêtre.
Le Zivhei Tsedek porte principalement sur la section Yoré Dea du Choulhan Aroukh — lois alimentaires, abattage rituel, examen des bêtes — et articule la décision théorique à la pratique, en intégrant les usages propres à la communauté juive de Bagdad. Sur la date d'impression, la documentation n'est pas unanime : plusieurs catalogues situent l'édition en deux volumes à Bagdad en 1914, soit un quart de siècle après la mort de l'auteur, tandis que l'étude bibliographique consacrée aux presses bagdadiennes décrit ce compendium juridique en deux parties comme le plus gros livre jamais sorti de ces ateliers et l'attribue à l'imprimeur Hutsin en 1904. Les deux mentions peuvent renvoyer à des tirages successifs ; en l'état, l'honnêteté commande de donner les deux et de n'en trancher aucune. L'essentiel tient ailleurs : l'ouvrage devint le manuel de référence des communautés d'origine bagdadienne jusqu'en Inde et en Extrême-Orient. Or ces communautés sont précisément celles dont la Valmadonna conservait les imprimés — les Sassoon avaient quitté Bagdad pour Bombay, où la maison David Sassoon & Sons fut fondée en 1832, et Elias David Sassoon s'établit à Shanghai dès 1845, à l'ouverture du port au commerce international, donnant naissance à une communauté séfarade d'Irak et d'Inde qui prospérerait sur les rives du Huangpu.
Le lien se referme ainsi : le livre qui réglait l'abattoir de Bombay, de Calcutta ou de Shanghai a suivi les marchands bagdadiens dans leur migration, avant que la bibliothèque d'un diamantaire de Londres n'en recueille un exemplaire et que la Bibliothèque nationale d'Israël, qui en conserve plusieurs, n'y reconnaisse la provenance Valmadonna Trust. Une halakha de Bagdad, un négoce de Bombay, une reliure de Londres, un catalogue de Jérusalem : c'est en miniature l'itinéraire complet que la collection entière prétendait documenter.
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Chapitre 6 : New York, 2009–2015 — l'exposition, les enchères scellées, les douze trésors
Au tournant des années 2000, l'âge avançant, se posa la question de l'avenir de la Valmadonna. Fidèle à sa conception patrimoniale, Lunzer souhaitait que sa collection demeurât un tout indivisible et qu'elle fût confiée à une grande institution capable d'en assurer la conservation et l'accès aux chercheurs. Sa condition allait plus loin encore : l'acquéreur devait s'engager à ne pas démembrer l'ensemble par des reventes ultérieures. Estimée à plus de quarante millions de dollars, la bibliothèque fut confiée à Sotheby's au début de 2009, avec la clause expresse d'une vente en bloc.
En février 2009, elle fut présentée dans son intégralité au public new-yorkais — onze mille pièces exposées ensemble pour la première fois. Pendant dix jours, quelque quatre mille visiteurs par jour se pressèrent dans les galeries de Sotheby's, faisant la queue sur plusieurs pâtés de maisons ; des dizaines de milliers de personnes, savants, collectionneurs, simples curieux, virent alors ce qu'aucune génération n'avait pu contempler d'un seul regard. D'affaire d'initiés, la Valmadonna devenait un événement culturel international. La scénographie elle-même faisait sens : les rayonnages avaient été transportés et remontés, de sorte que le visiteur ne voyait pas des pièces choisies sous vitrine, mais une bibliothèque — c'est-à-dire un raisonnement.
La vente, elle, n'eut pas lieu. Plusieurs institutions manifestèrent leur intérêt, dont la Bibliothèque du Congrès à Washington — Lunzer, qui ne tirait pas personnellement profit du produit de la cession, avait publiquement déclaré que ce serait pour lui une grande joie de la voir entrer dans cette maison. Le prix demandé et les conditions imposées firent obstacle. En décembre 2010, une vacation à enchères scellées fut organisée par Sotheby's ; l'issue en demeura opaque et le dépositaire final restait à trouver. La clause d'indivisibilité, rare dans le marché des collections de cette valeur, traduisait une exigence morale autant que scientifique : la cohérence de l'ensemble valait plus que la somme de ses parties. Mais huit années d'incertitude devaient prouver qu'aucune institution ne pouvait à la fois payer ce prix et accepter cette contrainte.
Le 22 décembre 2015, la stratégie changea. Douze pièces exceptionnelles furent détachées et proposées aux enchères publiques à New York, dans une vacation que la maison de ventes intitula « Partie I » — formule qui annonçait sans ambiguïté d'autres dispersions à venir et fut aussitôt lue par la presse spécialisée comme le démembrement d'une collection contre la volonté de son fondateur. Le produit total atteignit 14,9 millions de dollars, ce qui en fit la vente de judaïca la plus importante jamais organisée [La Valmadonna Trust Library, plus grande collection privée de livres hébraïques, rejoint la Bibliothèque nationale d'Israël]. Le Talmud de Bomberg, estimé cinq à sept millions, atteignit 9,3 millions ; le Codex Valmadonna I, 3,6 millions ; d'autres manuscrits des onzième et douzième siècles figuraient au catalogue. Additionnée aux ventes de judaïca et d'art israélien organisées la même semaine, la session porta le total annuel de la maison, pour ce domaine, à 22,6 millions de dollars.
Ce fut, pour le vieux collectionneur alors âgé de quatre-vingt-onze ans, un succès financier retentissant et le premier accroc à la règle qu'il s'était imposée depuis soixante ans. On ignore ce qu'il en pensa vraiment. Ses proches ont laissé entendre que la décision fut prise dans un contexte de nécessité, et que l'homme qui avait attendu vingt-quatre ans un Talmud n'aurait pas, de lui-même, consenti à s'en séparer. Ce point restera sans réponse documentée ; il vaut mieux l'inscrire ici comme une lacune que le combler par une supposition flatteuse.
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Chapitre 7 : Jérusalem, décembre 2016 – janvier 2017 — l'entrée à la Bibliothèque nationale d'Israël
Jack Lunzer mourut le 18 décembre 2016, à quatre-vingt-douze ans. Le 18 janvier 2017, la Bibliothèque nationale d'Israël annonçait l'acquisition de la Valmadonna Trust Library par vente privée organisée par Sotheby's, conjointement avec les collectionneurs David et Jemima Jeselsohn, spécialistes d'archéologie, de livres et de judaïca. La pièce versée au corpus situe pour sa part la transaction elle-même en décembre 2016 et évalue l'ensemble cédé à quelque treize mille pièces [La Valmadonna Trust Library, plus grande collection privée de livres hébraïques, rejoint la Bibliothèque nationale d'Israël]. La divergence apparente entre les deux dates n'en est pas une : une acquisition de cette ampleur se conclut avant d'être rendue publique, et il faut lire ces deux repères comme les deux temps d'un même événement — l'accord signé dans les dernières semaines de la vie du collectionneur, l'annonce faite un mois après sa mort. Que Lunzer ait su, ou non, avant de mourir, que ses livres partaient pour Jérusalem est une question à laquelle la documentation disponible ne répond pas.
Le montant ne fut pas divulgué. Les chiffres publics diffèrent selon les sources et selon ce que l'on compte : le communiqué de Sotheby's parle de plus de dix mille œuvres retraçant la diffusion de l'imprimerie hébraïque et le rayonnement mondial de la culture juive ; la presse israélienne évoqua quelque huit mille pièces effectivement entrées dans les collections nationales ; la notice versée retient treize mille pour la totalité du fonds cédé. Ces écarts s'expliquent par la nature composite de l'ensemble — un titre en plusieurs volumes, un recueil factice, une liasse de feuilles volantes ne se comptent pas de la même façon — et par le fait qu'une part des pièces ne fut pas retenue par l'institution. David Jeselsohn a déclaré n'avoir conservé pour lui-même qu'une cinquantaine à une soixantaine d'ouvrages parmi ceux que la Bibliothèque n'avait pas sélectionnés.
Ce choix revêt une portée symbolique évidente. Fondée en 1892, la Bibliothèque nationale d'Israël occupe une place unique parmi les grandes bibliothèques du monde : elle est l'institution de la mémoire nationale de l'État d'Israël et du peuple juif dans son ensemble, conserve la plus vaste collection consacrée à la vie juive et à Israël, et compte parmi les fonds de premier plan pour les études islamiques et moyen-orientales. Son directeur, Oren Weinberg, présenta l'acquisition comme une étape de la refondation de l'institution et l'occasion d'ouvrir ces trésors aux chercheurs et au grand public, en Israël et ailleurs. Les volumes devaient rejoindre le nouveau bâtiment conçu par les architectes lauréats du prix Pritzker Herzog & de Meuron, adjacent à la Knesset, dont l'ouverture était alors annoncée pour 2020 et qui ouvrit finalement ses portes au début de la décennie suivante. La collection fait depuis l'objet d'une campagne de numérisation ; ses pièces nourrissent régulièrement les expositions de la maison — ainsi la mégillah des Açores, entrée par la Valmadonna, présentée parmi le plus grand ensemble de rouleaux d'Esther au monde.
L'histoire ne s'arrêta pourtant pas là. Deux cents raretés — deux cent neuf lots exactement — furent extraites de la collection et dispersées par la maison Kestenbaum & Company à New York le 9 novembre 2017, provenant des ouvrages que ni la Bibliothèque nationale ni les Jeselsohn n'avaient souhaité absorber. Les résultats furent notables : un volume mantouan de 1558 en « exemplaire Valmadonna » atteignit 80 000 dollars au marteau, les Divrei HaYamim LeMalkhei Tsarfat de Joseph HaKohen imprimés à Sabbioneta en 1553–1554 en atteignirent 27 000. La presse israélienne s'interrogea alors ouvertement sur l'identité des bénéficiaires de cette vente, sans obtenir de réponse précise. La bibliothèque de bibliographie juive réunie par Lunzer, richissime en travaux sur les incunables hébreux, la typographie, la codicologie, l'art du livre et l'histoire des collections, fut également mise sur le marché — perte moins spectaculaire que celle du Talmud, mais réelle pour la recherche, car cet appareil de travail était le laboratoire du collectionneur.
Le bilan mérite donc d'être énoncé sans complaisance. Le vœu de l'indivisibilité absolue n'a pas été tenu jusqu'au bout : douze pièces majeures en 2015, plus de deux cents en 2017, plus quelques dizaines passées dans une collection privée. Mais l'essentiel — plusieurs milliers de volumes, dont les grands ensembles géographiques qui faisaient la singularité de la Valmadonna, Venise, l'Italie, Prague, Salonique, Jérusalem, Bagdad, l'Inde — est parvenu entier à Jérusalem, dans une institution publique vouée à l'étude et à l'accès. Le rêve initial de Lunzer se réalisait ainsi, ailleurs qu'il ne l'avait d'abord espéré et au prix de quelques concessions. En rejoignant Jérusalem, la collection qui retraçait la dispersion mondiale du livre juif retrouvait un centre.
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Les grandes figures
Jack Valmadonna Lunzer (1924–2016) — Né à Anvers d'un père britannique négociant en diamants pour De Beers, arrière-petit-fils du savant E. L. P. Prins, il contribua pendant la guerre à la construction de chasseurs Spitfire avant de devenir, par sa société IDC Ltd., une figure mondiale du diamant et des abrasifs industriels, consul honoraire de Guinée à Londres et interlocuteur occasionnel de la Maison-Blanche sur les affaires africaines. Gardien du Valmadonna Trust, il bâtit en plus de soixante ans la plus importante bibliothèque hébraïque privée du monde et arracha à l'abbaye de Westminster, en 1980, le Talmud de Bomberg.
Ruth Lunzer, née Zippel (dates inconnues) — Épouse de Jack Lunzer, issue d'une famille juive d'Italie, elle est à l'origine matérielle de la collection : c'est un petit ensemble de livres hébraïques hérité de son père que le couple emporta à Londres et qui constitua le noyau du futur Valmadonna Trust. Les attaches italiennes du ménage expliquent aussi le nom donné à la bibliothèque, emprunté au bourg de Valmadonna, près d'Alessandria. Mère de cinq filles, elle accompagna l'aventure bibliophilique sans en occuper le devant de la scène.
Daniel Bomberg (vers 1483–vers 1549) — Imprimeur d'origine anversoise établi à Venise, chrétien travaillant avec un comité de savants juifs, il publia entre 1519/20 et 1523 la première édition complète du Talmud de Babylone, puis une seconde entre 1525 et 1539, fixant la mise en page — texte central, Rachi et Tossafistes en marge, pagination de référence — restée canonique jusqu'à aujourd'hui. Son atelier donna aussi la première Bible rabbinique. L'exemplaire Valmadonna de son Talmud, vendu 9,3 millions de dollars en 2015, détient le record mondial pour une pièce de judaïca.
Christophe Plantin (vers 1520–1589) — Imprimeur et éditeur d'origine française établi à Anvers, à la tête de l'un des plus grands ateliers typographiques d'Europe. Sa réalisation majeure, la Bible polyglotte d'Anvers dite « Bible du Roi » (1568–1573), commanditée par Philippe II d'Espagne, disposait les textes bibliques en colonnes parallèles dans plusieurs langues et mobilisait les meilleurs hébraïsants de son temps. Un exemplaire figurait parmi les pièces les plus précieuses de la Valmadonna, marquant l'ouverture de Lunzer à l'érudition biblique chrétienne nourrie d'hébreu.
Eliezer Toledano (dates inconnues, actif vers 1489–1492) — Imprimeur hébraïque de Lisbonne, il fit paraître en 1491 une édition du Pentateuque accompagnée du commentaire de Rachi et des haftarot, à moins d'un an de l'expulsion des Juifs du Portugal qui devait anéantir cette typographie naissante. Son atelier compte parmi les plus raffinés de l'imprimerie hébraïque ibérique, tant par le dessin des caractères que par l'encadrement des pages. L'exemplaire conservé par la Valmadonna figure parmi les pièces mises en avant lors de l'entrée de la collection à Jérusalem.
Israel Bak (1797–1874) — Imprimeur né en Galicie, installé d'abord à Safed, où il fonda en 1831 la première presse hébraïque de Terre sainte depuis des siècles, avant que le tremblement de terre de 1837 et les troubles ne le contraignent à gagner Jérusalem. Il y ouvrit en 1841 un atelier d'où sortit, en 1842, le premier siddour imprimé dans la ville. La Valmadonna conservait un ensemble jérusalémite de plus de douze cents pièces s'ouvrant précisément sur cette production, dont l'exemplaire de ce siddour inaugural.
Eliezer Liepman Philip Prins (1835–1915) — Érudit du judaïsme européen du dix-neuvième siècle, arrière-grand-père de Jack Lunzer. Sa descendance, prolongée par Julius Lunzer, ancra la famille dans une tradition d'engagement communautaire et d'étude. Il représente le chaînon qui relie l'érudition juive de l'ère victorienne à la grande bibliothèque du vingtième siècle, et permet de comprendre que le goût de Lunzer pour le livre hébraïque ne fut pas une lubie de marchand fortuné mais l'héritage d'un milieu.
Julius Lunzer (dates inconnues) — Grand-père de Jack Lunzer, président fondateur d'une synagogue londonienne — l'Adath Yisroel Synagogue selon la notice de référence, la United Synagogue selon d'autres relations. Sa figure atteste l'implantation ancienne de la famille dans la vie communautaire juive de Londres, à une génération où les Lunzer passaient du continent à l'Angleterre. Le désaccord des sources sur l'institution qu'il présida est signalé ici faute de pouvoir être tranché.
Abdallah (Ovadia) Somekh (1813–1889) — Hakham, rosh yeshiva et décisionnaire de Bagdad, fils d'Abraham Somekh et descendant de Nissim Gaon, formé auprès de Jacob ben Joseph Harofe. À partir de 1840, il dirigea le Midrash Abu Menashe devenu Bet Zilkha, école qui forma des rabbins pour l'Irak et toute l'Asie jusqu'en 1951. Son Zivhei Tsedek, consacré au Yoré Dea et aux usages bagdadiens, devint le manuel des communautés d'origine irakienne jusqu'en Inde et en Extrême-Orient ; un exemplaire ayant appartenu à la Valmadonna est conservé à Jérusalem. Il mourut lors d'une épidémie de choléra.
Yosef Hayyim de Bagdad, dit le Ben Ish Hai (vers 1833–1909) — Entré à quinze ans au Midrash Bet Zilkha, il y étudia auprès d'Abdallah Somekh, qu'il tint pour son maître principal. Prédicateur d'une puissance restée légendaire, il enseignait le Chabbat après-midi dans la grande synagogue de Bagdad, mêlant halakha, exégèse, morale et kabbale devant des auditoires considérables. Autorité rabbinique de fait de la communauté pendant un demi-siècle, auteur d'une œuvre immense dont le recueil qui lui donna son surnom, il demeure la référence halakhique des judaïsmes d'Irak et de leur diaspora.
Yaakov Chaim Sofer (1870–1939) — Né à Bagdad, formé lui aussi dans l'école d'Abdallah Somekh avant de s'établir à Jérusalem, il est l'auteur du Kaf HaChaim, vaste commentaire du Choulhan Aroukh qui articule la décision légale séfarade aux traditions kabbalistiques. Son œuvre prolonge dans le monde séfarade la méthode reçue de ses maîtres bagdadiens. Sa présence aux côtés du Ben Ish Hai dit assez ce que la yeshiva Bet Zilkha représenta pour le judaïsme oriental du dix-neuvième siècle.
Moses Baruch Mizrahi (dates inconnues, actif vers 1863–1870) — Fondateur en 1863 de la première presse lithographique hébraïque de Bagdad, il y publia jusqu'en 1870 le journal Ha-Dover, également connu sous le titre Dover Mesharim, ainsi que quelques petits ouvrages, dont une édition lithographiée du récit de voyage de Benjamin de Tudèle. Son atelier ouvre l'histoire de l'imprimé hébraïque en Irak, précédant de cinq ans l'introduction des caractères mobiles. La Valmadonna conservait un fonds bagdadien de plus de trois cent soixante pièces où figuraient ces premières lithographies.
David Solomon Sassoon (1880–1942) — Bibliophile né à Bombay, petit-fils du chef de la communauté juive bagdadienne David Sassoon, il consacra sa vie et ses voyages à rassembler manuscrits et imprimés hébraïques, formant la collection Ohel David, l'une des plus célèbres de son siècle. Dès 1914, ses manuscrits étaient tenus pour d'importance majeure par les meilleurs connaisseurs. En 1999, ce qui subsistait de ses fonds indien et bagdadien rejoignit la Valmadonna ; c'est de sa bibliothèque que provenait aussi le Codex Valmadonna I, jadis catalogué Sassoon 282.
Pauline Malkiel (dates inconnues) — Diplômée de l'Université hébraïque puis en bibliothéconomie, elle entra à la Valmadonna Trust Library en mai 1982 et en fut la bibliothécaire pendant plus de trois décennies. Elle catalogua, corrigea et informatisa les notices dans la perspective d'un catalogue général bilingue, accompagna les grandes acquisitions et les campagnes de microfilmage, et laissa sur la bibliothèque un témoignage de première main, seule description intérieure que l'on possède de ces rayonnages londoniens aujourd'hui dispersés.
Brad Sabin Hill (dates inconnues) — Bibliographe de l'hébraïca, conservateur de la collection I. Edward Kiev à l'université George Washington, il fut pendant plus de trente-cinq ans un familier de Lunzer et de sa bibliothèque. On lui doit le catalogue de l'exposition Hebraica (saec. X ad saec. XVI) présentée à la Pierpont Morgan Library en 1989, des études sur l'impression hébraïque sur papier bleu, et les présentations des fonds de Bagdad et d'Inde microfilmés en 2004 et 2006, qui ouvrirent ces corpus à la recherche internationale.
David Jeselsohn (dates inconnues) — Collectionneur d'archéologie, de livres et de judaïca, il acquit avec son épouse Jemima la Valmadonna Trust Library conjointement avec la Bibliothèque nationale d'Israël, par une vente privée conduite par Sotheby's et conclue en décembre 2016, rendue publique le mois suivant. Il a déclaré n'avoir conservé qu'une cinquantaine à une soixantaine d'ouvrages parmi ceux non retenus par l'institution nationale. Son intervention rendit possible une opération qu'aucune institution publique n'avait pu assumer seule pendant huit ans.
Oren Weinberg (dates inconnues) — Directeur général de la Bibliothèque nationale d'Israël au moment de l'acquisition, il inscrivit l'entrée de la Valmadonna dans le projet de refondation de l'institution : nouveau bâtiment signé Herzog & de Meuron près de la Knesset, numérisation massive, ouverture des fonds aux chercheurs et au public en Israël comme à l'étranger. Il présenta l'opération comme une occasion majeure de rendre accessibles des trésors jusque-là enfermés dans une maison particulière de Londres.
Stephan Loewentheil (dates inconnues) — Libraire américain spécialiste du livre rare et de la photographie du dix-neuvième siècle, il porta l'enchère victorieuse du 22 décembre 2015, pour le 19th Century Rare Book & Photograph Shop, sur l'exemplaire Valmadonna du Talmud de Bomberg, adjugé 9,3 millions de dollars, prix record pour une pièce de judaïca. Plusieurs organes de presse ont rapporté que l'acquéreur final était l'homme d'affaires Leon Black, sans confirmation officielle. Son enchère referma le cycle ouvert en 1956 devant les vitrines du Victoria and Albert Museum.
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Conclusion
L'histoire de la Valmadonna Trust Library est celle d'une rencontre entre un homme et la longue mémoire d'un peuple. D'un lot de livres hérité d'un beau-père italien, Jack Lunzer fit en soixante ans un musée du livre juif : le Pentateuque anglais de 1189, les incunables de Híjar et de Lisbonne, les Bibles de Soncino, les cinq cents titres vénitiens du seizième siècle, les Haggadot de Prague, la Polyglotte d'Anvers, le premier siddour de Jérusalem, les lithographies de Bagdad, les judéo-arabes de Bombay, les périodiques de Shanghai, les cinq cent cinquante feuilles volantes. Huit siècles, quatre continents, une seule bibliothèque.
Sa cohérence tenait à une idée simple et exigeante : le livre juif n'a de sens qu'en série, parce qu'il est la trace d'un déplacement. Un manuel d'abattage rituel imprimé à Bagdad n'a qu'un intérêt bibliophilique restreint si on l'isole ; replacé dans la série, il raconte l'exode des marchands de Bagdad vers Bombay, Calcutta et Shanghai, et la manière dont une communauté emporte sa loi avec ses comptoirs. C'est cela que Lunzer voulait préserver en refusant le démembrement, et c'est cela que la pièce versée au corpus vient rappeler [Sefer Zivhei Tsedek, ouvrage halakhique de référence du grand rabbin de Bagdad Abdallah Somekh].
Le récit, pour être juste, doit reconnaître ses fissures. L'indivisibilité promise n'a pas résisté jusqu'au bout : douze trésors partis aux enchères en décembre 2015 pour 14,9 millions de dollars, deux cent neuf lots dispersés en novembre 2017, quelques dizaines entrés dans une collection privée, et les deux pièces les plus fameuses — le Talmud de Bomberg et le Codex Valmadonna I — désormais séparées du reste [La Valmadonna Trust Library, plus grande collection privée de livres hébraïques, rejoint la Bibliothèque nationale d'Israël]. La Valmadonna arrivée à Jérusalem n'est donc pas tout à fait celle qui fut exposée à New York en 2009. Elle en garde pourtant l'architecture, la profondeur géographique et la mémoire.
Il y a une leçon plus large dans cet écart, et elle vaut au-delà du cas Lunzer. Une collection privée est une pensée individuelle rendue matérielle ; une collection publique est un service rendu à la recherche. Le passage de l'une à l'autre se fait rarement sans perte : l'institution choisit, écarte, redistribue, et ce qu'elle ne retient pas retourne au marché. On peut le déplorer ; on peut aussi observer que la Valmadonna, entrée dans une bibliothèque nationale numérisée et consultable, sera plus lue dans les décennies qui viennent qu'elle ne le fut en soixante ans de rayonnages londoniens. Le prix de l'accès est la fin de la clôture.
Reste, enfin, une leçon de méthode. Là où d'autres auraient dispersé, Lunzer a rassemblé ; là où le marché aurait morcelé, il a exigé l'unité, et lorsqu'il a dû céder, il a cédé sur les objets, jamais sur l'idée. La vie de cet homme — diamantaire, consul, conseiller occasionnel des puissants, bâtisseur de Spitfire et gardien de manuscrits — rappelle que les grandes bibliothèques ne naissent pas des bibliothèques : elles naissent de ceux qui ont assez vécu pour comprendre ce que vaut une mémoire, et assez de patience pour attendre vingt-quatre ans un livre.
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स्रोत और संसाधन
- NLI, Jérusalem, National Library of Israel — Manuscrits
- NLI, KTIV — National Library of Israel Manuscripts (2024)
- Adolf Neubauer, Hebrew Manuscripts in the Bodleian Library (1886)
- National Library of Israel, NLI — Catalogue Menorat HaMaor (2024)
- HathiTrust Digital Library, HathiTrust — Menorat HaMaor (numérisé) (2024)
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