GRAETZ, HEINRICH (HIRSCH)
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Historien et exégète allemand ; né le 31 oct. 1817 à Xions, province de Posnanie ; mort à Munich le 7 sept. 1891. Il reçut ses premières instructions à Zerków, où ses parents s'étaient établis, et en 1831 fut envoyé à Wollstein, où il fréquenta la yeshibah jusqu'en 1836, acquérant des connaissances profanes par l'étude privée. Les « Neunzehn Briefe von Ben Uziel » (voir Samson Raphael Hirsch) firent une impression puissante sur lui ; et il résolut de se préparer aux études académiques afin de défendre la cause du judaïsme orthodoxe. Son intention initiale était d'aller à Prague, vers laquelle l'attirait la réputation de sa vieille yeshibah et les facilités qu'offrait l'université. Ayant été rejeté par les agents de l'immigration, il retourna à Zerków et écrivit à S. R. Hirsch, alors rabbin d'Oldenbourg, pour lui faire connaître son désir. Hirsch lui offrit une demeure dans sa maison. Graetz arriva là le 8 mai 1837, et passa trois ans auprès de son protecteur en qualité d'élève, de compagnon et d'amanuensis. En 1840 il accepta un préceptorat auprès d'une famille à Ostrowo, et en oct. 1842, il entra à l'Université de Breslau.
Champion orthodoxe.
À cette époque la controverse entre l'Orthodoxie et la Réforme était à son apogée, et Graetz, fidèle aux principes qu'il avait reçus de Hirsch, commença sa carrière littéraire par des contributions à l'« Orient », dirigé par Julius Fürst, dans lesquelles il critiqua sévèrement le parti réformiste, ainsi que le manuel de la Mishnah de Geiger (« Orient », 1844). Ces contributions et sa défense de la cause conservatrice durant la période des conférences rabbiniques l'ont rendu populaire auprès du parti orthodoxe. Cela fut particulièrement le cas quand il agita en faveur d'un vote de confiance à donner à Zacharias Frankel après que celui-ci eut quitté la conférence de Francfort à cause de la position que la majorité avait prise sur la question de la langue hébraïque. Après que Graetz eut obtenu son diplôme de doctorat de l'Université d'Iéna (sa dissertation étant « De Auctoritate et Vi Quam Gnosis in Judaismum Habuerit », 1845 ; publiée un an plus tard sous le titre « Gnosticismus und Judenthum »), il fut nommé directeur d'une école religieuse fondée par les Conservateurs. La même année il fut invité à prêcher un sermon d'essai devant la congrégation de Gleiwitz, Silésie, mais il échoua complètement (« Allg. Zeit. des Jud. » 1845, p. 683).
Professeur à Breslau.
Il demeura à Breslau jusqu'en 1848, quand, sur le conseil d'un ami, il alla à Vienne, ayant le projet de suivre une carrière journalistique. En chemin il s'arrêta à Nikolsbourg, où S. R. Hirsch résidait en tant que grand-rabbin de Moravie. Hirsch, qui alors envisageait l'établissement d'un séminaire rabbinique, employa Graetz temporairement comme professeur à Nikolsbourg, et lui donna ensuite un poste de directeur de l'école juive de la ville voisine de Lundenburg (1850). En oct. 1850, Graetz épousa Marie Monasch de Krotoschin. Il semble que le départ de Hirsch de Nikolsbourg ait eu une influence sur la position de Graetz ; car en 1852 ce dernier quitta Lundenburg et alla à Berlin, où il donna un cours de conférences sur l'histoire juive devant des étudiants rabbiniques. Elles ne semblent pas avoir été couronnées de succès (_ib._ 1853, p. 506). Entre-temps son plaidoyer pour la cause de Frankel l'avait mis en étroit contact avec ce dernier, pour la revue duquel il écrivit fréquemment des articles ; et en conséquence en 1854 il fut nommé membre du corps enseignant du séminaire de Breslau, auquel Frankel présidait. Dans ce poste il demeura jusqu'à sa mort, enseignant l'histoire et l'exégèse biblique, avec un cours préparatoire en Talmud. En 1869 le gouvernement lui conféra le titre de professeur, et à partir de là il donna des conférences à l'Université de Breslau.
Attaqué par Treitschke.
En 1872 Graetz se rendit en Palestine en compagnie de son ami Gottschalck Levy de Berlin, dans le but d'étudier les scènes de la période la plus ancienne de l'histoire juive, qu'il traita dans les volumes i. et ii. de son histoire, publiés en 1874-76 ; ces volumes amenèrent cette grande œuvre à son terme. Tandis qu'il était en Palestine il donna la première impulsion à la fondation d'un asile pour orphelins là-bas. Il prit aussi un grand intérêt au progrès de l'Alliance Israélite Universelle, et participa comme délégué à la convention assemblée à Paris en 1878 dans l'intérêt des Juifs roumains. Le nom de Graetz fut en évidence dans la controverse antisémite, notamment après que Treitschke eut publié son « Ein Wort über Unser Judenthum » (1879-1880), dans lequel ce dernier, se référant au onzième volume de l'histoire, accusa Graetz de haine envers le christianisme et de partialité contre le peuple allemand, le citant comme preuve que les Juifs ne pouvaient jamais s'assimiler à leur entourage.
Cette mise en accusation de Graetz eut un effet décidé sur l'opinion publique. Même les amis des Juifs, comme Mommsen, et les défenseurs du judaïsme au sein du monde juif exprimèrent leur condamnation du langage passionné de Graetz. C'est en raison de cette impopularité relative que Graetz ne fut pas invité à rejoindre la commission créée par l'union des communautés juives allemandes (Deutsch-Israelitischer Gemeindebund) pour promouvoir l'étude de l'histoire des Juifs d'Allemagne (1885). D'autre part, sa renommée s'étendit à l'étranger ; et les promoteurs de l'Exposition anglo-juive l'invitèrent en 1887 à ouvrir l'Exposition par une conférence. Le soixante-dixième anniversaire de sa naissance fut l'occasion pour ses amis et disciples de témoigner de l'estime universelle dont il jouissait parmi eux ; et un volume d'essais scientifiques fut publié en son honneur ("Jubelschrift zum 70. Geburtstage des Prof. Dr. H. Graetz," Breslau, 1887). Un an plus tard (27 oct. 1888) il fut nommé membre honoraire de l'Académie espagnole, à laquelle, en témoignage de sa gratitude, il dédia la troisième édition du huitième volume de son histoire.
L'été de 1891 il passa comme à l'ordinaire à Carlsbad ; mais des symptômes alarmants de maladie cardiaque le forcèrent à interrompre l'usage des eaux. Il alla à Munich visiter son fils Léo, professeur à l'université de cette ville, et y mourut après une brève maladie. Il fut enterré à Breslau. Outre Léo, Graetz laissa trois fils et une fille.
Son Histoire des Juifs
Heinrich Graetz sera connu de la postérité principalement comme historien des Juifs, bien qu'il ait accompli aussi un travail considérable dans le domaine de l'exégèse. Sa "Geschichte der Juden" a supplanté tous les ouvrages antérieurs de ce genre, notamment celui de Jost, qui fut autrefois une production très remarquable ; et elle a été traduite en anglais, en russe et en hébreu, et partiellement en yiddish et en français. Le quatrième volume, commençant avec la période suivant la destruction de Jérusalem, fut publié en premier. Il parut en 1853 ; mais la publication ne fut pas un succès financier, et l'éditeur refusa de continuer. Heureusement la société de publication Institut zur Förderung der Israelitischen Litteratur, fondée par Ludwig Philippson, venait de voir le jour, et elle entreprit la publication des volumes suivants, en commençant par le troisième, qui couvrait la période de la mort de Judas Maccabée à la destruction du Temple. Celui-ci fut publié en 1856 et fut suivi par le cinquième, après quoi les volumes parurent dans une succession régulière jusqu'au onzième, qui fut publié en 1870 et portait l'histoire jusqu'à 1848, année à laquelle l'auteur s'arrêta, ne désirant pas inclure des personnes vivantes.
Malgré cette réserve il offensa gravement le parti Libéral, qui, d'après les articles que Graetz avait contribué à la "Monatsschrift," en déduisit qu'il montrerait peu de sympathie envers l'élément réformiste, et refusa donc de publier le volume à moins que le manuscrit ne soit soumis à examen. Graetz refusa ; et le volume parut donc sans le soutien de la société de publication. Les volumes i. et ii. furent publiés, comme indiqué ci-dessus, après que Graetz fût revenu de Palestine. Ces volumes, dont le second constitua pratiquement deux, parurent en 1872-75, et complétèrent l'entreprise gigantesque. À des fins plus populaires Graetz publia plus tard un abrégé de son œuvre sous le titre "Volksthümliche Geschichte der Juden" (3 vol., Leipzig, 1888), dans lequel il porta l'histoire jusqu'à son époque.
Une traduction en anglais fut commencée par S. Tuska, qui en 1867 publia à Cincinnati une traduction d'une partie du vol. ix. sous le titre "Influence of Judaism on the Protestant Reformation." Le quatrième volume fut traduit par James K. Gutheim sous les auspices de l'American Jewish Publication Society, le titre étant "History of the Jews from the Down-fall of the Jewish State to the Conclusion of the Talmud" (New York, 1873).
Traductions
Une nouvelle traduction en anglais de l'œuvre complète, en cinq volumes, par Bella Löwy, fut publiée en 1891-92 à Londres, et fut rééditée par la Jewish Publication Society of America (Philadelphie, 1891-98), avec un volume supplémentaire contenant un index copieux (manquant dans l'original allemand) de l'œuvre entière, réalisé par Henrietta Szold ; il contient aussi une biographie extensive de l'auteur par Philipp Bloch. Dans cette traduction les notes de bas de page et les appendices de l'original sont omis. La traduction française est fragmentaire. Moses Hess, admirateur de Graetz, publia le troisième volume sous le titre "Sinai et Golgotha" (Paris, 1867), et le sixième volume sous le titre "Les Juifs d'Espagne" (_ib._ 1872). À partir de 1888 la traduction fut continuée par L. Wogue et Moïse Bloch. La première traduction hébraïque, entreprise par Kaplan, ne donna que le troisième volume, sous le titre "Dibre Yeme ha-Yehudim" (Vienne, 1875). Une traduction des dix premiers volumes, avec des notes originales très précieuses par Harkavy, fut publiée en huit volumes à Varsovie, 1890-98. C'est l'œuvre de S. P. Rabbinowicz. Le onzième volume le traducteur refusa de le traduire, parce qu'il le considérait trop partial.
Un grand nombre d'essais historiques furent publiés par Graetz dans les rapports annuels du Séminaire de Breslau et dans la "Monatsschrift," à laquelle il contribua dès le commencement, et dont il fut l'éditeur à partir du départ de Frankel (1869) jusqu'à ce qu'il en abandonnât la publication (1887).
Comme exégète
Les études historiques de Graetz, s'étendant jusqu'aux temps bibliques, l'ont naturellement conduit au domaine de l'exégèse. Dès les années cinquante, il avait écrit dans la « Monatsschrift » des essais portant sur des sujets exégétiques, comme « Fälschungen in dem Texte der LXX. » (1853) et « Die Grosse Versammlung: Keneset Hagedola » (1857) ; et avec sa traduction et ses commentaires sur l'Ecclésiaste et le Cantique des cantiques (Breslau, 1871), il commença la publication d'ouvrages exégétiques séparés. Un commentaire et une traduction des Psaumes suivirent (_ib._ 1882-83). Vers la fin de sa vie, il projeta une édition de toute la Bible hébraïque avec ses propres corrections textuelles. Un prospectus de cet ouvrage parut en 1891. Peu avant la mort de l'auteur, une partie en fut publiée, Isaïe et Jérémie, dans la forme que l'auteur avait eu l'intention de la publier ; le reste ne contenait que les notes textuelles, non le texte lui-même. Elle fut éditée, sous le titre « Emendationes in Plerosque Sacræ Scripturæ Veteris Testamenti Libros », par W. Bacher (Breslau, 1892-94).
Les traits les plus caractéristiques de l'exégèse de Graetz sont ses corrections textuelles audacieuses, qui substituent souvent quelque chose d'entièrement arbitraire au texte massorétique, bien qu'il ait toujours consulté avec soin les versions anciennes. Il a aussi déterminé avec trop de certitude la période d'un livre biblique ou d'un certain passage, alors qu'au mieux il ne pouvait y avoir qu'une hypothèse probable. Ainsi son hypothèse sur l'origine de l'Ecclésiaste à l'époque d'Hérode, bien que brillante dans sa présentation, est à peine soutenable. Ses corrections textuelles font preuve de fin tact, et récemment elles ont été de plus en plus respectées et adoptées.
Autres travaux littéraires.
L'activité de Graetz ne se limitait pas à son domaine spécial. Il enrichit d'autres branches de la science juive, et écrivit çà et là sur la littérature générale ou sur les questions du jour. Son essai « Die Verjüngung des Jüdischen Stammes », dans le « Jahrbuch für Israeliten » de Wertheimer-Kompert, vol. x., Vienne, 1863 (réimprimé avec des commentaires par Th. Zlocisti, dans « Jud. Volks-Kalender », p. 99, Brünn, 1903), provoqua l'introduction d'un procès contre lui par l'antisémite clérical Sebastian Brunner pour diffamation de la religion juive. Comme Graetz n'était pas sujet autrichien, le procès fut nominalement intenté contre Kompert en tant qu'éditeur, et ce dernier fut condamné à l'amende (30 déc. 1863). Dans le giron juif le procès eut aussi ses conséquences, car les Orthodoxes levèrent contre Graetz l'accusation d'hérésie parce qu'il avait nié le caractère personnel du Messie prophétique. Au domaine de la littérature générale appartient aussi son essai sur « Shylock », publié dans la « Monatsschrift », 1880. Aux premiers temps du mouvement antisémite, il écrivit, outre les articles dans lesquels il se défendit contre les accusations de Treitschke, un essai anonyme intitulé « Briefwechsel einer Englischen Dame über Judenthum und Semitismus », Stuttgart, 1883. Pour compléter ses cours sur la littérature juive, il publia une anthologie de poésie néo-hébraïque sous le titre « Leḳeṭ Shoshannim » (Breslau, 1862), dans laquelle il commit l'erreur de lire les vers d'un poème horizontalement au lieu de verticalement, erreur que Geiger critiqua sans pitié (« Jüd. Zeit. » i. 68-75). Un ouvrage très méritoire était son édition du Talmud palestinien en un seul volume (Krotoschin, 1866). Une bibliographie de ses œuvres a été donnée par Israel Abrahams dans « The Jewish Quarterly Review » (iv. 194-203).
Son histoire considérée d'un point de vue critique.
Le fait que l'histoire de Graetz soit devenue très populaire, qu'elle ait conservé un rang incontesté d'autorité, qu'elle ait été traduite en trois langues, et que certains volumes aient été édités trois ou quatre fois—une occurrence très rare dans la littérature juive—sont en eux-mêmes la preuve de la valeur de l'ouvrage. Le matériel pour l'histoire juive étant si varié, les sources étant si dispersées dans les littératures de toutes les nations, et la succession chronologique étant si souvent interrompue, faire la présentation de cette histoire dans son ensemble s'avéra une entreprise très difficile ; et on ne peut nier que Graetz accomplît sa tâche avec une habileté consommée, qu'il maîtrisât la plupart des détails sans perdre de vue l'ensemble. Une autre raison de la popularité de l'ouvrage est son traitement bienveillant. Cette histoire des Juifs n'est pas écrite par un observateur froid, mais par un Juif au cœur chaud. D'un autre côté, certaines de ces qualités louables sont en même temps des défauts. L'impossibilité de maîtriser tous les détails rendit Graetz inexact en maintes occasions. Une certaine faculté imaginative, qui l'avait si nettement aidé dans ses corrections textuelles de la Bible, le poussa à faire un grand nombre d'affirmations purement arbitraires. Typique à cet égard est l'affirmation introductive du premier volume : « Par une belle matinée de printemps, les tribus nomades pénétrèrent en Palestine », tandis que la Bible, qui est sa seule source, n'affirme ni que c'était au printemps ni que c'était une belle matinée. Son tempérament passionné l'emportait souvent, et de ce fait le onzième volume en est certainement entaché. Graetz ne semble pas posséder l'impartialité nécessaire à un historien, qui doit comprendre chaque mouvement comme l'aboutissement de conditions données, quand il appelle David Friedländer un « Flachkopf » (xi. 173) et « l'singe de Mendelssohn » (_ib._ p. 130), ou quand il dit de Samuel Holdheim que, depuis les jours de Paul de Tarse, le judaïsme n'avait jamais eu un ennemi aussi amer (_ib._ p. 565). Ses opinions préconçues l'ont très souvent menée à des conclusions qui n'étaient pas corroborées et qui étaient même fréquemment réfutées par les sources. Ses sentiments l'ont souvent poussé à faire des attaques non justifiées contre le christianisme qui ont donné lieu à des plaintes très amères. Tous ces défauts, cependant, sont contrebalancés par les faits que l'ouvrage de présentation de l'ensemble de l'histoire juive fut entrepris, qu'il fut exécuté sous une forme lisible, et que l'auteur enrichit l'histoire juive par la découverte de plus d'un détail important.