Le patronyme Zacutti appartient à cette constellation de noms juifs italiens qui condensent, en quelques syllabes, des siècles de migrations, d'exils et de recompositions communautaires. Recensé par Samuel Schaerf dans son répertoire fondateur, I cognomi degli ebrei d'Italia (Florence, 1925), il s'inscrit dans la catégorie des noms portés par les familles juives implantées dans la péninsule, qu'elles fussent de souche italienne ancienne (italkim) ou issues des vagues séfarades arrivées après les expulsions ibériques de la fin du XVe siècle [Schaerf, 1925].
La forme Zacutti, avec sa désinence en -i caractéristique de l'italianisation des patronymes, doit être lue comme une variante graphique d'une racine bien plus ancienne et illustre : celle de Zacut ou Zacuto, nom porté par l'une des familles savantes les plus célèbres du judaïsme ibérique. Étudier les Zacutti, c'est donc remonter le fil d'une lignée dont le nom évoque à la fois l'astronomie médiévale, la grande historiographie juive de la Renaissance, et les pérégrinations d'une Nation dispersée entre l'Espagne, le Portugal, l'Afrique du Nord, l'Empire ottoman et l'Italie.
Ce volume s'attache à distinguer ce qui relève de l'archive établie, ce qui appartient à la mémoire transmise, et ce qui se construit à l'intersection des deux. Car, comme l'a magistralement montré Yosef Hayim Yerushalmi, l'identité juive s'est longtemps nourrie d'une mémoire collective qui n'est pas toujours superposable à l'histoire critique [Yerushalmi, Zakhor, 1984]. Le présent ouvrage assume cette tension : il honore la tradition sans la confondre avec le document.
Le nom Zacutti / Zacuto / Zacut relève des patronymes juifs d'origine ibérique. Sa forme la plus anciennement attestée, Zacut (זכות), évoque en hébreu la notion de zekhut — le mérite, la faveur, l'innocence acquise devant le Ciel —, mais les linguistes prudents soulignent que l'étymologie populaire ne saurait être tenue pour certaine ; le nom pourrait également dériver d'un toponyme ou d'une déformation arabo-espagnole. En toute rigueur, on retiendra qu'il s'agit d'un nom séfarade dont les variantes (Zacut, Zacuto, Zacutto, Zacutti, Zaccuto) reflètent les adaptations successives aux langues d'accueil — castillan, portugais, italien, judéo-arabe.
L'inscription du nom dans le répertoire de Schaerf confirme son acclimatation italienne. Or, l'Italie de la Renaissance fut précisément le creuset où se rencontrèrent les juifs italiens autochtones, les ashkénazes venus du nord, et les séfarades chassés de la péninsule Ibérique. Robert Bonfil a montré combien la vie juive italienne de cette époque fut un espace de pluralité interne, où les communautés se distinguaient par leurs rites (nusḥaʾot), leurs synagogues et leurs noms de famille [Bonfil, Jewish Life in Renaissance Italy, 1994]. Un patronyme d'origine ibérique acclimaté en Italie raconte, à lui seul, cette histoire de convergence : il signale une famille qui, partie de Sefarad, a trouvé refuge et continuité dans les villes italiennes.
La forme Zacutti doit ainsi être comprise comme le terme italien d'une trajectoire qui commence en Castille, passe par le Portugal, et se prolonge dans les diasporas méditerranéennes. C'est cette trajectoire que les chapitres suivants tentent de reconstituer.
Ningún estudio de la lignée Zacutti puede eludir la figura tutelar que fijó el prestigio del nombre: Abraham ben Samuel Zacuto, nacido en Salamanca hacia 1452 y muerto hacia 1515. Astrónomo, matemático, historiador y rabino, encarna la cima de la ciencia judía ibérica en vísperas de la expulsión. Su renombre científico fue tal que su nombre se volvió, para la posteridad, inseparable de la astronomía.
Zacuto enseñó en la universidad de Salamanca y compuso su gran tratado astronómico, el Ha-Ḥibbur ha-gadol (el «Gran Tratado»), redactado en hebreo y luego traducido al latín y al castellano bajo el título de Almanach perpetuum. Esta obra, fundada en tablas astronómicas de notable precisión, proporcionó a los navegantes portugueses herramientas decisivas para el cálculo de la latitud mediante la altura del sol. La tradición refiere que sus tablas fueron empleadas durante las grandes expediciones marítimas, y su influencia sobre la ciencia náutica de la era de los descubrimientos es ampliamente reconocida por los historiadores de las ciencias.
Con motivo de la expulsión de los judíos de España en 1492, Zacuto se refugió en Portugal, donde se convirtió en astrónomo de la corte del rey Juan II y luego de Manuel I. Pero la expulsión y la conversión forzada de los judíos portugueses en 1497 lo obligaron de nuevo al exilio. Su huida lo condujo hacia el norte de África —Túnez en particular—, y luego, según la tradición, hacia Oriente, hasta Damasco o Jerusalén, donde habría concluido su vida.
Fue durante ese último exilio cuando Zacuto compuso su obra más duradera para la Memoria judía: el Sefer Yuḥasin («Libro de las genealogías»), concluido en Túnez hacia 1504. Esta crónica abarca la historia de la transmisión de la Tradición (massorah) desde Moisés hasta los sabios de su tiempo, constituyendo uno de los grandes monumentos de la historiografía judía. Yerushalmi sitúa precisamente este tipo de obra entre las escasas empresas propiamente «históricas» del judaísmo medieval y renacentista, testimonio de un esfuerzo por ordenar la cadena de las generaciones frente a la dispersión [Yerushalmi, Zakhor, 1984].
La intersección entre Historia y Memoria es aquí ejemplar: la figura de Abraham Zacuto está sólidamente establecida por los archivos, los manuscritos y la historiografía; pero el vínculo genealógico directo entre el astrónomo de Salamanca y los portadores ulteriores del nombre
Les expulsions de 1492 (España) y de 1497 (Portugal) provocaron una diáspora cuyas ondas se propagaron por toda la cuenca mediterránea. Una parte importante de los exiliados se dirigió a Italia, donde varios Estados — pese a la hostilidad de ciertas autoridades eclesiásticas — ofrecieron condiciones de acogida. Es en este movimiento donde hay que situar el arraigo italiano de las familias con el nombre de Zacut / Zacuto, del que Zacutti es el resultado final.
Robert Bonfil ha descrito la complejidad de las estructuras comunitarias judías italianas del Renacimiento, en las que los sefaradíes recién llegados debieron negociar su lugar junto a las comunidades establecidas, fundando con frecuencia sus propias sinagogas y cofradías [Bonfil, Jewish Life in Renaissance Italy, 1994]. Los patronímicos ibéricos aclimatados, de los que Zacutti ofrece un ejemplo, constituyen la huella onomástica de esta sedimentación.
La cultura del libro y del manuscrito desempeñó un papel central en esta continuidad. Giulia Tamani ha estudiado la riqueza de los manuscritos hebreos decorados producidos o conservados en Italia, testimonio de la vitalidad intelectual de las comunidades judías peninsulares, donde circulaban las obras eruditas — incluidas las astronómicas e historiográficas — heredadas de la edad de oro ibérica [Tamani, Manoscritti ebraici decorati in Italia, 2010]. Una familia que llevara el nombre de los Zacuto se habría inscrito con toda naturalidad en ese ambiente de letrados, copistas y comerciantes cultivados.
Conviene, sin embargo, mantener la prudencia: a falta de actas notariales que vinculen nominalmente a los Zacutti italianos con el astrónomo, hablaremos aquí de una filiación probable, deducida de la coherencia de las trayectorias migratorias y de la relativa rareza del patronímico, más que de una genealogía plenamente documentada.
Parmi les terres d'accueil italiennes, une cité occupe une place singulière dans l'histoire des séfarades : Livourne (Livorno). Grâce aux Livornine, les chartes promulguées par les grands-ducs de Toscane à la fin du XVIe siècle, la ville offrit aux juifs — et notamment aux marranes revenus au judaïsme — des privilèges exceptionnels : liberté de culte, sécurité, possibilité de commerce. Livourne devint ainsi l'un des grands foyers de la Nation juive portugaise.
Lionel Lévy a consacré des travaux décisifs à cette communauté, retraçant le réseau qui reliait Livourne à Amsterdam, à Tunis et aux autres places de la diaspora séfarade occidentale [Lévy, La Nation juive portugaise. Livourne, Amsterdam, Tunis, 1591-1951, 1999]. Dans ce monde marchand et lettré, les familles d'origine ibérique reconstituèrent une vie juive prospère, articulant négoce international et fidélité à la Tradition. Lévy a également décrit le crépuscule de ce monde dans La Communauté juive de Livourne. Le dernier des Livournais [Lévy, 1996].
C'est dans ce contexte livournais — et plus largement toscan — que le nom Zacutti trouve son ancrage italien le plus plausible. Les Livournais entretenaient des liens étroits avec l'Afrique du Nord, en particulier la Tunisie, où une importante colonie de Livournais (les Grana) s'établit. Or, on se souvient que Tunis fut précisément l'une des étapes de l'exil d'Abraham Zacuto et le lieu de composition du Sefer Yuḥasin. La géographie de la lignée dessine ainsi un triangle méditerranéen — Sefarad, Italie, Afrique du Nord — au sein duquel le nom circula et se perpétua.
El destino de los patronímicos sefardíes solo se comprende plenamente a escala del conjunto mediterráneo. El norte de África —Magreb central y oriental— acogió a exiliados ibéricos (megorashim) que se mezclaron con las comunidades autóctonas (toshavim), dando origen a un judaísmo de gran riqueza, donde los nombres de origen español y portugués se transmitieron de generación en generación.
Los estudios consagrados a estas comunidades conservan su huella. Eliahou-Éric Botbol trazó la historia de la comunidad judía de Tlemcen, antiguo foco de espiritualidad y saber, marcado por la llegada de los refugiados ibéricos [Botbol, Vie et destin de la communauté juive de Tlemcen, 2000]. Asimismo, los archivos rabínicos de Sidi Bel Abbès guardan la Memoria de las familias judías de Orania, donde se cruzaron las herencias sefardí y magrebí [Archives rabbiniques de Sidi Bel Abbès]. Es en estos fondos —registros de circuncisiones, matrimonios, defunciones, actas rabínicas— donde se hace legible la persistencia de los patronímicos ibéricos.
La intersección entre la memoria familiar y el archivo adquiere aquí todo su valor: un nombre como Zacutti / Zacuto pudo, según las ramas, italianizarse en Livourne manteniéndose al mismo tiempo bajo formas próximas en el Magreb, fiel al recuerdo de Tunis donde el astrónomo había encontrado refugio. La familia aparece entonces menos como una lignée lineal que como un haz de ramas dispersas que comparten un mismo nombre-memoria. A falta de encadenamiento documental continuo, este vínculo sigue siendo probable, pero la coherencia de las trayectorias le confiere una verosimilitud real.
Au-delà des faits et des actes, porter le nom de Zacutti a longtemps signifié, dans la conscience des familles, hériter d'une certaine idée du judaïsme : celle qui unit le savoir scientifique, la fidélité à la Loi et le sens aigu de la mémoire des générations. L'astronome Zacuto incarnait cette synthèse — homme de science et homme de tradition, calculateur des cieux et chroniqueur des sages.
Cette articulation du savoir et de la foi traverse toute la pensée juive. Léon Askénazi a souligné combien la tradition juive se transmet comme une parole vivante, où l'étude n'est jamais séparée de l'engagement existentiel [Askénazi, La parole et l'écrit, 1999]. Armand Abécassis a montré pour sa part comment la pensée juive se déploie comme un cheminement, « du désert au désir », inscrivant chaque génération dans une dynamique de quête [Abécassis, La pensée juive, 1987]. La philosophie juive médiévale, dont Zacuto fut un héritier savant, a précisément cherché à concilier la raison et la révélation, comme l'ont étudié Colette Sirat à partir des manuscrits [Sirat, La philosophie juive au Moyen Âge, 1983] et Maurice-Ruben Hayoun dans ses synthèses [Hayoun, La philosophie juive, 2023].
Cet héritage immatériel relève de la mémoire transmise plus que de l'archive : il se reçoit comme une fierté familiale, une manière de se situer dans la longue chaîne (shalshelet ha-qabbalah) des transmetteurs. Isaiah Berlin a finement analysé cette tension propre à la condition juive moderne, prise entre l'attachement à une mémoire singulière et l'insertion dans des sociétés plurielles [Berlin, Trois essais sur la condition juive, 1973]. Les Zacutti, par leur nom même, portent cette tension : ils sont à la fois les héritiers d'un savant universel et les membres d'une Nation dispersée, fidèle à sa mémoire.
La lignée Zacutti se laisse lire comme un condensé de l'histoire juive méditerranéenne. Patronyme séfarade acclimaté en Italie, recensé par Schaerf parmi les noms juifs de la péninsule [Schaerf, 1925], il prolonge la racine illustre des Zacut / Zacuto, dont la figure tutélaire — l'astronome et historien Abraham Zacuto — fixa le prestige à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance.
De Salamanque à Tunis, du Portugal à Livourne, du Maghreb à l'Orient, le nom a suivi les routes de l'exil et du commerce, se maintenant à travers les générations comme une mémoire active. L'enquête montre que si la grandeur de l'ancêtre est solidement établie par l'archive, le chaînage généalogique précis reliant les Zacutti italiens et nord-africains à cet ancêtre demeure probable, déduit de la cohérence des trajectoires plutôt que d'actes continus. C'est là le sort de bien des lignées séfarades : le nom voyage plus sûrement que les documents.
Ce qui demeure, au terme de ce parcours, c'est l'enseignement de Yerushalmi : la mémoire juive précède et excède souvent l'histoire critique [Yerushalmi, 1984]. Les Zacutti, par leur nom, transmettent moins une certitude documentaire qu'une fidélité — celle d'une famille qui, à travers les dispersions, a conservé le souvenir d'un savoir et d'une appartenance.