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Zakhor
XIIIᵉ siècle – 1523 · Barcelone, Venise

Un lévite de Barcelone

L’auteur du livre le plus lu sur les six cent treize commandements a refusé de dire son nom. On lui en a donné un, et il est probablement faux.

ProbableAnonymatHalakhaAttributionEspagne

Le Sefer ha-Hinoukh — le Livre de l’éducation — parcourt les six cent treize commandements dans l’ordre des sections hebdomadaires de la Torah. Pour chacun : sa source, sa raison, ses règles, à qui il s’applique.

Il a été écrit en Espagne au XIIIᵉ siècle. C’est, depuis, l’ouvrage par lequel on entre dans la matière des commandements.

Ce que l’auteur dit de lui-même

Rien, sinon qu’il est « un Juif de la maison de Lévi, à Barcelone ».

Aucun manuscrit ne porte son nom. Ce n’est pas une perte : c’est une décision, et il l’a prise en écrivant.

Le livre est adressé à un fils, pour son instruction. Un homme qui écrit pour son enfant n’a pas besoin de signer.

Le nom qu’on lui a donné

L’édition princeps, Venise 1523, attribue l’ouvrage à un certain « Aaron », sur la foi d’un indice supposé dans le texte — interprétation que les savants ont rejetée.

Vers 1550, Gedalya ibn Yahya, dans la Chaîne de la tradition, va plus loin : ce serait Aaron ha-Lévi de Barcelone, le Ra’ah, contemporain et adversaire du Rashba.

L’attribution est passée dans les catalogues, puis dans les pages de titre, puis dans les bibliographies. Elle y est encore.

Pourquoi elle ne tient pas

Deux objections, anciennes et solides. La première est halakhique : sur la question des successions, le Sefer ha-Hinoukh suit le Rashba, alors qu’Aaron ha-Lévi combattait précisément cette position.

La seconde tient au ton. Le livre est doux, humble, patient avec son lecteur. Aaron ha-Lévi, tel que ses controverses le montrent, était un polémiste rude.

Les travaux récents proposent d’autres pistes : un savant provençal, ou un ouvrage collectif issu du cercle de Nahmanide. Aucune n’est démontrée, d’où le registre du probable — la seule chose établie étant que l’attribution reçue ne convient pas.

Ce que cette histoire enseigne

Une bibliothèque ne supporte pas les livres sans auteur. Il faut une vedette pour ranger, un nom pour citer, une notice pour cataloguer.

Alors on en fabrique un, et le nom fabriqué devient plus solide que le livre, parce qu’il se recopie sans être vérifié.

C’est exactement le mécanisme que le sourcing bibliographique du site rencontre chaque jour, à six siècles de distance : une vedette n’est pas une preuve, et un catalogue répète ce qu’on y a mis.