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Zakhor
1040 – 1105 · Troyes, Champagne

Le vigneron qui commentait

L'homme dont le commentaire accompagne encore chaque page de Talmud imprimée vivait de ses vignes, et profitait des foires pour comparer les manuscrits.

EstablishedRachiChampagneCommentaireVigne

Salomon ben Isaac naît à Troyes vers 1040. Sa famille est probablement venue de Rhénanie. Il part étudier une dizaine d'années à Mayence et à Worms, puis revient vers vingt-cinq ans dans sa ville, où il fonde vers 1070 une école.

On l'appelle Rachi, acronyme de ses initiales. Son commentaire de la Bible et son commentaire du Talmud sont, depuis neuf siècles, la porte par laquelle presque tout le monde entre dans ces textes.

Il ne vivait pas de son enseignement

À cette époque, un rabbin n'est pas un fonctionnaire salarié. Rachi travaillait avec sa famille dans les vignes de Champagne et vivait du commerce du vin.

Ce n'est pas une anecdote pittoresque : cela explique une partie de son commentaire. Quand il explique un terme technique, il puise dans le monde qu'il a sous les yeux — les outils, les métiers, la vigne, le pressoir —, et il donne le mot français quand l'hébreu ne suffit pas.

Ces gloses en ancien français, transcrites en caractères hébraïques, forment aujourd'hui l'une des sources les plus précieuses pour connaître la langue parlée en Champagne au XIᵉ siècle. Un commentaire du Talmud est devenu un document de linguistique romane.

Les foires comme instrument de travail

Les comtes de Champagne avaient institué à Troyes deux grandes foires annuelles, qui attiraient des marchands de toute l'Europe — dont des marchands juifs lettrés, venus d'Espagne, d'Italie, de Rhénanie, parfois d'Orient.

Rachi s'en servait. Ces visiteurs apportaient des manuscrits, et il pouvait comparer des versions, relever les variantes, décider quelle leçon retenir.

C'est un travail d'établissement du texte fait sans bibliothèque, en profitant du passage des autres. La foire commerciale était l'appareil critique dont il disposait.

Une méthode qui consiste à ne pas se mettre devant

Ce qui distingue Rachi n'est pas l'érudition, que d'autres avaient. C'est le refus de la démonstration.

Il explique le mot difficile et se tait sur le reste ; il dit « je ne sais pas » quand il ne sait pas ; il n'écrit jamais pour montrer ce qu'il a compris, mais pour que le lecteur comprenne le texte sans lui.

Environ trois cents de ses responsa et décisions nous sont parvenus, conservés et publiés par ses élèves, ses petits-fils et les générations suivantes.

Une école qui continue par ses petits-fils

Rachi n'a pas eu de fils. Ses filles ont épousé des lettrés, et ce sont ses petits-fils — Rabbenou Tam, le Rachbam, Rivam — qui ont fondé l'école des Tossafistes, dont les discussions s'impriment aujourd'hui dans la marge extérieure de la page, en vis-à-vis du commentaire du grand-père.

Cette école-là sera anéantie par les persécutions du XIIIᵉ siècle, dont le brûlement du Talmud de 1242.

Restent la page et sa disposition. Un vigneron champenois occupe la marge intérieure de chaque volume imprimé depuis Bomberg — et personne, en l'ouvrant, ne pense qu'il avait des vendanges à faire.