En 1759, dans la cathédrale de Lwów, se tient une disputation publique dont la disposition est inédite. D'un côté, les rabbins de Pologne. De l'autre, des Juifs — les disciples de Jacob Frank.
L'Église n'a pas convoqué ce débat : elle l'arbitre. Ce sont les frankistes qui l'ont demandé, et qui ont choisi les thèses à défendre.
D'où vient ce mouvement
Un siècle plus tôt, Sabbataï Tsevi s'était proclamé messie, avait soulevé des communautés entières d'Izmir à Amsterdam, puis s'était converti à l'islam en 1666 — laissant derrière lui des fidèles qui refusèrent de tenir l'apostasie pour un démenti.
Jacob Frank se présente au milieu du XVIIIᵉ siècle comme l'héritier de cette lignée. Sa doctrine, autant qu'on la reconstitue, tient que le salut passe par la transgression : il faut descendre jusqu'au bout de la Loi renversée pour la relever.
Les rabbins de Pologne l'excommunient. C'est alors que ses disciples se tournent vers l'Église, en se présentant comme des ennemis du Talmud — un terrain sur lequel ils savent être entendus.
Ce qu'ils se proposaient de prouver
La disputation s'ouvre le 16 juillet 1759 sous la présidence de Mikulski, administrateur de l'archidiocèse, et se poursuit par sessions jusqu'au 10 septembre. La cathédrale est pleine.
Les frankistes soutiennent des thèses chrétiennes contre le Talmud. Et ils avancent un point qui dépasse la polémique religieuse : ils se font fort de démontrer que les Juifs emploient du sang chrétien dans leurs rites.
C'est le cœur noir de cette affaire. L'accusation de meurtre rituel avait déjà tué en Pologne ; elle est ici reprise et cautionnée par des gens nés juifs, devant un tribunal ecclésiastique, avec l'autorité que leur donnait précisément leur origine.
Lors de la dernière session, le 10 septembre, le rabbin Rapoport la réfuta pied à pied. Cela n'empêcha rien de ce qui suivit.
Le baptême
Le 16 août, avant même la fin du débat, Mikulski ordonne au clergé de commencer à instruire ceux qui demanderaient le baptême.
Frank est reçu à Lwów avec de grands honneurs. Il est baptisé le 17 septembre 1759, et pousse ses fidèles aux fonts. Plus de cinq cents personnes se convertissent dans l'année, près d'un millier l'année suivante — beaucoup entrant du même coup dans la petite noblesse polonaise.
Frank lui-même fut ensuite emprisonné treize ans à Częstochowa par cette même Église, qui avait fini par soupçonner que sa conversion n'en était pas une. Il mourut à Offenbach en 1791.
Ce que cet épisode oblige à regarder
L'histoire juive se raconte volontiers comme celle d'une communauté agressée du dehors. Lwów 1759 ne se laisse pas ranger ainsi : la calomnie la plus meurtrière y a été portée du dedans, par des gens qui se disaient encore, à leur manière, fidèles.
Il ne s'agit pas d'en tirer une leçon morale — ce serait plaquer sur des hommes du XVIIIᵉ siècle une intention qu'on ne peut pas établir. Ce dont on est sûr, c'est du procès-verbal : les thèses soutenues, les dates, le nombre des baptisés.
Cet épisode a durablement marqué la manière dont le judaïsme d'Europe orientale a regardé les mouvements messianiques. Après Sabbataï puis Frank, la méfiance envers quiconque annonçait la fin des temps est devenue un réflexe — y compris, plus tard, envers le hassidisme naissant, qu'on soupçonna longtemps d'être la même chose.