Le 12 mars 1911, à Kiev, on découvre le corps d'Andreï Iouchtchinski, treize ans, criblé de blessures. L'enquête s'oriente d'abord vers une bande de receleurs du quartier.
Elle est détournée. Les militants des Cent-Noirs, mouvement d'extrême droite, imposent la thèse du meurtre rituel juif, et plusieurs hauts fonctionnaires la reprennent — dont le ministre de la Justice, Chtcheglovitov.
On arrête Mendel Beilis, employé d'une briqueterie voisine, sans autre raison que d'être juif et proche du lieu. Il attend son procès en détention pendant plus de deux ans.
Un procès monté par l'État
Le procès s'ouvre le 25 septembre 1913 et dure jusqu'au 28 octobre. Ce n'est pas une dérive locale : c'est une entreprise gouvernementale, qui vise à faire consacrer par une cour de justice la réalité du meurtre rituel.
L'accusation produit des experts, dont un prêtre catholique chargé de démontrer que les textes juifs prescrivent l'usage du sang chrétien. La défense produit les siens, et le grand rabbin de Moscou.
L'affaire devient une cause internationale. Des pétitions circulent en Europe et aux États-Unis ; des écrivains russes, dont Gorki et Korolenko, s'engagent publiquement.
L'alibi tenait à ce que le travail avait continué
Beilis avait un alibi solide, et il tient à un détail qui mérite d'être dit : il travaillait le samedi.
L'enfant avait été enlevé un samedi matin. Beilis était à la briqueterie, ce qu'ont confirmé ses collègues non juifs, et l'on a produit à l'audience des bordereaux de livraison de briques signés de sa main ce matin-là.
L'homme accusé d'un meurtre rituel prescrit par sa religion était donc à son poste pendant le chabbat. La contradiction n'a jamais gêné l'accusation.
Un verdict coupé en deux
Le jury — composé pour l'essentiel de paysans, choisi dans l'espoir qu'il serait docile — acquitte Beilis.
Mais on lui avait soumis deux questions séparées, et il répond oui à la première : le crime présentait bien les caractéristiques d'un meurtre rituel. Il répond non à la seconde : cet homme-là ne l'a pas commis.
L'État a donc perdu son accusé et gardé sa thèse. Les deux camps ont crié victoire, et chacun avait de quoi.
Ce que ce verdict laisse voir
On retient d'ordinaire l'acquittement, et l'on en fait la preuve qu'un jury russe de 1913 a résisté au pouvoir. C'est vrai, et c'est la moitié du fait.
L'autre moitié est que ces mêmes jurés, après cinq semaines d'audience et de contre-expertises, n'ont pas voulu dire que l'accusation elle-même était une fable. Une calomnie de sept siècles a survécu au procès qui devait l'établir.
Beilis quitta la Russie, vécut en Palestine puis aux États-Unis, et mourut à New York en 1934. Il publia ses mémoires ; le vrai meurtrier de l'enfant n'a jamais été identifié.