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Zakhor
seconde moitié du VIIIᵉ siècle · Bagdad

Cherchez bien dans la Tora

Écarté de la charge d'exilarque, un homme conteste l'autorité de la loi orale. Ses héritiers diront qu'il n'a rien fondé — parce qu'ils étaient là avant.

ProbableCaraïsmeLoi oraleBagdadSchisme

Anan ben David vit à Bagdad dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle — on le situe approximativement entre 715 et 795.

La tradition rabbanite raconte qu'il fut écarté de la charge d'exilarque, chef séculier des Juifs d'Irak et leur représentant auprès du calife, pour tendances hérétiques, et que la charge alla à son frère cadet Hananya. Ses partisans le proclamèrent alors exilarque de leur côté.

La question de fond

Ce qui se joue dépasse une querelle de succession. Le judaïsme rabbinique repose sur l'idée que la Loi a été donnée deux fois — écrite au Sinaï, et orale, transmise de maître à disciple jusqu'à la Mishna et au Talmud.

Les partisans d'Anan refusent l'autorité de cette seconde Loi. Pour eux, la Bible hébraïque est la source unique du droit religieux, et chacun doit l'y chercher lui-même. On leur prête la formule : cherchez bien dans la Tora, et ne vous appuyez pas sur mon opinion.

Le mouvement qui en sortira s'appelle le caraïsme, du mot qui désigne la lecture de l'Écriture.

Deux récits d'origine incompatibles

Les rabbanites datent le caraïsme d'Anan et l'expliquent par le ressentiment d'un candidat évincé. C'est une généalogie commode : elle fait du schisme un accident de carrière.

Les caraïtes soutiennent l'inverse — que leur judaïsme est le judaïsme originel, et que la rupture remonte à l'époque du Second Temple, quand les rabbanites ont inventé la notion de Loi orale.

Aucune des deux versions n'est neutre, et la recherche moderne ne suit ni l'une ni l'autre : elle voit dans le caraïsme la cristallisation, au IXᵉ et au Xᵉ siècle, de courants antérieurs opposés à l'autorité des académies babyloniennes — Anan étant une figure qu'on a rétrospectivement placée à l'origine. D'où le registre du probable.

Ce que l'adversaire oblige à faire

L'effet le plus durable du caraïsme est peut-être ce qu'il a produit chez ses adversaires.

Sommé de justifier la Loi orale, le judaïsme rabbinique a dû s'expliquer. Saadia Gaon, au Xᵉ siècle, écrit contre les caraïtes et fonde ce faisant la théologie juive systématique.

La grammaire hébraïque, la lexicographie, la critique du texte biblique doivent également beaucoup à cette controverse : les caraïtes lisant l'Écriture seule, il fallait savoir exactement ce qu'elle disait — et les deux camps s'y sont mis.

Une communauté qui a duré

Le caraïsme a connu un âge d'or à Jérusalem aux Xᵉ et XIᵉ siècles, puis s'est maintenu en Égypte, à Constantinople, en Crimée, en Lituanie.

Il en subsiste des communautés aujourd'hui, en Israël principalement, quelques dizaines de milliers de personnes — et une bibliothèque de manuscrits considérable, dont une partie a rejoint les collections de Saint-Pétersbourg au XIXᵉ siècle.

On classe volontiers cette histoire comme une querelle interne sans conséquence. Elle pose pourtant la question la plus simple qui soit : qui décide de ce que le texte veut dire. Le judaïsme rabbinique a répondu par une chaîne de maîtres. Les caraïtes ont répondu : le lecteur.