Region: Espagne / Tunisie
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Published on July 21, 2026
Rabbin et exégète actif dans la zone Fès/Tlemcen/Tunis au tournant des XVe-XVIe siècles, auteur d'un supercommentaire sur le commentaire biblique d'Ibn Ezra (une de ses œuvres est datée de Tunis, 1512), rattaché à la famille Boukrat dont le patronyme est une variante documentée d'Oukrat.
Au tournant du XVe et du XVIe siècle, l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492 dispersa vers la Méditerranée l'une des élites intellectuelles les plus raffinées du judaïsme médiéval. Parmi ces exilés figure une figure discrète mais significative : Abraham ben Salomon Lévy-Bacrat ha-Lévi — dont le patronyme se lit aussi Bacrat, Bakrat, Bukarat, Boukrat ou Oukrat selon les traditions de transcription. Exégète et poète actif à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, il vécut à Malaga, en Espagne, et était versé dans les sciences naturelles ainsi qu'en espagnol et en arabe [Encyclopaedia Judaica / Encyclopedia.com]. Son destin résume, à lui seul, le sort d'une génération : arraché à sa terre natale, il transporta dans l'exil non des biens matériels mais un capital de savoir, et il en fit, en terre d'accueil, une œuvre de mémoire.
Cette œuvre, le Sefer ha-Zikkaron — le « Livre du souvenir » —, occupe une place singulière dans l'histoire de l'exégèse séfarade. Elle est à la fois un travail d'érudition serein, tourné vers le commentaire de Rachi sur la Torah, et un témoignage brûlant sur la catastrophe de 1492, dont l'une des préfaces conserve le récit personnel. Ce double visage — la science et le deuil, l'analyse et la déploration — fait de Bacrat un observateur privilégié de son temps. Le présent ouvrage se propose de restituer sa trajectoire, depuis l'Andalousie de sa jeunesse jusqu'aux communautés d'Afrique du Nord, en distinguant ce que l'archive établit de ce que la tradition transmet.
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<a href="https://zakhor.ai/en/grands-livres/figures/rabbi-abraham-boukrat-halevi">Rabbi Abraham Boukrat (Bukrat) Halévi — Zakhor</a>Citation
Rabbi Abraham Boukrat (Bukrat) Halévi — Zakhor, https://zakhor.ai/en/grands-livres/figures/rabbi-abraham-boukrat-haleviL'année 1492 constitue la césure de sa vie. Le 31 mars, les souverains catholiques Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille promulguèrent l'édit d'expulsion : tous les Juifs refusant la conversion devaient quitter le royaume avant la fin de juillet et ne jamais y revenir [Bibliothèque nationale d'Israël]. Cet acte mit un terme à des siècles de vie communautaire juive sur le sol ibérique et engendra l'une des grandes diasporas de l'histoire [Méchoulan (dir.), Les Juifs d'Espagne : histoire d'une diaspora, 1492-1992].
Bacrat fut de ces expulsés. Bacrat trouva refuge en Afrique du Nord en 1492 [Encyclopaedia Judaica / Encyclopedia.com]. Mais ce qui distingue son cas de tant d'autres, c'est qu'il a laissé un témoignage écrit de première main sur l'épreuve. L'une des préfaces de l'ouvrage, rédigée par Lévy-Bacrat lui-même, relate ses souffrances lors de l'expulsion d'Espagne [Wikipedia, d'après H. Beinart]. Ce passage, cité par l'historien Haim Beinart, évoque le départ d'une multitude considérable — plusieurs dizaines de milliers de personnes cheminant à pied, hommes, femmes et enfants — décrivant l'ampleur humaine du drame.
Ici, la tradition mémorielle et l'analyse historique se rejoignent : le texte de Bacrat n'est pas seulement une source pour l'histoire des idées, mais une pièce documentaire mobilisée par les historiens de l'exil. Sa parenté avec d'autres chroniqueurs de la catastrophe est manifeste. Ainsi, Abraham ben Salomon de Torrutiel, contemporain lui aussi expulsé enfant en 1492, interprétait l'événement comme un jugement divin sur les péchés des grands d'Espagne [Jewish Encyclopedia, « Abraham ben Solomon of Torrutiel »]. La génération de Bacrat cherchait à donner un sens religieux à l'effondrement, tout en fixant, par l'écrit, la mémoire de ce qui avait été perdu [Yerushalmi, De la cour d'Espagne au ghetto italien].
Comme beaucoup d'exilés d'Andalousie et d'Aragon, Bacrat gagna d'abord les rivages du Maghreb central. Il s'établit d'abord à Tlemcen, en compagnie d'Abraham Benzamero, Abraham Gavison et Moïse Alashkar [Encyclopaedia Judaica / Encyclopedia.com]. Cette convergence de noms n'est pas fortuite : Tlemcen, ville de l'actuelle Algérie occidentale, devint dans les années suivant 1492 l'un des principaux foyers d'accueil des Séfarades, et le voisinage de figures telles que Moïse Alashkar — juriste et talmudiste de premier plan — témoigne de la densité intellectuelle du milieu où évoluait Bacrat.
Cette phase de l'exil s'inscrit dans un mouvement plus vaste de recomposition communautaire. Les expulsés d'Espagne, porteurs de leurs propres coutumes juridiques et liturgiques, durent négocier leur insertion au sein des communautés autochtones du Maghreb. Le phénomène est bien documenté ailleurs : à Fès, les Castillans nouvellement arrivés promulguèrent leurs propres ordonnances communautaires, les Takkanot, pour régler la vie collective selon leurs usages [Sefer ha-Takkanot des Castillans de Fès (1492)]. Tlemcen connut des dynamiques comparables, où l'apport séfarade transforma durablement la physionomie du judaïsme nord-africain.
Durant cette période d'errance et d'installation, Bacrat composa aussi une élégie sur l'expulsion d'Espagne, confirmant sa double vocation d'exégète et de poète. Il écrivit une élégie sur l'expulsion espagnole [Encyclopaedia Judaica / Encyclopedia.com]. La poésie de deuil, genre profondément enraciné dans la tradition hébraïque, offrait à sa génération un langage pour dire l'irréparable.
Le point d'ancrage majeur de l'exil de Bacrat fut Tunis. Après l'expulsion des Juifs d'Espagne, il se rendit à Tunis, où il demeura de nombreuses années [Encyclopaedia Judaica / Encyclopedia.com]. C'est là que sa production intellectuelle atteignit sa maturité, dans un environnement où se croisaient les grands esprits de la diaspora ibérique.
L'une des rencontres décisives de ce séjour fut celle d'Abraham Zacuto, astronome, historien et talmudiste de renom, dont les tables astronomiques servirent aux navigateurs de l'époque des grandes découvertes. C'est à Tunis, où le Sefer ha-Zikkaron fut achevé en 1507, qu'il devint un ami proche d'Abraham Zacuto [Encyclopaedia Judaica / Encyclopedia.com]. Cette amitié n'est pas un simple détail biographique : elle témoigne du réseau de savants séfarades qui, malgré la dispersion, maintenaient entre eux des liens vivants d'échange et de solidarité intellectuelle. Tunis apparaît ainsi comme un carrefour de la diaspora, où l'érudition espagnole trouvait à se prolonger.
C'est dans cette ville que Bacrat mit un point final à l'œuvre de sa vie. Expulsé d'Espagne en 1492, il s'établit à Tunis, où en 1507 il rédigea le Sefer ha-Zikkaron, un supercommentaire de Rachi [Jewish Encyclopedia]. L'achèvement de l'ouvrage, quinze ans après l'expulsion, marque l'aboutissement d'un long parcours d'exil transformé en fécondité créatrice.
Le Sefer ha-Zikkaron est un supercommentaire, c'est-à-dire un commentaire de commentaire : il prend pour objet le célèbre commentaire de Rabbi Salomon ben Isaac (Rachi) sur le Pentateuque, glose fondamentale de l'exégèse juive. La vocation de l'ouvrage est double, à la fois explicative et apologétique. Il s'agit d'une élucidation du commentaire de Rachi sur la Torah, par Rabbi Avraham HaLevi Bakrat, l'un des exilés espagnols, écrite en Tunisie [Winner's Auctions, notice bibliographique].
L'entreprise de Bacrat consiste notamment à défendre Rachi contre les objections que lui avaient adressées d'autres grands exégètes médiévaux, en particulier Abraham Ibn Ezra et Moïse Nahmanide (Ramban). En cela, le Sefer ha-Zikkaron participe d'un débat exégétique de longue durée, où chaque génération réévaluait les autorités classiques. La qualité de ce travail fut reconnue par les répertoires modernes. Son Sefer ha-Zikkaron (Livourne, 1845), l'un des meilleurs supercommentaires de Rachi sur le Pentateuque, y fut achevé en 1507 ; il s'y révèle un érudit scrupuleux, doté d'une sensibilité fine [Encyclopaedia Judaica / Encyclopedia.com].
Le titre même de l'œuvre — « Livre du souvenir » — condense sa portée. Il ne s'agit pas seulement de conserver la mémoire d'une exégèse menacée d'oubli par la dispersion, mais aussi de préserver, dans les préfaces, la mémoire de l'exil lui-même. Science et témoignage y sont indissociables : l'acte d'interpréter la Torah devient, en terre d'exil, un acte de fidélité et de continuité face à la rupture historique.
L'œuvre de Bacrat connut une longévité singulière : composée en 1507, elle ne fut imprimée qu'au XIXe siècle. Pendant plus de trois siècles, elle circula sous forme manuscrite. Cette œuvre fut connue par ses copies, mais elle demeura à l'état de manuscrit jusqu'à sa publication à Livourne en 1845 [Encyclopaedia Judaica / Encyclopedia.com]. Le manuscrit resta non imprimé jusqu'en 1845, année où il fut découvert dans une bibliothèque juive de Tunis [Jewish Encyclopedia].
La première édition parut à Livourne (Leghorn), grand centre de l'imprimerie hébraïque en Méditerranée. Publiée par Rabbi Eliezer Ashkenazi à partir du manuscrit conservé caché en Tunisie, l'œuvre fut imprimée en 1845 en trois éditions distinctes : pour l'Europe, pour l'Italie et pour l'Afrique du Nord [Winner's Auctions, notice bibliographique]. Cette triple tirage, calibré pour trois publics géographiques, atteste de l'importance accordée à l'ouvrage au sein des communautés séfarades et méditerranéennes du XIXe siècle.
La chaîne de transmission — d'un manuscrit dissimulé à Tunis jusqu'aux presses livournaises — illustre les circuits de sauvegarde et de diffusion du patrimoine textuel séfarade. Elle s'inscrit dans le grand mouvement d'édition savante qui, à la même époque, tirait de l'oubli de nombreux textes de la diaspora nord-africaine, à l'image des travaux éditoriaux menés par des figures telles que Rabbi Abraham Ankawa [Ankawa, Hesed le-Avraham / Sha'ar ha-Shamayim, 1845]. C'est grâce à ce labeur d'exhumation que l'œuvre de Bacrat put enfin rejoindre le corpus imprimé de la littérature rabbinique.
La figure d'Abraham Boukrat ha-Lévi condense les traits d'une génération charnière du judaïsme séfarade. Formé dans le raffinement intellectuel de l'Andalousie, versé dans les sciences et les langues, il vit son monde s'effondrer en 1492 et refit sa vie sur les rives du Maghreb, de Tlemcen à Tunis, au contact des plus grands esprits de la diaspora. De cette double expérience — l'héritage andalou et la catastrophe de l'exil — naquit une œuvre qui unit la rigueur de l'exégète et la gravité du témoin.
Le Sefer ha-Zikkaron demeure son monument. À la fois supercommentaire scrupuleux de Rachi et dépositaire d'un récit personnel de l'expulsion, il porte bien son nom de « Livre du souvenir ». Sa redécouverte tardive et sa publication à Livourne en 1845 rappellent enfin combien la mémoire textuelle séfarade fut fragile, préservée par des copies dispersées et sauvée par le patient travail des éditeurs. Si l'archive laisse dans l'ombre bien des détails de sa vie — ses dates précises, la teneur exacte de ses dernières années —, elle établit avec certitude l'essentiel : celui d'un savant qui fit de l'exil non un terme mais un commencement, transmettant à la postérité, à travers la lettre de la Torah, la mémoire d'un peuple dispersé.
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