The Taubes Family
Origin of the name, history and genealogy of the Taubes lineage — a Jewish family name and the traces it left behind.
Ashkenazi surname; language of origin of the name: Yiddish (per Wikidata).
Memory register · custodian, not owner
The Great Book — Taubes
Introduction
À Iași, capitale de la Moldavie roumaine, le nom Taubes s'est inscrit dans la pierre des synagogues et dans l'encre des responsa pendant près d'un siècle. C'est là que la lignée a laissé son empreinte la plus durable : une succession de rabbins galiciens venus de Lemberg, portant dans leurs malles les méthodes rigoureuses des grands maîtres du Shulhan Aroukh, qui ont exercé une autorité morale et juridique sur l'ensemble du judaïsme moldave. Leur histoire — faite de postes rabbiniques transmis de père en fils et de fils en petits-fils, de traités publiés à Lvov et de responsabilités communautaires assumées dans un contexte de pression croissante sur les Juifs de Roumanie — est le cœur de ce volume.
À ce cœur roumain s'articule, deux générations plus tard, un rayonnement intellectuel d'une tout autre nature : celui de Jacob Taubes (1923–1987), philosophe de l'eschatologie et de la théologie politique, fils du rabbin Zwi Taubes, héritier d'une tradition d'étude que la violence du XXe siècle arracha de Vienne pour la disperser sur plusieurs continents. Et autour de lui, la figure de Susan Taubes (1928–1969), écrivaine et philosophe, dont le seul roman porte la trace la plus intime de cet arrachement.
Le présent volume distingue avec soin ce qui relève de l'histoire établie — figures attestées par les sources rabbiniques, encyclopédies et archives — de ce qui appartient à la mémoire transmise ou à l'hypothèse raisonnée. Le lecteur trouvera, chemin faisant, l'indication honnête du registre épistémique de chaque affirmation. L'étymologie du patronyme, réelle et instructive, trouvera sa juste place dans ce récit, non en tête, mais là où elle éclaire la mémoire d'une aïeule dont le prénom porta toute une descendance.
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Chapitre 1 : Iași, 1841 — une famille de Lemberg prend racine en Moldavie
L'histoire documentée de la lignée Taubes commence à Lemberg — Lwów, aujourd'hui Lviv — et s'accomplit à Iași. C'est depuis cette capitale provinciale de la Galicie que partirent, à partir du premier tiers du XIXe siècle, plusieurs familles rabbiniques vers les terres de la Moldavie roumaine, pays de frontière où les communautés juives cherchaient des autorités talmudiques capables de leur fournir encadrement, jurisprudence et défense face à une administration souvent hostile.
Aaron Moses ben Jacob Taubes (1787–1852) est la figure fondatrice de la lignée en Roumanie. Formé à Lemberg à l'école de Jacob Ornstein, l'un des plus grands halakhistes de sa génération, il avait exercé la fonction de rabbin à Sniatyn — petite ville galicienne — à partir de 1820, acquérant une réputation qui dépassait largement les frontières de son poste. L'historien Haïm Nathan Dembitzer le célèbre comme « l'autorité rabbinique la plus éminente de son époque », à qui les rabbins les plus illustres soumettaient leurs questions les plus difficiles. En 1841, il reçut l'appel de Iași et de son district, charge qu'il occupa jusqu'à sa mort en 1852. Ses responsa, réunis dans To'afot Re'em (publiés à titre posthume en 1855), et ses hidouchim (commentaires novateurs), connus sous le titre Karnei Re'em (1864), témoignent d'une pensée halakhique à la fois précise et ouverte, capable d'arbitrer les conflits d'une communauté moldave en pleine mutation.
Ce déplacement de Galicie vers la Moldavie traduit une réalité plus large : au XIXe siècle, les terres roumaines — juridiquement distinctes de l'empire austro-hongrois — attiraient des rabbins galiciens parce que leurs communautés juives, considérables mais peu structurées, manquaient d'autorités talmudiques établies. Aaron Moses Taubes y porta l'exigence de la halakha et la rigueur de l'érudition, incarnant ce que la tradition juive nomme gadol ha-dor, le grand homme de sa génération. La valeur de la justice — tsedek — n'est pas ici une abstraction : elle se mesure à la densité des responsa rendus, aux litiges tranchés, aux communautés orientées dans leur conduite quotidienne par une autorité réputée incorruptible.
La famille s'enracina à Iași avec une profondeur rare. Deux des fils d'Aaron Moses — Shmuel Shmelke Taubes (vers 1808–1866) et Yaakov Taubes (vers 1812–1890) — lui succédèrent respectivement à la tête de la communauté principale et dans le quartier de Podu Roș. Yhiel Mikhl (vers 1815–1878), troisième fils, exerça à Vaslui. Le petit-fils, Uri Shraga Feivel Taubes, fut à son tour grand rabbin de Iași de 1866 à 1908 environ, soit quatre décennies de service continu. La ville compta ainsi des Taubes à sa tête du milieu du XIXe siècle jusqu'aux premières décennies du XXe — une longévité dynastique exceptionnelle dans l'histoire des communautés juives de Roumanie.
C'est dans ce contexte familial que s'inscrit Yitzchak Taubes (1837–1920), documenté par la plateforme comme rabbin et traducteur actif en Roumanie. Sa vie embrasse exactement la période de la consolidation puis de l'épreuve : né l'année où la famille galicienne achevait de s'implanter à Iași, il mourut en 1920, à l'heure où la Grande Roumanie, agrandie par les traités de paix, promettait aux Juifs une émancipation longtemps refusée. Son activité de traducteur — attestée par sa fiche — ajoute une dimension supplémentaire à la vocation familiale : non seulement transmettre la loi orale dans la salle du tribunal rabbinique, mais rendre la pensée juive accessible à des lecteurs aux horizons linguistiques différents, faisant de lui un passeur entre cultures autant qu'un gardien de la tradition.
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Chapitre 2 : L'autorité rabbinique comme vocation collective — la halakha au service de Iași
Comprendre la signification de la présence des Taubes à Iași suppose de mesurer ce qu'était, au XIXe siècle, la fonction rabbinique dans une ville comme celle-là. Iași n'était pas un simple bourg de province : elle était la capitale de la Moldavie, siège du hakham bashi (grand rabbin impérial), foyer d'une communauté juive comptant des dizaines de milliers d'âmes, dotée de synagogues nombreuses, d'une presse hébraïque naissante et d'un théâtre yiddish en formation. Elle était aussi le théâtre de tensions récurrentes entre courants orthodoxes, maskilim (partisans de la Haskala) et hassidim — tensions que l'autorité rabbinique devait arbitrer avec fermeté et discernement.
Aaron Moses Taubes, puis ses fils, exercèrent cette fonction dans un contexte politique particulièrement difficile. La Roumanie du XIXe siècle est l'une des dernières nations d'Europe à avoir systématiquement refusé aux Juifs les droits civiques les plus élémentaires : interdiction d'exercer certaines professions, restrictions à la propriété, expulsions périodiques des villages. Shmuel Shmelke Taubes, rabbin de Iași de 1852 à 1865, publia Hayyei Olam — un ouvrage de pensée rabbinique qui atteste d'une réflexion menée sous contrainte, dans une communauté privée de statut légal. Son frère Yaakov, rabbin dans le quartier de Podu Roș jusqu'en 1890, connut les mêmes conditions. Uri Shraga Feivel Taubes, petit-fils d'Aaron Moses, exerça pendant quatre décennies et fit paraître Uri ve-Yishi (Lvov, 1887), recueil de pensée rabbinique qui témoigne d'une continuité intellectuelle remarquable : la famille qui s'est enracinée en Moldavie continue de publier à Lvov, gardant ainsi un lien vivant avec la Galicie d'origine.
Cette fidélité à l'étude — talmud Torah — dans un environnement hostile illustre la valeur centrale que le judaïsme doit à la lignée Taubes : la conviction que la rigueur intellectuelle est elle-même un acte de résistance, que maintenir une halakha exigeante face à la pression extérieure, c'est préserver la dignité d'un peuple. L'implication dans la vie collective — l'encadrement des mariages, des divorces, des contrats, des litiges commerciaux, des rites funéraires — n'est pas ici une bureaucratie mais un soin apporté aux membres les plus vulnérables de la communauté : la veuve dont le statut matrimonial est incertain, le marchand dont le partenaire chrétien conteste le contrat, l'orphelin dont l'héritage est disputé.
Yitzchak Taubes (1837–1920), par son double rôle de rabbin et de traducteur, prolonge cette vocation à sa façon. La traduction — dont la tradition juive connaît la haute valeur depuis les Septante et le Targum — est un acte de transmission autant que d'ouverture : elle suppose qu'un texte sacré ou une pensée rabbinique mérite d'être rendu accessible à ceux qui ne maîtrisent pas l'hébreu ou l'araméen, qu'il existe une universalité du sens qui transcende les frontières linguistiques. Dans la Roumanie du XIXe siècle finissant, où les Juifs débattaient entre eux d'acculturation, de loyauté à la langue hébraïque et d'intégration dans la culture roumaine, l'acte de traduire était chargé d'une signification politique autant que spirituelle. Selon les sources disponibles, la nature précise des textes que Yitzchak Taubes traduisit reste à établir ; ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il exerça cette activité dans le prolongement d'une famille qui n'avait jamais séparé le savoir de son partage.
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Chapitre 3 : De la Galicie à la Moldavie — géographie d'un nom et d'un destin
Le patronyme Taubes porte en lui l'histoire d'une migration. Son étymologie remonte à un prénom féminin yiddish, Taube — « colombe » —, dont il est issu par l'ajout du suffixe possessif -es, caractéristique de la pratique métronymique ashkénaze : le nom signifie, en son fond, « (descendant) de Taube ». Selon le grand lexicographe de l'onomastique juive Alexander Beider, ce type de formation — que l'on retrouve dans Gittes (de Gitl), Perles (de Perl), Mirels (de Mirl) — est fréquent dans les sociétés ashkénazes où la femme tenait souvent le négoce et où le prénom maternel pouvait s'imposer comme repère social de la descendance.
Le suffixe -es distingue le patronyme de ses cousins proches — Taub, Tauber, Taubman, Taubenfeld — et l'ancre dans l'espace linguistique de la Galicie et de la Pologne, où cette désinence est particulièrement attestée. On note parfois les graphies Taubess, Taubis ou Toybes, variations reflétant les hésitations des scribes impériaux qui, après les patentes de 1787 imposant aux Juifs d'Autriche des noms de famille germanophones fixes, transcrivirent phonétiquement des noms dont ils ignoraient l'étymologie. Pour la famille qui nous occupe, le nom cristallise à Lemberg — ville de la couronne habsbourgeoise — avant de voyager vers l'est et le sud, jusqu'aux rives du Prut moldave.
La colombe qui donne son nom à la lignée est, dans la tradition juive, une figure chargée : messagère de la paix retrouvée après le Déluge (Genèse 8), figure de l'âme d'Israël dans l'exégèse du Chir ha-Chirim (Cantique des cantiques), symbole de la communauté d'Israël dans sa dispersion. Que la famille qui porte ce nom soit précisément celle qui, pendant un siècle, veilla sur la communauté juive de Iași — gardant la halakha, tranchant les litiges, publiant les responsa — donne à cette coïncidence onomastique une saveur particulière : la descendance d'une Taube a exercé, génération après génération, le rôle de messagère et de gardienne.
La géographie du nom embrasse ensuite, au XXe siècle, les grandes capitales de la modernité juive : Vienne, où Zwi Taubes exerça dans l'entre-deux-guerres ; Berlin, où Jacob Taubes enseigna à la Freie Universität ; New York, où Susan Taubes écrivit son roman ; Zurich, Jérusalem, Tel Aviv. Cette dispersion suit le mouvement général des Juifs ashkénazes, de la shtetl galicienne et des rabbinats de province vers les centres universitaires et littéraires, puis, sous la contrainte de la violence du XXe siècle, vers les rivages de l'exil. Le nom contemporain — rencontré aujourd'hui en Israël, aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni — porte la marque de cette grande translation, qui n'a effacé ni la mémoire de Iași ni l'héritage de l'étude.
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Chapitre 4 : Zwi Taubes, un rabbin galicien entre Vienne et Zurich
La ligne qui relie les rabbinats moldaves du XIXe siècle à la philosophie du XXe passe par une figure de transition dont l'importance est capitale : Zwi (Hirsch) Taubes (1900–1966), né à Chernelitsa — petite ville de Galicie orientale, alors dans l'empire austro-hongrois — et formé dans la grande tradition rabbinique d'Europe centrale. Sa biographie est celle d'une génération entière : élevé dans l'univers de l'étude talmudique et de la culture germanophone héritée de la Haskala, il fut d'abord rabbin à Ödenburg (Sopron, en Hongrie), puis au Pasmaniten Tempel de Vienne, l'une des synagogues les plus distinguées de la capitale impériale, où il enseigna également au séminaire de formation des maîtres.
L'Anschluss de mars 1938 brisa cette carrière viennoise. Comme des milliers de rabbins et d'intellectuels juifs d'Autriche, Zwi Taubes dut quitter le pays en urgence. Il gagna la Suisse, où il devint rabbin de la communauté de Zurich — poste qu'il occupa pendant les années de guerre, assurant la continuité d'une vie juive organisée à l'heure où l'Europe orientale était livrée à la destruction. En 1965, une année avant sa mort, il fit son aliya et s'établit en Israël. Sa vie dessine ainsi une trajectoire caractéristique de l'élite rabbinique galicienne du XXe siècle : de la yeshiva à la grande ville, de la grande ville à l'exil, de l'exil à Eretz Israël.
Ce que la figure de Zwi Taubes exprime le mieux, peut-être, c'est la valeur de la piété transmise : la conviction que le rôle d'un rabbin n'est pas seulement de juger et d'enseigner, mais de maintenir une communauté vivante dans l'adversité, de préserver la kehilah face aux forces qui cherchent à la dissoudre. En assurant le service rabbinique à Zurich pendant les années les plus sombres, il offrit aux Juifs réfugiés en Suisse — nombreux, désorientés, endeuillés — un point d'ancrage rituel et spirituel. Et en transmettant à son fils Jacob non seulement la connaissance talmudique mais l'exigence d'une réflexion sur les fondements théologiques du judaïsme et de l'histoire, il fit de la maison Taubes un lieu où l'érudition ne se sépare jamais de la responsabilité.
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Chapitre 5 : Jacob Taubes — l'eschatologie comme destin
Le 25 février 1923, à Vienne, naquit dans la famille du rabbin Zwi Taubes un enfant qui allait porter le nom de la lignée au cœur des débats les plus vifs de la philosophie du XXe siècle. Jacob Taubes [יעקב טאובס] grandit dans la double exigence de l'étude talmudique et de la culture philosophique germanique : deux mondes que l'Europe centrale du premier tiers du XXe siècle permettait encore, parfois, de tenir ensemble.
Sa thèse, soutenue en Suisse en 1947 sous le titre Abendländische Eschatologie (« Eschatologie occidentale »), est une œuvre de jeunesse saisissante. Jacob Taubes y retrace l'histoire de l'idée eschatologique — la pensée de la fin des temps, du jugement, du Royaume — depuis les prophètes d'Israël et l'apocalyptique juive jusqu'aux philosophies modernes de l'histoire : le christianisme primitif, les mouvements millénaristes médiévaux, la pensée de Joachim de Flore, et enfin Hegel et Marx, interprétés comme les héritiers sécularisés d'une impatience messianique juive. Cette thèse l'établit d'emblée comme l'un des penseurs majeurs du messianisme et de la sécularisation des catégories théologiques dans la philosophie occidentale.
La carrière de Jacob Taubes fut itinérante et délibérément universelle. Il enseigna à Harvard, à Columbia, au Jewish Theological Seminary de New York, avant d'obtenir la chaire d'herméneutique à la Freie Universität de Berlin — retour symboliquement chargé dans la ville que le national-socialisme avait transformée en capitale de la barbarie, retour que Jacob Taubes effectua les yeux ouverts, conscient de toute la tension de ce geste. À Berlin, il entretint des échanges intellectuels qui défient les catégorisations habituelles : il sollicita la pensée du juriste controversé Carl Schmitt tout en maintenant avec lui une distance critique ; il noua puis rompit avec Gershom Scholem, le grand historien de la kabbale, rupture qui fut moins personnelle qu'idéologique — Taubes refusant de cantonner la pensée messianiste juive à son versant contemplatif, insistant sur sa dimension révolutionnaire et politique.
Esprit dialogique, provoquant et insaisissable, Jacob Taubes se définissait lui-même non comme un philosophe de la synagogue mais comme un « théologien de la révolution ». Sa fidélité à la pensée juive était réelle — il avait été ordonné rabbin et ne renonça jamais à la centralité de l'héritage d'Israël — mais elle se déployait dans un mouvement constant d'interpellation du dehors, de confrontation avec Paul de Tarse, avec Nietzsche, avec Benjamin, avec Schmitt.
C'est à la fin de sa vie, en février 1987, gravement malade, qu'il prononça à Heidelberg une série de conférences sur l'Épître de saint Paul aux Romains. Ces conférences, qui furent ses dernières — il mourut le 21 mars 1987 à Berlin —, parurent en 1993 sous le titre Die politische Theologie des Paulus (traduit en français sous le titre La Théologie politique de Paul). Dans cet ouvrage testamentaire, Jacob Taubes lit l'épître paulinienne comme un acte de résistance juive contre Rome, comme une déclaration d'antinomisme révolutionnaire fondée non sur la négation de la Loi mais sur son accomplissement dans l'amour. Ce texte exercerait une influence profonde et durable sur la philosophie contemporaine, notamment sur Giorgio Agamben (Le Temps qui reste), Alain Badiou (Saint Paul. La fondation de l'universalisme) et Slavoj Žižek.
La valeur que Jacob Taubes incarne le mieux dans la tradition juive est peut-être celle que l'hébreu désigne par hokhmah — la sagesse — entendue non comme possession tranquille d'un savoir acquis, mais comme tension perpétuelle entre la fidélité à un héritage et l'exigence de le penser contre lui-même. Il porta le savoir talmudique hérité de Galicie dans les amphithéâtres de Columbia et de Berlin, sans jamais prétendre réconcilier les tensions que cet héritage génère dans le monde moderne. C'est dans cet écart — entre la colombe et la révolution, entre Iași et Berlin — que réside la singularité de Jacob Taubes au sein de sa lignée.
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Chapitre 6 : Susan Taubes — l'exil mis en roman
À la figure de Jacob Taubes répond, en écho et en contraste, celle de Susan Taubes (née Susan Feldmann, 1928–1969), son épouse, écrivaine et philosophe. Née à Budapest dans une famille de la grande bourgeoisie juive hongroise, elle était fille de Sándor Feldmann, psychanalyste réputé qui avait compté parmi les proches de Sándor Ferenczi. La montée du nazisme arracha la famille à Budapest : Susan grandit aux États-Unis, dans ce milieu de l'émigration centrale européenne où le manque d'un monde perdu et l'urgence d'en forger un nouveau coexistaient dans un même souffle.
Elle étudia la philosophie et l'histoire des religions à Harvard, où elle soutint une thèse sur Simone Weil, pensée vertigineuse de la grâce et de la décréation, à laquelle Susan Taubes était particulièrement sensible : Weil aussi avait cherché à penser la condition juive de biais, par excès d'universalisme, par une fascination pour le christianisme qui renfermait peut-être sa propre part d'arrachement. Susan Taubes fut l'une des toutes premières interprètes universitaires américaines de cette œuvre, contribuant ainsi à la diffusion d'une pensée qui allait marquer durablement la philosophie et la théologie du XXe siècle.
Son amitié avec Susan Sontag — l'une des figures intellectuelles les plus visibles de la New York des années 1960 — l'inscrivit dans ce milieu cosmopolite, exigeant et fragile, des émigrés européens et de leurs enfants américains, pour qui la langue, la mémoire et l'identité n'allaient jamais de soi. Les deux femmes s'écrivirent longuement, se lurent, débattirent ; leur amitié irrigua le roman que Susan Taubes écrivit secrètement pendant des années.
Divorcing, paru en 1969, est une œuvre d'avant-garde : fragmentée, onirique, refusant la continuité narrative au profit d'une exploration des états de conscience d'une femme juive d'Europe centrale transplantée en Amérique. L'exil, la perte, la dissolution du moi, le rapport au père, à la tradition juive — tout cela est brassé dans une prose qui emprunte à la fois au rêve et à l'auto-analyse, à Kafka et à la psychanalyse. Peu après la parution du roman — accueilli alors avec une froideur qui la blessa — Susan Taubes mit fin à ses jours en se noyant au large de Long Island, en octobre 1969. Elle avait quarante et un ans.
Son œuvre a connu une redécouverte tardive mais significative au XXIe siècle : la réédition de Divorcing l'a fait reconnaître comme une voix singulière de la littérature de l'exil et du trauma, une contemporaine et une sœur spirituelle de Clarice Lispector et de Nathalie Sarraute dans son rapport à la forme romanesque. Par Susan Taubes — épouse, non fille de sang de la lignée — le nom Taubes s'attache à l'une des aventures littéraires les plus poignantes de la diaspora juive d'après-guerre. Elle incarne, dans ce livre, la valeur du savoir littéraire porté à son point de rupture : une écriture qui ne décore pas la souffrance mais l'expose dans sa nudité, faisant de la littérature un espace de vérité aussi exigeant que la philosophie ou la halakha.
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Chapitre 7 : Mémoire, rupture et transmission — la lignée dans le temps long
La question de la continuité familiale se pose différemment selon l'échelle à laquelle on la considère. À l'échelle des siècles, la lignée Taubes illustre un phénomène bien attesté dans l'histoire juive : la formation de dynasties rabbiniques où le prestige de la charge et la qualité de l'érudition se transmettent de père en fils, parfois pendant plusieurs générations. La présence des Taubes à Iași, de Aaron Moses (arrivé en 1841) jusqu'à la génération d'Uri Shraga Feivel (actif jusqu'à la première décennie du XXe siècle), couvre environ soixante-dix ans de service rabbinique continu dans une même ville — ce qui constitue, par la constance et la profondeur de l'engagement, un héritage peu commun.
À l'échelle du XXe siècle, la rupture est totale. La Shoah dévasta les communautés de Roumanie — le pogrom de Iași, en juin-juillet 1941, fit des milliers de victimes — et la Galicie — liquidée systématiquement entre 1941 et 1944. Les porteurs du nom Taubes qui n'avaient pas émigré avant la guerre furent pour beaucoup engloutis dans la catastrophe. Ceux qui survécurent reconstituèrent des rameaux en Israël, aux États-Unis, en Europe de l'Ouest — rameaux que les bases généalogiques commencent seulement à recenser et à relier entre eux.
La mémoire transmise dans ces familles conserve souvent le récit d'une aïeule nommée Taube — la colombe — dont le prénom serait devenu le nom de toute la descendance. Cette mémoire, qui ne peut être documentée acte par acte, est néanmoins fidèle à la vérité onomastique générale : le patronyme procède bien d'un prénom féminin, et il porte donc, inscrit en lui-même, la trace d'une femme. En ce sens, Taubes est un monument métronymique : dans un système de transmission patrilinéaire, il rappelle le rôle des femmes dans la formation de l'identité familiale. Le nom lui-même est une forme d'hommage rendu, à rebours des siècles, à une mère ou à une aïeule dont nous ne savons plus rien sinon qu'elle s'appelait Taube.
La question de la filiation entre les différentes branches — entre les rabbins roumains du XIXe siècle et Zwi Taubes, né en Galicie orientale au tournant du XXe siècle — demeure ouverte. La communauté d'origine géographique, de formation rabbinique et de patronyme autorise l'hypothèse d'une parenté ; elle ne suffit pas à l'établir documentairement. Selon les usages de la généalogie rabbinique, le partage d'un même patronyme métronymique ne garantit pas une filiation directe, des familles distinctes ayant pu adopter indépendamment le nom à partir d'aïeules prénommées Taube. Ce que l'on peut affirmer sans équivoque, c'est que la lignée documentée — Aaron Moses, ses fils, son petit-fils Uri Shraga Feivel, Yitzchak le traducteur — constitue une constellation cohérente, portant une vision partagée du rôle de la famille dans la vie juive roumaine.
La postérité du nom se déploie aujourd'hui sur plusieurs continents. Elle porte, selon les individus et les familles, l'empreinte de la tradition rabbinique ou celle de la philosophie, de la littérature ou de la simple fidélité à une mémoire. Ce qui unit ces rameaux dispersés — au-delà du patronyme et de la généalogie — c'est peut-être la conscience que l'étude, sous toutes ses formes, est à la fois une vocation et une résistance : résistance à l'effacement, résistance à la dissolution dans le monde environnant, résistance, enfin, à l'oubli d'une aïeule dont le prénom aura traversé les siècles sous la forme d'un nom de famille.
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Les grandes figures
Aaron Moses ben Jacob Taubes (1787–1852) — en hébreu : אהרן משה בן יעקב טויבש. Figure fondatrice de la lignée en Roumanie. Né à Lemberg, élève de Jacob Ornstein, il exerça d'abord le rabbinate à Sniatyn (1820) avant d'être appelé comme rabbin de Iași et de son district en 1841, charge qu'il occupa jusqu'à sa mort. L'historien Dembitzer le tient pour « l'autorité rabbinique la plus éminente de son époque ». Ses responsa To'afot Re'em (1855) et ses hidouchim Karnei Re'em (1864) furent publiés à titre posthume et témoignent d'une halakha rigoureuse et ouverte.
Shmuel Shmelke Taubes (vers 1808–1866). Fils aîné d'Aaron Moses, il succéda à son père à la tête du rabbinate principal de Iași de 1852 à 1866 environ. Auteur du Hayyei Olam, ouvrage de pensée rabbinique qui atteste la continuité intellectuelle de la famille dans un contexte de grande hostilité politique envers les Juifs de Roumanie. Par ses deux décennies de service, il consolida l'autorité des Taubes dans la communauté moldave.
Yaakov Taubes (vers 1812–1890). Second fils d'Aaron Moses, il exerça le rabbinate dans le quartier de Podu Roș à Iași de 1868 à 1890, complétant ainsi la présence familiale dans la ville. Sa longue carrière dans ce district populaire témoigne d'un engagement de terrain, au contact direct des membres les plus modestes de la communauté, différent dans sa nature du rabbinate représentatif de la communauté principale.
Uri Shraga Feivel Taubes (dates précises inconnues, actif vers 1866–1908). Petit-fils d'Aaron Moses, il fut grand rabbin de Iași pendant environ quatre décennies, soit l'une des plus longues charges rabbiniques continues connues dans la Moldavie juive du XIXe siècle. Auteur de Uri ve-Yishi (Lvov, 1887), recueil de pensée rabbinique qui maintient le lien intellectuel avec la Galicie d'origine. Sa longévité dans la charge assura la transition entre l'ère des pionniers galiciens et le judaïsme roumain du tournant du XXe siècle.
Yitzchak Taubes [יצחק איזיק טאובס] (1837–1920). Rabbin et traducteur, documenté en Roumanie. Sa vie embrasse la période de consolidation puis de crise du judaïsme roumain, de la génération des fondateurs jusqu'aux traités de paix de 1920. Son activité de traducteur — dont la nature précise des textes traduits reste à établir par la recherche — le distingue des autres membres de la lignée et signale une vocation de passeur entre traditions et cultures, en pleine période de débat sur l'acculturation des Juifs de Roumanie.
Zwi (Hirsch) Taubes (1900–1966). Né à Chernelitsa (Galicie orientale), rabbin formé dans la double tradition rabbinique et germanophone. Il exerça successivement à Ödenburg, au Pasmaniten Tempel de Vienne (avec enseignement au séminaire des maîtres), puis, après l'Anschluss de 1938, à Zurich, où il assura la vie rabbinique de la communauté pendant les années de la Shoah. En 1965 il fit son aliya en Israël. Il est le père de Jacob Taubes et l'un des maillons essentiels de la transmission entre la tradition rabbinique galicienne et la philosophie du XXe siècle.
Jacob Taubes [יעקב טאובס] (1923–1987). Philosophe et historien des religions, né à Vienne le 25 février 1923, mort à Berlin le 21 mars 1987. Fils du rabbin Zwi Taubes, il fut lui-même ordonné rabbin avant de s'orienter vers la philosophie et les études religieuses. Auteur de l'Abendländische Eschatologie (1947) et de Die politische Theologie des Paulus (1993, posthume), il enseigna à Harvard, Columbia et à la Freie Universität de Berlin. Interlocuteur de Carl Schmitt, de Gershom Scholem et des penseurs de l'École de Francfort, il exerça une influence décisive sur la philosophie politique contemporaine.
Susan Taubes (née Feldmann, 1928–1969). Née à Budapest, fille du psychanalyste Sándor Feldmann, émigrée aux États-Unis dans l'enfance. Philosophe formée à Harvard (thèse sur Simone Weil), amie intime de Susan Sontag, elle publia en 1969 le roman Divorcing, œuvre d'avant-garde explorant l'exil, la mémoire juive et la dissolution du moi. Épouse de Jacob Taubes, elle se suicida peu après la parution de son livre. Divorcing a connu une redécouverte au XXIe siècle qui en a fait l'une des œuvres majeures de la littérature juive diasporique d'après-guerre.
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Conclusion
Ce que la lignée Taubes aura, entre toutes, le mieux exprimé, c'est la conviction que le savoir est une forme de soin — envers la communauté, envers la vérité, envers les générations à venir. Aaron Moses Taubes et ses fils à Iași, Uri Shraga Feivel pendant ses quatre décennies de service, Yitzchak le traducteur, Zwi à Zurich pendant les années de la Shoah : tous ont exercé leur fonction rabbinique comme un service rendu aux membres les plus vulnérables de la communauté, avec pour seule arme l'érudition talmudique et l'autorité morale qu'elle confère. Jacob Taubes a prolongé cet héritage dans un registre philosophique radicalement différent, portant la pensée messianique juive dans les amphithéâtres de Berlin et de New York, refusant de la neutraliser dans un ésotérisme contemplatif. Susan Taubes, enfin, a fait de l'écriture romanesque ce que ses ancêtres faisaient du responsum : un acte de vérité, exposant sans ornements la condition de l'exilé et du deuil.
Le nom lui-même — Taubes, « (descendants) de la colombe » — résume cette histoire de manière presque allégorique. Dans le récit de l'arche, la colombe revient à Noé avec un rameau d'olivier après le déluge, signalant qu'il existe encore une terre où se poser. Pendant un siècle, les Taubes de Iași ont été cette colombe pour leur communauté moldave, apportant la loi et l'ordre dans le chaos. Dans la tempête du XXe siècle, Jacob Taubes a été une colombe d'une tout autre espèce — non celle qui cherche la terre ferme, mais celle qui s'obstine à traverser les frontières entre les traditions, entre les religions, entre les certitudes constituées. Et Susan Taubes, enfin, a incarné la colombe qui ne revient pas : celle dont le silence, après la noyade, laisse dans la mémoire des lecteurs un rameau plus lourd que tous les discours.
La lignée, modeste par le nombre, s'est inscrite dans la mémoire collective d'Israël par la constance de son engagement envers deux valeurs que le judaïsme a portées à travers les siècles et les continents : la rigueur de la halakha comme soin de la communauté, et l'exigence de la pensée comme forme irréductible de fidélité à l'héritage. Entre Lemberg et Berlin, entre Iași et New York, entre la salle d'étude et la chaire universitaire, le nom Taubes a parcouru, en quatre générations, toute la carte de la modernité juive.
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- v1 · current · Aug 14, 2026
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Bibliography
- Jean Baumgarten, Le Yiddish. Histoire d'une langue errante (2002)
- Q2396629 — Wikidata ↗
- A. Beider ; L. Menk, Dictionnaires des patronymes juifs d'Europe de l'Est (Beider : Empire russe 2008, Royaume de Pologne 1996, Galicie 2004) et judéo-allemands (Menk 2005), Avotaynu