The Szekeres Family
Origin of the name, history and genealogy of the Szekeres lineage — a Jewish family name and the traces it left behind.
Ashkenazi surname; language of origin of the name: Hungarian (borne by Jewish figures, according to Wikidata).
Memory register · custodian, not owner
The Great Book — Szekeres
Introduction
Budapest, 1933. Dans les parcs de la ville, au bord du lac artificiel du Városliget, de jeunes intellectuels juifs se retrouvent pour parler de mathématiques. Ils n'ont pas tous de chaire universitaire — certains en sont empêchés par les lois du numerus clausus qui contingentent l'accès des Juifs à l'enseignement supérieur. Ils ont en revanche des cahiers, des idées et une amitié que la persécution ne parvient pas à entamer. C'est dans ce cercle que György Szekeres, fils d'un négociant en cuir de Budapest, rencontre Paul Erdős et Esther Klein. Deux ans plus tard, en 1935, le nom Szekeres entre dans l'histoire des mathématiques avec la publication d'un article fondateur de la combinatoire géométrique moderne : le théorème d'Erdős–Szekeres.
Tel est le point de départ de ce livre : non pas un mot de la langue hongroise, mais une vie, un lieu, une œuvre. Le patronyme Szekeres — « charretier » en magyar — appartient à la longue liste des noms de métier adoptés par les familles juives de Hongrie au cours du XIXe siècle, dans le mouvement de la magyarisation des noms. Il est aujourd'hui porté par des familles dispersées entre la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie de Transylvanie, Israël, l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et l'Australie. Rien dans sa morphologie ne trahit à première vue une appartenance juive — c'est un nom hongrois répandu dans toutes les confessions, partagé entre une population chrétienne ancienne et des familles juives plus récemment magyarisées.
Ce livre ne prétend pas reconstituer une généalogie continue là où les sources se taisent. Il s'efforce de tracer le cadre historique dans lequel toute famille Szekeres peut inscrire sa propre recherche. Son cœur documenté est la trajectoire de György Szekeres, né à Budapest le 29 mai 1911 et mort à Adélaïde, en Australie, le 28 août 2005 — chimiste de formation, mathématicien par vocation et par amitié, exilé à Shanghai pendant la guerre, australien d'adoption, auteur de théorèmes dont la beauté n'a pas vieilli. Autour de lui gravitent les figures de Paul Erdős et d'Esther Klein, sans lesquelles ni le théorème ni le destin n'auraient pris cette forme.
Le présent ouvrage distingue en permanence ce qui relève de l'archive établie, de la déduction probable et de la tradition transmise. Là où la documentation manque, nous le disons. C'est à ce prix qu'une histoire de famille peut se tenir droite.
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Chapitre 1 : Budapest, 1933 — Un cercle de mathématiciens dans les parcs de la ville
Il y a des lieux qui concentrent, à un moment précis de l'histoire, une densité extraordinaire de talent et d'intelligence. Le Budapest de l'entre-deux-guerres fut l'un d'eux. La capitale hongroise abritait alors l'une des plus importantes et des plus brillantes communautés juives d'Europe centrale, dont les membres — intégrés depuis plusieurs générations dans la vie économique, culturelle et scientifique du pays — avaient adopté la langue magyare, les usages de la bourgeoisie hongroise et, souvent, une ardeur particulière pour les sciences exactes. Nourrie par une tradition scolaire d'excellence et portée par des revues comme le Középiskolai Matematikai és Fizikai Lapok — la revue de mathématiques et de physique pour lycéens, active depuis 1894 —, une génération entière de jeunes Juifs hongrois avait appris à penser en termes de problèmes, de conjectures et de démonstrations avant même d'entrer à l'université.
C'est dans ce monde que grandit György Szekeres. Né le 29 mai 1911 à Budapest, fils d'Armin Szekeres, négociant en cuir, il révèle dès le lycée un talent mathématique que la revue des lycéens contribue à éveiller et à discipliner. Mais les exigences familiales pèsent, et les circonstances s'y ajoutent : les numerus clausus introduits à l'université hongroise en 1920, qui limitent drastiquement l'accès des étudiants juifs aux facultés, rendent l'orientation vers une carrière académique incertaine. La famille Szekeres juge plus sûr et plus utile de former le fils à un métier concret. George obtient en 1933 un diplôme de génie chimique à l'Université royale József — future Université technique de Budapest —, n'ayant suivi qu'un seul cours de mathématiques au programme officiel.
L'ingénieur chimiste n'a pourtant pas renoncé aux mathématiques. À partir de 1933, Szekeres participe aux réunions informelles d'un cercle de jeunes intellectuels juifs de Budapest. Ces rencontres se tiennent dans les parcs de la ville — le Városliget, avec sa statue du chroniqueur Anonyme, en fut l'un des cadres habituels —, dans les cafés, dans les appartements. Le cercle rassemble Paul Erdős — mathématicien prodige de vingt ans, fils d'un instituteur juif de Budapest —, Esther Klein, Pál Turán, Marta Sved et d'autres. Ce sont des jeunes gens brillants que les restrictions antisémites cantonnent en marge des institutions académiques, et qui font de la mathématique une pratique libre, amicale, presque clandestine dans sa légèreté.
À l'une de ces réunions, en 1933, Esther Klein pose un défi géométrique : montrer que, parmi cinq points en position générale dans le plan, il en existe toujours quatre formant un quadrilatère convexe. Elle présente sa propre démonstration. La question inspire immédiatement Szekeres et Erdős, qui l'élèvent à une conjecture générale : pour tout entier $n$, il existe un nombre $N(n)$ tel que tout ensemble d'au moins $N(n)$ points en position générale dans le plan contient $n$ points formant un polygone convexe. Ils la démontrent. L'article qui en résulte — A combinatorial problem in geometry, publié en 1935 dans la revue Compositio Mathematica — est salué comme l'un des textes fondateurs de la combinatoire géométrique et de la théorie de Ramsey. Paul Erdős baptise le problème Happy Ending — « fin heureuse » — parce que la collaboration mathématique autour de cet énoncé aboutit au mariage de George Szekeres et d'Esther Klein, le 13 juin 1937.
Dans cette anecdote se lit quelque chose d'essentiel sur la culture intellectuelle de la judéité hongroise d'entre-deux-guerres : la capacité à faire du savoir une forme de vie commune, à tisser des liens d'amitié et d'amour dans l'espace même de la pensée. La valeur de l'étude — le talmud Torah élargi à la science profane —, que la tradition juive a portée à travers les siècles comme la possession que nul exil ne peut confisquer, se manifeste ici dans les parcs d'une ville qui allait bientôt se refermer sur ses juifs. George Szekeres pratiquait la mathématique non pour une chaire ou un titre, mais parce qu'il ne pouvait faire autrement : c'est cette liberté de l'esprit qui définit sa figure et, à travers elle, quelque chose de propre à la lignée.
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Chapitre 2 : L'œuvre mathématique — Trois contributions à la mémoire de la science
Si le Happy Ending problem a donné au nom Szekeres sa première inscription dans l'histoire des mathématiques, l'œuvre de György Szekeres ne s'y réduit pas. Elle s'étend sur plus de six décennies et touche à des domaines aussi éloignés en apparence que la géométrie combinatoire, la relativité générale et la théorie des graphes. Trois résultats portent aujourd'hui son nom dans la littérature mathématique internationale et méritent d'être présentés ici, car ils disent quelque chose de l'amplitude et de la liberté d'une intelligence qui n'avait jamais été assignée à un seul domaine.
Le premier est le théorème d'Erdős–Szekeres proprement dit, dans sa version combinatoire la plus générale. Au-delà du problème géométrique des polygones convexes, l'article de 1935 contient un résultat d'une portée encore plus large : toute suite de plus de $(r-1)(s-1)$ nombres réels distincts contient nécessairement une sous-suite croissante de longueur $r$ ou une sous-suite décroissante de longueur $s$. Ce théorème, d'une élégance formelle remarquable, est aujourd'hui un résultat standard enseigné dans les cours de combinatoire du monde entier ; il féconde des décennies de recherche en informatique théorique, en théorie des graphes et en théorie de Ramsey.
Le deuxième résultat est d'une nature radicalement différente. En 1960, George Szekeres publie, de façon indépendante et simultanée avec le mathématicien américain Martin Kruskal, une extension maximale analytique de la géométrie de Schwarzschild pour un trou noir. Les coordonnées qui en résultent — désignées depuis lors sous le nom de coordonnées de Kruskal–Szekeres — offrent un système de référence couvrant la totalité de l'espace-temps d'un trou noir de Schwarzschild, sans la singularité de coordonnées qui affectait le système original. Ce résultat, fondamental en relativité générale, est aujourd'hui exposé dans tous les cours d'introduction à la physique des trous noirs ; il révèle l'horizon des événements et la structure de l'espace-temps interne avec une clarté que les coordonnées de Schwarzschild ne permettaient pas. Que Szekeres ait produit ce résultat en parallèle de ses travaux combinatoires, depuis son poste à l'Université d'Adélaïde, témoigne d'une curiosité intellectuelle sans frontières disciplinaires.
Le troisième apport est celui du snark de Szekeres — un objet de la théorie des graphes. Un snark est un graphe connexe, cubique (chaque sommet a exactement trois voisins), sans pont, et dont l'indice chromatique est 4 — c'est-à-dire qu'il faut au minimum quatre couleurs pour colorier ses arêtes de façon que deux arêtes adjacentes n'aient pas la même couleur. Le snark de Szekeres, qui comporte 50 sommets et 75 arêtes, est l'un des snarks les plus connus et les plus étudiés ; il est notamment hypo-hamiltonien, propriété qui en fait un objet de choix pour l'étude des conjectures de coloration. Szekeres l'a décrit dans un article de 1973, ajoutant ainsi un troisième domaine à une œuvre déjà remarquable par son étendue.
À ces trois grandes contributions s'ajoutent des travaux publiés en collaboration avec Herbert Saul Wilf — d'où le nombre de Szekeres–Wilf, en théorie des graphes —, ainsi qu'une production régulière en analyse, en théorie des nombres et en topologie combinatoire. La Mathematical Reviews et le Zentralblatt für Mathematik recensent l'ensemble de ces publications, fournissant une chronologie précise d'une œuvre qui s'étend des années 1930 jusqu'au début du XXIe siècle.
Ce que révèle cette trajectoire intellectuelle, c'est moins la spécialisation — qui est la norme académique — qu'une forme d'universalisme savant. Szekeres a traversé la combinatoire, la relativité et la théorie des graphes avec la même liberté curieuse qui animait les réunions dans les parcs de Budapest. Cette liberté est elle-même une valeur : dans la tradition juive, le savoir n'est pas une propriété que l'on acquiert une fois pour toutes, mais un mouvement perpétuel d'interrogation et de découverte. George Szekeres a pratiqué cette forme d'étude — limoud — dans le langage universel des mathématiques, mais avec une fidélité à l'acte de penser qui porte une empreinte reconnaissable.
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Chapitre 3 : La magyarisation des noms — Comment un charretier entre dans les registres juifs
Pour comprendre comment des familles juives de Hongrie en sont venues à porter un nom comme Szekeres, il faut remonter à deux grandes transformations historiques successives : l'imposition des noms de famille par l'administration habsbourgeoise, puis la magyarisation volontaire de ces mêmes noms un demi-siècle plus tard.
Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les Juifs d'Europe centrale ne portaient généralement pas de nom de famille héréditaire au sens moderne. Ils se désignaient par un prénom suivi du prénom du père — ben en usage hébraïque —, parfois complété d'un sobriquet, d'un nom de lieu ou d'une indication de métier. Le tournant décisif intervient sous Joseph II : l'édit de 1787 sur les noms impose aux Juifs de l'Empire habsbourgeois l'adoption de patronymes fixes, germaniques dans leur grande majorité. C'est ainsi que des milliers de familles juives de Hongrie reçoivent ou choisissent des noms comme Weiss, Schwarz, Klein, Gross, Fuhrmann ou Wagner — noms qui reflètent parfois un métier, parfois une couleur, parfois une fantaisie administrative.
La Hongrie possédait cependant une identité politique et linguistique propre au sein de l'Empire. Tout au long du XIXe siècle, et particulièrement après le Compromis austro-hongrois de 1867 — qui émancipa civilement les Juifs du royaume —, une part importante de la bourgeoisie juive hongroise s'engagea dans un processus d'assimilation nationale intense, embrassant la langue et la culture magyares avec un patriotisme ardent. La langue allemande, marqueur de l'ancienne sujétion habsbourgeoise, fut progressivement délaissée dans les milieux urbains et néologues. C'est dans ce climat que naquit le phénomène de la névmagyarosítás — la magyarisation des noms — : le remplacement volontaire d'un patronyme d'apparence étrangère par un nom hongrois, pratiqué massivement des années 1840 au début du XXe siècle.
Les Juifs assimilés prirent à cette pratique une part proportionnellement importante. Changer de nom symbolisait l'entrée dans la communauté nationale et l'effacement apparent des marques de l'altérité. Dans le choix d'un nouveau nom, plusieurs stratégies coexistaient : traduction sémantique de l'ancien nom, assonance phonétique, adoption d'un nom neutre ou prestigieux. Un nom allemand du type Fuhrmann ou Wagner — « charretier », « charron », « voiturier » — se traduit naturellement en hongrois par Szekeres. Ce schéma de traduction sémantique est l'un des ressorts les plus documentés de la magyarisation, et c'est l'hypothèse la plus vraisemblable pour les familles juives portant ce patronyme.
La famille d'Armin Szekeres illustre précisément cette trajectoire. Installée à Budapest, cette famille juive bourgeoise possédait un commerce de cuir — activité typique des milieux juifs hongrois intégrés, à mi-chemin entre l'artisanat et le négoce. Que le père porte un prénom à consonance germano-hongroise — Armin — est révélateur d'une génération intermédiaire : déjà magyarisée dans ses formes de vie, encore marquée par les noms de l'ère joséphine. Que le fils se prénomme György — prénom hongrois pur — indique que l'assimilation linguistique était, à l'état civil, pleinement accomplie à la génération suivante. Pour cette bourgeoisie, le nom magyar n'était pas seulement un acte de loyauté nationale : c'était aussi une condition pratique d'accès aux marchés, aux contrats et aux relations professionnelles dans un espace interconfessionnel où le nom, la langue et les manières devaient signaler l'appartenance civique.
Nous présentons la filiation Fuhrmann/Wagner → Szekeres comme probable et non comme établie. Seule la consultation des décrets de changement de nom publiés au journal officiel hongrois, des registres communautaires israélites et des recensements permet, cas par cas, de reconstituer la chaîne réelle. La méthode généalogique impose ici la prudence : certaines familles ont pu choisir Szekeres sans lien étymologique avec leur nom antérieur, par goût ou par disponibilité. C'est l'exemple type d'une intersection où la mémoire familiale et l'archive se répondent sans toujours se confondre.
Le mot szekér — « chariot, charrette » — est d'origine ancienne, attesté dans le vocabulaire agricole et commercial magyar depuis le Moyen Âge. Son dérivé szekeres, « le conducteur de chariot, le voiturier, le transporteur de marchandises », désignait dans une société rurale le maillon mobile entre le village, le moulin, le marché et la ville. Ce métier a laissé son empreinte dans la toponymie et dans l'anthroponymie hongroises, où Szekeres compte parmi les noms de profession les plus répandus, à côté de Kovács (« forgeron »), Szabó (« tailleur »), Molnár (« meunier ») ou Mészáros (« boucher »). Dans une société rurale, le charretier tenait un rôle économique réel. Mais dans la main d'un mathématicien de génie, ce nom de métier ordinaire s'est chargé d'une tout autre portée. L'histoire de George Szekeres rappelle que le destin d'un nom se lit moins dans son origine lexicale que dans les vies qui l'ont porté, les œuvres qu'il a signées et les générations qui s'en réclament.
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Chapitre 4 : Les Juifs de Hongrie — Émancipation, intégration et fragilité d'un destin
Le nom Szekeres, porté par des familles juives, s'inscrit dans l'histoire d'une communauté qui connut, en l'espace d'un siècle, l'une des ascensions les plus rapides et l'une des destructions les plus brutales de toute l'histoire juive moderne.
Jusqu'au début du XIXe siècle, les Juifs de Hongrie vivaient dans un cadre légal restrictif. Cantonnés dans certaines villes et bourgades, soumis à des taxes spéciales, ils étaient exclus des corporations, des fonctions publiques et des propriétés terriennes. L'émancipation progressive — accélérée par la Révolution de 1848-1849 puis consacrée par la loi de 1867, au lendemain du Compromis austro-hongrois — transforma radicalement leur situation. Les Juifs de Hongrie devinrent citoyens à part entière, avec accès aux professions libérales, aux universités, au commerce et à la vie publique. En quelques décennies, une bourgeoisie juive hongroise brillante et patriote émergea dans les grandes villes — Budapest au premier chef.
Budapest concentrait, au tournant du XXe siècle, l'une des plus importantes populations juives d'Europe : environ deux cent mille personnes, soit près d'un quart de la population de la capitale. Cette communauté avait massivement adopté le hongrois comme langue maternelle, envoyait ses enfants dans les meilleures écoles et gymnases, peuplait les facultés de médecine, de droit et de sciences et fournissait une proportion remarquable des scientifiques, journalistes, avocats, médecins et entrepreneurs du pays. C'est dans ce terreau que la famille Szekeres a poussé : un commerce de cuir à Budapest, un fils envoyé faire du génie chimique, et dans les marges de ce projet raisonnable, la fréquentation des parcs de la ville et des problèmes de géométrie.
Le nom Szekeres se rencontre sur l'ensemble de l'aire de peuplement hongrois, qui dépassait largement les frontières actuelles avant le traité de Trianon (1920). Les communautés juives de langue ou de culture hongroise étaient fortement implantées en Transylvanie — aujourd'hui en Roumanie —, dans la Haute-Hongrie — aujourd'hui Slovaquie —, en Subcarpatie et dans la Voïvodine. Un patronyme magyar comme Szekeres a donc pu naître et se transmettre dans n'importe laquelle de ces régions, indépendamment des redécoupages politiques ultérieurs.
Les familles juives porteurs de ce nom relevaient le plus souvent du judaïsme assimilé des villes. Dans ces milieux urbains, néologues ou modérés, l'usage du hongrois était la règle et l'adoption d'un nom magyar un marqueur d'intégration. À l'inverse, les communautés orthodoxes et hassidiques de l'est et du nord-est conservaient davantage les noms germaniques ou hébraïques ; on s'attend donc à trouver Szekeres plus fréquemment dans les milieux assimilés.
Cette intégration, si poussée, si sincère, si productive, était aussi fragile. Le numerus clausus de 1920, instituant des quotas pour les étudiants juifs dans les universités hongroises, signal que les termes du contrat national étaient devenus précaires. Pour la génération de George Szekeres — née dans les années 1910, formée dans les années 1920-1930 —, cette restriction fut une réalité concrète et quotidienne, qui explique en partie pourquoi des jeunes gens brillants se retrouvaient dans des parcs à faire de la mathématique informelle plutôt que dans des amphithéâtres. C'est dans ce chiasme entre l'intégration accomplie et l'exclusion rampante que se lit le mieux la condition des Juifs hongrois de l'entre-deux-guerres.
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Chapitre 5 : Shanghai, l'exil et la traversée du monde
La montée du nazisme en Allemagne, l'annexion de l'Autriche en 1938 et le durcissement rapide de la politique antisémite en Hongrie placèrent les Juifs hongrois devant des choix existentiels. Pour les plus clairvoyants ou les plus mobiles, l'émigration s'imposait avant qu'il ne soit trop tard. George Szekeres et Esther Klein, mariés en 1937, choisirent la fuite.
Leur destination fut Shanghai — ville alors ouverte aux réfugiés juifs sans visa, dans une période où presque toutes les frontières du monde s'étaient fermées aux Juifs d'Europe. La concession internationale de Shanghai accueillit entre 1938 et 1941 plusieurs milliers de Juifs d'Europe centrale — Allemands, Autrichiens, Polonais, Hongrois — qui y survécurent dans des conditions de précarité extrême, dans un quartier densément peuplé, sous l'occupation japonaise qui s'étendit à la ville après Pearl Harbor en décembre 1941. C'est dans cet environnement bouleversé — une métropole asiatique sous domination militaire étrangère, ravagée par la pauvreté et la maladie — que la famille Szekeres vécut les années de guerre.
Survivre à Shanghai demandait une capacité d'adaptation, une résilience et une tolérance à l'altérité absolue que peu de destins européens pouvaient préparer. Les réfugiés juifs y côtoyaient une population chinoise elle-même soumise à l'occupation, des communautés séfarades venues de Bagdad ou de Bombay, des Russes blancs émigrés depuis la révolution bolchévique. Dans cet espace de confluence des exils, maintenir une vie intellectuelle était une forme de résistance douce. George Szekeres continua à penser à la mathématique, à correspondre dans la mesure du possible, à rester en contact avec un réseau savant que la guerre avait dispersé mais non dissous. La fidélité à la pensée, dans ces conditions, n'est pas une abstraction : c'est un acte quotidien de l'esprit.
Pendant ce temps, en Hongrie, la communauté juive connaissait la catastrophe finale. Après l'occupation allemande du pays en mars 1944, la déportation des Juifs de province vers Auschwitz-Birkenau fut organisée en quelques semaines — au printemps et au début de l'été 1944 — avec la collaboration des autorités hongroises. Des centaines de milliers de personnes furent assassinées. À Budapest, la communauté connut les persécutions des Croix fléchées durant l'hiver 1944-1945. Les familles juives portant le nom Szekeres furent, comme l'ensemble de la judéité hongroise, prises dans cette tourmente. La recherche des destins individuels passe par les bases de données des victimes — notamment la base de données des noms des victimes de la Shoah tenue par Yad Vashem —, par les registres de déportation et par les archives communautaires reconstituées après guerre. L'historien doit consigner que le patronyme figure parmi ceux frappés par la destruction, et que toute généalogie Szekeres rencontre, à cette date, la rupture la plus grave.
En 1948, la famille Szekeres émigra vers l'Australie. La destination n'était pas évidente : George n'avait aucun titre académique en mathématiques, aucun réseau préalable dans ce pays lointain. C'est Marta Sved — amie de Budapest, mathématicienne, qui avait elle-même émigré en Australie — qui les accueillit à Adélaïde. L'Université d'Adélaïde, avec une clairvoyance peu commune, offrit à George un poste de chargé de cours. Ce pari sur un homme plutôt que sur un diplôme fut amplement justifié. La dispersion du nom Szekeres hors d'Europe résulte de ces grandes secousses : émigrations d'avant 1914, exils consécutifs à la montée de l'antisémitisme, survivance et départ après la Shoah, puis nouvelle émigration de 1956 après l'écrasement de l'insurrection de Budapest. Les Szekeres d'Israël, des États-Unis, du Canada, de France ou d'Australie portent, pour beaucoup, la trace de ces déracinements successifs.
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Chapitre 6 : Adélaïde et Sydney — L'enracinement australien
Budapest, Shanghai, Adélaïde : tel est l'itinéraire d'un nom porté de l'Europe centrale aux antipodes, suivant les chemins que le XXe siècle a tracés dans le corps de la judéité hongroise. L'Australie, destination improbable pour un mathématicien juif de Budapest, devint pour George Szekeres le lieu d'une renaissance intellectuelle durable.
La carrière australienne s'ouvre à l'Université d'Adélaïde, où Szekeres enseigne à partir de 1948. En 1963, il est élu Fellow de l'Académie australienne des sciences — consécration d'un parcours qui, par sa singularité même, témoigne que l'excellence scientifique peut se construire en dehors des voies ordinaires. En 1964, il rejoint l'Université de Nouvelle-Galles du Sud à Sydney, où il occupe une chaire de mathématiques jusqu'à sa retraite en 1976. Il continue à publier bien au-delà de cette date, maintenant la collaboration avec Paul Erdős — les deux amis signent encore ensemble un article sur les coefficients binomiaux en 1978.
Les distinctions s'accumulent sans jamais avoir l'air de constituer l'essentiel. En 1968, George Szekeres reçoit la médaille Thomas Ranken Lyle, l'une des plus hautes récompenses scientifiques australiennes. En janvier 2001, le Centenary Medal lui est décerné par le gouvernement australien, « pour service à la société australienne et à la science en mathématiques pures ». En juin 2002, il est fait Membre de l'Ordre d'Australie (AM) « pour service aux mathématiques et à l'éducation ». La même année 2001, l'Australian Mathematical Society crée la médaille George Szekeres, décernée tous les deux ans à un mathématicien australien ayant apporté une contribution exceptionnelle à sa discipline : hommage rare, de son vivant, que la communauté scientifique rend à l'un des siens. L'Académie des sciences de Hongrie, de son côté, l'élit également membre — reconnaissance de sa double appartenance, australienne par l'ancrage et hongroise par les racines et par la formation.
Esther Szekeres, née Klein, n'est pas seulement l'épouse du mathématicien. Elle est elle-même mathématicienne, ayant enseigné à l'Université Macquarie de Sydney, et c'est à elle que revient la paternité — ou plutôt la maternité — du Happy Ending problem, le problème géométrique original dont la solution a rendu son nom indissociable de celui de l'article fondateur de 1935. À Adélaïde, à Sydney, elle participe pleinement à la vie intellectuelle du couple et de leur entourage.
Au-delà des mathématiques, George Szekeres avait d'autres fidélités. Il jouait du violon et de l'alto dans des ensembles de musique de chambre à Sydney. Il marchait dans les collines australiennes, même bien passé quatre-vingts ans. Ces pratiques — la musique, la marche, la nature — dessinent un homme qui avait choisi l'enracinement là où son ami Erdős choisissait le nomadisme. Deux modes d'être dans le monde, deux formes de fidélité : Erdős, mathématicien sans domicile fixe, voyageant de collègue en collègue comme un maître itinérant ; Szekeres, avec une maison, une université, un orchestre, des habitudes australiennes, et un théorème commun qui les liait depuis 1935. Ces deux postures font écho à deux figures de la tradition intellectuelle juive : le lamdan nomade qui emporte son savoir partout, et le ba'al ha-bayit qui construit un foyer durable autour de l'étude.
George Szekeres et Esther Klein moururent à moins d'une heure d'intervalle, le 28 août 2005, à Norwood, en Australie — Esther avait quatre-vingt-quinze ans, George quatre-vingt-quatorze. La coïncidence de leur mort — comme si l'un n'avait pu concevoir de partir sans l'autre — ajouta une dernière touche au récit commencé dans les parcs de Budapest, au bord de questions géométriques et d'une amitié qui avait traversé la guerre, l'exil, les continents et sept décennies d'une vie commune. Leur histoire a inspiré le roman A Universe of Sufficient Size (2019), de Miriam Sved, petite-fille de Marta Sved — l'amie mathématicienne qui les avait accueillis à Adélaïde en 1948.
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Chapitre 7 : Méthode pour reconstituer une lignée Szekeres
La reconstruction d'une généalogie Szekeres juive obéit aux principes généraux de la recherche généalogique d'Europe centrale, qu'il est utile d'exposer pour quiconque veut prolonger ce livre. La première source est constituée des matricules confessionnels : les registres de naissances, mariages et décès tenus par les communautés israélites hongroises, dont une part importante a été microfilmée et est consultable dans les grands dépôts d'archives. Ces registres précèdent l'état civil laïque, instauré tardivement en Hongrie en 1895, et constituent la trame de toute remontée avant cette date.
La deuxième source, décisive pour notre nom, est l'ensemble des décrets de changement de nom publiés dans le journal officiel hongrois (Budapesti Közlöny) au cours des décennies de magyarisation. Ces décrets mentionnent le nom antérieur, le nom adopté, l'année et souvent la localité, permettant d'établir si tel Szekeres descend d'un Fuhrmann, d'un Wagner ou d'un autre nom. La troisième source réunit les recensements, les listes de contribuables, les registres scolaires et les archives militaires, qui situent les individus dans l'espace et le temps. À cela s'ajoutent, pour le XXe siècle, les bases de données relatives à la Shoah — notamment celles de Yad Vashem à Jérusalem — et les archives d'émigration des pays d'accueil.
Pour la période contemporaine, des outils numériques complémentaires existent. Les archives des universités australiennes, notamment celles de l'Université d'Adélaïde et de l'Université de Nouvelle-Galles du Sud, conservent des dossiers personnels et des listes de publications qui permettent de documenter les trajectoires académiques. La Mathematical Reviews et le Zentralblatt für Mathematik recensent l'ensemble des articles publiés par des chercheurs comme George Szekeres, fournissant une chronologie précise de l'œuvre qui complète utilement les données biographiques. Ces sources scientifiques — peu mobilisées en généalogie traditionnelle — s'avèrent ici précieuses pour reconstruire un réseau de relations, de collaborations et d'itinérances qui double la généalogie de sang d'une généalogie intellectuelle.
L'enjeu méthodologique constant tient à la distinction entre les Szekeres juifs et les très nombreux Szekeres chrétiens qui portent le même nom de longue date. Seuls les indices confessionnels — registre communautaire, lieu d'inhumation, déclaration de religion dans les recensements, mention d'un changement de nom à partir d'un patronyme allemand — autorisent un rattachement à la judéité. Faute de ces indices, l'honnêteté commande de laisser une fiche en suspens plutôt que de céder à la tentation d'une appartenance présumée. C'est à ce prix qu'une lignée Szekeres peut être reconstituée sans fabuler.
La chute du Mur et l'ouverture de 1989 ont permis un renouveau de la vie juive en Hongrie et un retour de l'intérêt pour la mémoire familiale. Les Archives nationales hongroises, les archives de la communauté israélite de Pest et les fonds déposés au Magyar Zsidó Múzeum — le Musée juif de Hongrie — ont été progressivement rendus accessibles aux chercheurs. C'est dans ce contexte que des descendants dispersés entreprirent de reconstituer leurs lignées, faisant du nom Szekeres le fil d'une enquête entre les archives de Budapest, celles de Jérusalem et celles des pays d'accueil.
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Les grandes figures
George Szekeres (György Szekeres) (1911–2005) — Né le 29 mai 1911 à Budapest dans une famille juive hongroise dirigeant un commerce de cuir, George Szekeres obtient en 1933 un diplôme de génie chimique à l'Université royale József de Budapest. Mathématicien autodidacte, il publie en 1935 avec Paul Erdős l'article fondateur A combinatorial problem in geometry, à l'origine du théorème d'Erdős–Szekeres et du Happy Ending problem. Contraint à l'exil par l'antisémitisme, il vit les années de guerre à Shanghai avant d'émigrer en Australie en 1948, où il enseigne successivement à l'Université d'Adélaïde et à l'Université de Nouvelle-Galles du Sud. À son nom sont aussi attachés les coordonnées de Kruskal–Szekeres (relativité générale, 1960) et le snark de Szekeres (théorie des graphes, 1973). Élu à l'Académie australienne des sciences en 1963, décoré du Centenary Medal en 2001 et de l'Ordre d'Australie en 2002, il meurt le 28 août 2005 à Norwood, Australie, à moins d'une heure d'intervalle de son épouse Esther. L'Australian Mathematical Society a créé en 2001 la médaille George Szekeres en son honneur, récompense biennale distinguant les mathématiciens australiens d'excellence.
Esther Szekeres (Klein Eszter) (1910–2005) — Née le 20 février 1910 à Budapest dans une famille juive, fille d'Ignaz Klein, Esther Klein est la mathématicienne qui, en 1933, proposa dans les réunions informelles du cercle de Budapest le problème géométrique des cinq points en position générale — énoncé que Paul Erdős baptisa Happy Ending problem parce qu'il conduisit au mariage d'Esther et de George Szekeres le 13 juin 1937. Exilée à Shanghai pendant la guerre, elle émigra avec son mari en Australie en 1948. Elle enseigna les mathématiques à l'Université Macquarie de Sydney, où elle contribua activement à la recherche et à la transmission. Sa mort, survenue le 28 août 2005 à Norwood, à moins d'une heure d'intervalle de celle de George Szekeres, clôt l'un des destins les plus émouvants de l'histoire scientifique du XXe siècle.
Paul Erdős (1913–1996) — Né le 26 mars 1913 à Budapest dans une famille juive hongroise, Paul Erdős fut l'un des mathématiciens les plus prolifiques de l'histoire, avec plus de mille cinq cents articles publiés en collaboration avec des centaines de chercheurs du monde entier. Son amitié avec George Szekeres, née dans les réunions informelles de Budapest en 1933, donna naissance à l'article fondateur de 1935 et à une collaboration intellectuelle qui dura plus de quarante ans — ils publièrent encore ensemble en 1978. Mathématicien nomade, sans domicile fixe, il incarnait la figure du savant juif itinérant, portant son savoir d'une université à l'autre comme une Torah personnelle. Son lien avec la lignée Szekeres est indissociable de l'histoire du nom : c'est Erdős qui baptisa le Happy Ending problem et qui donna au théorème de 1935 son second nom. Il mourut le 20 septembre 1996 à Varsovie.
Armin Szekeres (dates inconnues) — Père de George Szekeres, Armin Szekeres était négociant en cuir à Budapest au tournant du XXe siècle. Son prénom à consonance germano-hongroise le situe dans la génération intermédiaire de la bourgeoisie juive assimilée : déjà magyarisée dans ses formes de vie, encore marquée par les patronymes de l'ère joséphine. Son commerce de cuir représente l'activité typique des milieux juifs hongrois intégrés de cette époque. C'est lui qui orienta son fils György vers des études de génie chimique plutôt que vers les mathématiques, jugeant plus prudente une formation concrète dans un contexte d'antisémitisme croissant. Il est la figure de la génération charnière entre la magyarisation accomplie et la catastrophe à venir.
Marta Sved (dates inconnues) — Mathématicienne hongroise d'origine juive, membre du cercle informel de Budapest dans les années 1930, Marta Sved émigra en Australie où elle devint professeure de mathématiques. C'est elle qui accueillit George et Esther Szekeres à Adélaïde en 1948 et qui facilita leur installation en Australie. Son rôle dans la trajectoire de la famille Szekeres est celui d'un maillon discret mais décisif de la chaîne de solidarité qui reliait les intellectuels juifs hongrois dispersés par la guerre. Sa petite-fille Miriam Sved a publié en 2019 le roman A Universe of Sufficient Size, inspiré de ces événements et de ces figures.
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Conclusion
Le nom Szekeres condense, à lui seul, une part de l'histoire juive de Hongrie. Mot hongrois signifiant « charretier », il est par nature transconfessionnel, partagé par des familles chrétiennes anciennes et par des familles juives magyarisées au cours du XIXe siècle, dans le grand mouvement de la névmagyarosítás. Pour ces dernières, il porte la marque d'un moment précis : celui où la judéité hongroise, émancipée en 1867 et désireuse d'appartenance nationale, traduisit ou remplaça ses noms germaniques par des noms magyars. L'hypothèse d'une filiation depuis un Fuhrmann ou un Wagner est plausible et statistiquement solide, sans pouvoir être généralisée sans archives.
Ce faisceau de lignées partageant un même patronyme a connu la dispersion géographique de la grande Hongrie d'avant Trianon, l'épreuve absolue de la Shoah de 1944, les départs de l'après-guerre et de 1956, et la renaissance de la mémoire après 1989. Mais ce livre a, dans la figure de György Szekeres, une lumière propre et irremplaçable : celle d'un homme né à Budapest en 1911, chimiste de formation et mathématicien par vocation, exilé à Shanghai puis australien d'adoption, auteur avec Paul Erdős d'un théorème de combinatoire géométrique dont la beauté formelle n'a pas vieilli depuis 1935, découvreur indépendant des coordonnées qui révèlent la structure interne des trous noirs, et constructeur d'un graphe qui porte son nom dans la théorie des snarks. À ces apports scientifiques s'ajoute l'empreinte institutionnelle la plus durable : la médaille George Szekeres, créée en 2001 par l'Australian Mathematical Society, qui perpétue son nom dans la vie mathématique australienne bien au-delà de sa mort.
Quelle est, entre toutes, la valeur que cette lignée aura le mieux exprimée ? Le parcours de George Szekeres — et, à travers lui, de la génération entière de jeunes Juifs hongrois qui se réunissaient dans les parcs de Budapest pour discuter de mathématiques quand les universités leur fermaient leurs portes — désigne sans ambiguïté le savoir scientifique comme la vertu cardinale de ce nom. Non le savoir comme accumulation ou comme titre, mais le savoir comme acte de résistance, comme forme de fidélité à soi-même face à l'adversité, comme lien entre des êtres que la persécution ne parvient pas à défaire. La tradition juive a nourri depuis des millénaires l'idée que le savoir est la seule possession que l'exil ne peut confisquer. George Szekeres, sans nécessairement en avoir conscience comme énoncé théologique, en a été une démonstration vivante : de Budapest à Shanghai, de Shanghai à Adélaïde, de l'Université de Nouvelle-Galles du Sud aux dernières promenades dans les collines australiennes, il a emporté avec lui un théorème, une méthode et une amitié intellectuelle qui ont traversé intacts les catastrophes du siècle.
Ce que cette lignée aura le mieux exprimé, c'est aussi l'amitié entre savants comme forme supérieure de la fidélité juive. Le Happy Ending problem — baptisé ainsi par Erdős parce qu'il mena au mariage de George et d'Esther — dit quelque chose d'essentiel sur ce que la tradition juive appelle havura : la communauté d'étude, le cercle des pairs qui apprennent ensemble et se soutiennent. George et Esther Szekeres ont vécu cette havura de façon littérale — dans les parcs de Budapest, dans la précarité de Shanghai, dans les salles de cours d'Adélaïde et de Sydney — jusqu'à mourir ensemble, à moins d'une heure d'intervalle, le 28 août 2005. Rares sont les histoires qui disent aussi clairement que la pensée partagée peut être une forme d'amour durable.
Le « Grand Livre — Szekeres » n'a pas voulu inventer une généalogie continue là où les sources se taisent. Il a préféré tracer le cadre historique sûr dans lequel toute famille Szekeres peut inscrire sa propre recherche. Le nom est un point de départ ; l'archive seule, registre après registre, en fera une histoire véritable.
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Bibliography
- Delphine Bechtel, La Renaissance culturelle juive en Europe centrale et orientale 1897-1930. Langue, littérature et construction nationale (2002)
- Lisa Silverman, Becoming Austrians: Jews and Culture between the World Wars (2012)
- Q21448898 — Wikidata ↗
- A. Beider ; L. Menk, Dictionnaires des patronymes juifs d'Europe de l'Est (Beider : Empire russe 2008, Royaume de Pologne 1996, Galicie 2004) et judéo-allemands (Menk 2005), Avotaynu