Le patronyme Taubes appartient au répertoire onomastique du judaïsme ashkénaze d'Europe centrale et orientale. Son origine relève d'une catégorie bien attestée de noms juifs : les patronymes dits métronymiques, c'est-à-dire dérivés d'un prénom féminin. Selon les répertoires d'onomastique juive, et conformément à la notice de Wikidata qui en désigne le yiddish comme langue d'origine, Taubes procède du prénom féminin yiddish Taube (טויבע), lui-même signifiant « colombe » — terme apparenté à l'allemand Taube [Wikidata ; Alexander Beider, A Dictionary of Ashkenazic Given Names].
Le suffixe -es (ou -s) qui clôt le nom est l'une des marques caractéristiques de la formation patronymique en yiddish : il exprime la filiation ou l'appartenance, de sorte que Taubes peut se gloser « (fils, descendant) de Taube » — soit l'enfant désigné par référence au prénom de sa mère ou d'une aïeule [Alexander Beider, A Dictionary of Jewish Surnames from Galicia ; A Dictionary of Jewish Surnames from the Russian Empire]. Cette pratique métronymique, fréquente dans les sociétés ashkénazes où la femme tenait souvent le négoce et où le prénom maternel pouvait s'imposer comme repère social, explique la diffusion du nom à travers la Galicie, la Pologne, la Hongrie, la Bohême-Moravie et plus largement l'aire des communautés de langue yiddish.
Le présent volume retrace, dans la mesure où l'archive et la recherche le permettent, les contours d'une lignée et d'un nom. Il distingue avec soin ce qui relève de l'histoire établie — l'étymologie documentée, les figures attestées par les sources — de ce qui appartient à la mémoire transmise ou à l'hypothèse. Le lecteur trouvera, en tête de chaque section, un marqueur honnête du registre et du statut épistémique du propos.
L'analyse philologique du nom Taubes repose sur un socle bien documenté par les grands lexicographes de l'onomastique juive, au premier rang desquels Alexander Beider. Le radical Taube est un prénom féminin yiddish de la famille des noms-traductions ou des noms affectueux tirés du règne animal, à l'instar de Faygl (oiseau), Hirsh (cerf, pour les hommes) ou Beyle (belle). Taube désigne la colombe ou le pigeon, animal chargé dans la tradition juive d'une riche symbolique : la colombe de l'arche de Noé, messagère de la paix retrouvée, et la colombe comme figure de l'âme d'Israël dans l'exégèse du Cantique des cantiques [Genèse 8 ; Encyclopaedia Judaica, art. « Dove »].
Du prénom Taube dérivent plusieurs formes patronymiques voisines : Taub, Tauber, Taubman, Taubenfeld, Taubenhaus et, précisément, Taubes (parfois écrit Taubess, Taubis ou Toybes). La désinence -es est, selon Beider, l'un des suffixes possessifs slaves et yiddish (à côté de -in, -son, -ovich) servant à former des patronymes à partir de prénoms féminins ; on la retrouve dans des noms comme Gittes (de Gitl), Perles (de Perl) ou Mirels (de Mirl) [Alexander Beider, A Dictionary of Ashkenazic Given Names ; A Dictionary of Jewish Surnames from Galicia
La distribution du nom Taubes épouse, pour l'essentiel, la carte des grandes implantations ashkénazes d'Europe centrale et orientale entre le XVIIIe et le XXe siècle. Les recensements de patronymes de Galicie — province de la couronne austro-hongroise correspondant aujourd'hui au sud de la Pologne et à l'ouest de l'Ukraine — comptent Taubes parmi les noms attestés, ce qui place l'un des foyers du patronyme dans l'orbite de Lwów (Lemberg, Lviv), Brody, Tarnopol et des bourgades hassidiques environnantes [Alexander Beider, A Dictionary of Jewish Surnames from Galicia].
D'autres porteurs apparaissent en Hongrie et dans les terres de la couronne de Saint-Étienne, notamment à Budapest, ainsi que dans l'espace austro-allemand où l'émancipation du XIXe siècle favorisa la mobilité des familles vers les capitales. Cette dispersion suit le mouvement général des Juifs ashkénazes : de la shtetl galicienne vers les centres urbains — Vienne, Budapest, Berlin — puis, à partir de la fin du XIXe siècle et surtout après les bouleversements du XXe, vers l'Europe occidentale, les États-Unis et la Terre d'Israël [Encyclopaedia Judaica, art. « Galicia » et « Migrations »].
L'histoire du patronyme est, en cela, indissociable des catastrophes du XXe siècle. La Shoah a frappé de plein fouet les communautés de Galicie et de Hongrie où le nom Taubes était implanté ; nombre de ses porteurs périrent dans les ghettos et les camps, tandis que les survivants reconstituèrent des rameaux familiaux en Israël, en Amérique du Nord et en Europe de l'Ouest. La géographie contemporaine du nom — que l'on rencontre aujourd'hui aux États-Unis, en Israël, en France et au Royaume-Uni — porte ainsi la marque de cette grande translation [Encyclopaedia Judaica, art. « Holocaust »]. Selon les bases généalogiques telles que celles compilées par les institutions de recherche juive,
Le nom Taubes s'inscrit, dans la mémoire des communautés galiciennes, parmi les patronymes portés par des familles d'érudition rabbinique. La tradition et les répertoires biographiques du judaïsme d'Europe centrale conservent le souvenir de rabbins et de lettrés ayant porté ce nom dans l'aire de la Galicie orientale, au croisement des cultures hassidique et mitnagged.
La figure la mieux documentée de cette ascendance rabbinique au XXe siècle est celle de Zwi (Hirsch) Taubes (1900–1966), rabbin formé dans la tradition d'Europe centrale, qui exerça d'abord à Vienne dans l'entre-deux-guerres, puis, après l'Anschluss et la guerre, en Suisse comme rabbin de la communauté de Zurich, avant de gagner Israël [Encyclopaedia Judaica, art. « Taubes »]. Sa carrière illustre exemplairement le destin d'une élite rabbinique galicienne projetée par l'histoire des bancs d'étude de l'Est vers les grandes communautés d'Europe occidentale, puis vers l'État d'Israël.
Ici, mémoire et archive se répondent : la tradition familiale qui revendique une yikhès (un lignage de prestige rabbinique) trouve, dans le cas de la branche viennoise, une confirmation documentaire. Pour les rameaux plus anciens ou plus obscurs, en revanche, l'historien doit s'en tenir à la prudence : l'existence d'une « dynastie Taubes » continue ne peut être affirmée sur la seule foi d'homonymies. Selon les usages de la généalogie rabbinique, le partage d'un même patronyme métronymique ne suffit pas à établir une filiation directe entre deux porteurs, des familles distinctes ayant pu adopter indépendamment le nom à partir d'aïeules prénommées Taube. Le marqueur de ce chapitre — Intersection, Probable — traduit cet équilibre entre la mémoire transmise et la vérification partielle.
La figure intellectuelle la plus marquante de la lignée au XXe siècle est sans conteste Jacob Taubes (1923–1987), fils du rabbin Zwi Taubes. Né à Vienne et élevé dans la double exigence de l'étude talmudique et de la philosophie occidentale, il fut tour à tour rabbin ordonné, historien des religions et philosophe [Encyclopaedia Judaica, art. « Taubes, Jacob »].
Sa thèse de jeunesse, Abendländische Eschatologie (« Eschatologie occidentale », 1947), publiée en Suisse, demeure son œuvre la plus célèbre : Jacob Taubes y déploie une histoire de l'idée eschatologique depuis les prophètes d'Israël et l'apocalyptique juive jusqu'aux philosophies modernes de l'histoire, en passant par le christianisme primitif, les mouvements messianiques médiévaux et la pensée de Hegel et de Marx. Cet ouvrage l'établit comme l'un des penseurs majeurs du messianisme et de la sécularisation des catégories théologiques [Encyclopaedia Judaica].
Sa carrière universitaire fut internationale : il enseigna aux États-Unis — notamment à Harvard, à la Columbia University et au séminaire juif —, puis devint titulaire d'une chaire d'herméneutique à la Freie Universität Berlin. Esprit dialogique et provocateur, Jacob Taubes entretint des échanges intellectuels célèbres avec des figures aussi diverses que Carl Schmitt, juriste controversé dont il sollicita la pensée tout en s'en démarquant, Gershom Scholem, historien de la kabbale avec lequel il connut une rupture retentissante, et les penseurs de l'École de Francfort. À la toute fin de sa vie, en 1987, il prononça à Heidelberg une série de conférences sur l'Épître de saint Paul aux Romains, publiées sous le titre Die politische Theologie des Paulus (« La théologie politique de Paul »), qui exercèrent une influence profonde sur la philosophie contemporaine, jusque chez des auteurs comme Giorgio Agamben et Alain Badiou [Encyclopaedia Judaica
À la figure de Jacob Taubes répond celle de Susan Taubes (née Susan Feldmann, 1928–1969), son épouse, écrivaine et philosophe. Née à Budapest dans une famille juive hongroise — son père, Sándor Feldmann, était un psychanalyste réputé —, elle émigra aux États-Unis dans son enfance pour fuir la montée du nazisme [Encyclopaedia Judaica ; notices biographiques universitaires].
Susan Taubes étudia la philosophie et l'histoire des religions, soutenant à Harvard une thèse consacrée à la pensée de Simone Weil, dont elle fut l'une des premières interprètes universitaires aux États-Unis. Intime de Susan Sontag, avec laquelle elle entretint une amitié intellectuelle profonde, elle appartint au milieu cosmopolite et exigeant des émigrés européens de l'après-guerre.
Son unique roman, Divorcing (paru en 1969), est une œuvre d'avant-garde, fragmentée et onirique, qui explore l'exil, la perte, la judéité et la dissolution du moi. Peu après sa publication — accueillie alors avec une certaine froideur —, Susan Taubes mit fin à ses jours en se noyant au large de Long Island, en 1969. Son œuvre a connu une redécouverte tardive : la réédition de Divorcing au XXIe siècle l'a fait reconnaître comme une voix singulière de la littérature de l'exil et du trauma [Encyclopaedia Judaica ; éditions critiques contemporaines]. Avec elle, le nom Taubes — par alliance — s'attache à l'une des aventures littéraires les plus poignantes de la diaspora juive du XXe siècle.
Au-delà des figures attestées par l'archive savante, le nom Taubes vit dans la mémoire transmise des familles qui le portent. Comme pour la plupart des lignées ashkénazes, cette mémoire mêle la fierté d'une yikhès rabbinique, le souvenir des bourgades de Galicie et de Hongrie, et la conscience aiguë de la rupture causée par la Shoah.
La tradition orale conserve souvent, dans ces familles, le récit d'une aïeule fondatrice nommée Taube — la « colombe » — dont le prénom serait devenu le nom de toute la descendance. Cette mémoire, qui ne peut être documentée acte par acte, n'en demeure pas moins fidèle à la vérité onomastique générale : le patronyme procède bien d'un prénom féminin, et il porte donc, inscrite en lui-même, la trace d'une femme [Alexander Beider, A Dictionary of Ashkenazic Given Names]. En ce sens, le nom Taubes est un monument métronymique : il rappelle, à rebours des usages patrilinéaires dominants, le rôle des femmes dans la transmission de l'identité juive.
La postérité du nom se déploie aujourd'hui sur plusieurs continents. Les descendants et homonymes vivent en Israël, où nombre de familles galiciennes se reconstituèrent après 1945 ; aux États-Unis, terre d'accueil des grandes migrations et des exilés de l'intelligentsia ; et dans diverses communautés d'Europe occidentale. Que le nom évoque, pour les uns, une lignée de rabbins, et pour d'autres, l'éclat de la philosophie et de la littérature, Taubes demeure le témoin d'une histoire juive faite d'enracinement et d'arrachement, d'étude et d'exil. La part de ce chapitre relevant de la légende familiale — l'aïeule éponyme, la continuité supposée des lignages — est ici assumée comme mémoire, précieuse et transmise, sans prétention à la certitude documentaire.
Le patronyme Taubes offre, en condensé, un raccourci de l'histoire ashkénaze. Son étymologie — un prénom féminin yiddish, Taube, « colombe », suivi du suffixe possessif -es — l'enracine dans la pratique métronymique des communautés d'Europe centrale et orientale, et tout particulièrement dans l'aire de la Galicie et de la Hongrie [Beider ; Wikidata]. Sa géographie suit la trajectoire des migrations juives, des shtetlekh aux capitales, puis aux rivages de l'exil après les catastrophes du XXe siècle.
Sa postérité intellectuelle, enfin, lui confère un éclat singulier : du rabbin Zwi Taubes au philosophe Jacob Taubes, penseur de l'eschatologie et de la théologie politique, et à l'écrivaine Susan Taubes, voix tragique de la littérature de l'exil, le nom traverse l'érudition rabbinique, la philosophie et les lettres. Le Grand Livre a tâché de distinguer, à chaque page, ce qui est établi par la recherche de ce qui demeure probable ou transmis. Il en ressort un portrait fidèle : celui d'une lignée modeste par le nombre, mais qui, du prénom oublié d'une aïeule à la chaire de Berlin, porte en elle toute la densité d'une histoire juive — celle de la colombe qui, comme dans le récit de l'arche, n'a cessé de chercher une terre où poser le pied.
Il convient ici de prévenir une confusion fréquente. La graphie Taubes ne doit pas être systématiquement rattachée à l'adjectif allemand taub (« sourd »), bien que des homonymies graphiques aient pu se produire au moment où les autorités impériales — notamment dans la monarchie de Habsbourg après les patentes de 1787 imposant aux Juifs des noms de famille fixes germanophones — enregistraient les patronymes [Encyclopaedia Judaica, art. « Names »]. Pour Taubes, la dérivation métronymique à partir de Taube demeure l'explication retenue par les autorités onomastiques, en cohérence avec la forme du suffixe et avec l'aire géographique de diffusion. On gardera toutefois à l'esprit que, faute d'acte individuel, l'origine précise d'un porteur donné ne peut être tenue pour certaine ; selon les conventions de la lexicographie, l'étymologie vaut pour la classe du nom, non pour chaque famille prise isolément.