Le nom Perugina appartient à cette grande famille de patronymes juifs italiens dits « toponymiques », c'est-à-dire formés à partir d'un nom de lieu. Il dérive sans ambiguïté de la cité ombrienne de Pérouse (en italien Perugia), dont il constitue une variante adjectivale au féminin. Le mécanisme qui a présidé à sa formation est bien documenté : dans la péninsule, le marchand ou le prêteur juif était couramment identifié par son lieu d'origine ou de provenance. Provenant d'un pays voisin, ou bien d'une autre nation, attiré par les petites et grandes foires périodiques, le marchand était identifié au lieu de provenance [Treccani, Nomi di mercanti e nomi di ebrei]. Lorsqu'une famille juive émigrait de Pérouse vers une autre ville — Rome, Florence, Ancône — elle finissait souvent par porter, dans les registres et la mémoire collective, le nom de la cité qu'elle avait quittée.
Le patronyme figure dans le répertoire de référence en la matière : l'ouvrage de Samuele Schaerf, I cognomi degli ebrei d'Italia (Florence, 1925), qui demeure la base documentaire de toute enquête sur les noms des familles juives italiennes. Une étude fondamentale, « I cognomi degli ebrei in Italia » de Samuele Schaerf, fut publiée [Italy Heritage, Italian surnames]. Ce recensement, qui répertorie les patronymes de près de dix mille familles juives, range Perugina — comme ses cognats Perugia et Perugino — parmi les noms toponymiques tirés de villes ombriennes.
Ce livre se propose de reconstituer, autant que les sources le permettent, l'arrière-plan historique de ce nom : la communauté juive de Pérouse dont il porte la trace, les voies de la dispersion qui l'ont diffusé, et la nature même du phénomène onomastique qui l'a engendré. Là où l'archive parle, nous suivrons l'archive ; là où elle se tait, nous le dirons.
La présence juive à Pérouse est attestée de manière documentaire dès le XIIIe siècle. Une loi locale datant de 1279 ordonnant l'expulsion des Juifs de la ville atteste de leur présence en ce siècle à Pérouse [JGuide Europe, Perugia]. Cette mention, paradoxalement, fonde la chronologie : une mesure d'expulsion suppose une communauté constituée, suffisamment visible pour appeler une réponse institutionnelle.
Au cours des XIVe et XVe siècles, les Juifs de Pérouse occupent une fonction économique précise, celle du crédit, dans une société chrétienne qui en réprouve l'usure tout en y recourant. Les sources municipales montrent que la commune sollicitait régulièrement la communauté lors des crises. Lorsque Fortebraccio attaqua la ville en 1416, la commune imposa un nouveau prêt forcé aux Juifs, sous peine d'une amende décuplée par rapport à la somme demandée. Mais Fortebraccio réussit à conquérir la ville et en fut le seigneur jusqu'en 1424, et lui aussi dut faire appel à la communauté juive pour solliciter un prêt important [Morashà, Ebrei a Perugia]. Le prêt sur gage et le prêt aux pouvoirs publics constituaient ainsi le socle économique d'une présence juive tolérée par nécessité.
La vie de cette communauté ne se réduisait pas au négoce. Un manuscrit écrit en hébreu daté de 1414 a été retrouvé, illustré par l'artiste local Matteo di Ser Cambio [JGuide Europe, Perugia], témoignage du raffinement culturel et de l'enracinement des Juifs ombriens dans le tissu artistique de leur cité. C'est dans ce milieu — marchand, lettré, religieux — que se forge l'identité collective dont Perugina est le sceau onomastique.
Le nom Perugina relève d'une catégorie bien identifiée par les onomasticiens. Les toponymes dérivent du nom d'un lieu ; les noms de profession dérivent d'un métier ; les sobriquets dérivent d'un trait d'un ancêtre [Italy Heritage, Italian surnames]. Dans le cas qui nous occupe, le lieu fondateur est Pérouse, et la dénomination s'est constituée par le glissement d'un gentilé — « le Pérugin », « la Pérugine » — vers un nom de famille héréditaire.
Les répertoires onomastiques italiens confirment le caractère juif et toponymique de cette famille de noms. Selon les bases généalogiques, Perugia possède un petit foyer à Ravenne, un à Capannori dans la région de Lucques, un très important à Rome et un à Palerme ; il s'agit d'un nom de famille hébraïque qui tire son origine du nom de la ville de Pérouse [Heraldry's Institute, Origine cognomi PERUGIA]. La même observation vaut pour la forme féminine Perugina et la forme masculine Perugino, qui constituent des variantes du même radical.
Ce mode de désignation n'avait rien d'anecdotique : il était le mode normal d'identification des marchands itinérants, juifs ou chrétiens. Souvent, ce lieu était fondamental pour le commerce, parce que par exemple ses étoffes ou ses produits avaient acquis une sorte de marque d'origine contrôlée [Treccani, Nomi di mercanti e nomi di ebrei]. Le patronyme Perugina est ainsi, en lui-même, un document : il fixe pour des siècles le souvenir d'un départ de Pérouse.
Le destin du nom Perugina est indissociable du sort de la communauté juive de Pérouse, marquée par une alternance de tolérance et de rejet. Aux XVe et XVIe siècles, les Juifs furent expulsés puis de nouveau accueillis, à plusieurs reprises [JGuide Europe, Perugia]. Chacune de ces ruptures projetait des familles entières sur les routes de la péninsule, et c'est précisément dans ces déplacements que se cristallisent les patronymes toponymiques : on n'est dit « de Pérouse » qu'une fois qu'on l'a quittée.
L'archive pontificale éclaire les ressorts financiers et religieux de cette précarité. En 1541, le cardinal Guido Ascanio Sforza s'adressa aux Israélites de Pérouse pour qu'ils s'acquittent avec diligence de la « vigesima » destinée à la croisade contre les Turcs. L'accumulation des dettes envers la Chambre apostolique, ainsi que le contribut annuel dû à la Maison des catéchumènes, pesa lourdement sur leur situation [Italia Judaica, Perugia]. La pression fiscale, conjuguée aux campagnes de conversion forcée, rendait la résidence à Pérouse de plus en plus intenable.
La tradition généalogique et l'analyse savante se rejoignent ici sur un même constat. Selon les historiens de la communauté romaine, l'absorption progressive des Juifs de l'État pontifical dans la capitale explique la concentration des noms ombriens à Rome : ainsi s'explique la présence de familles aux noms de villes ombriennes comme Perugia et Orvieto [Gazzetta di Foligno, Gli ebrei in Umbria]. Le patronyme Perugina, transmis de génération en génération, devient le témoin discret d'un exode intérieur.
Si les porteurs du nom Perugina ont essaimé, la cité d'origine en a conservé l'empreinte dans sa pierre et sa toponymie. La communauté juive de Pérouse était structurée autour de lieux de culte identifiables. À Pérouse, dans le quartier de Porta Sant'Angelo auquel s'était agrégée la communauté juive de Fratta, se trouvait l'une des deux synagogues de la ville, et l'on y comptait le plus grand nombre d'habitations israélites [Storiaememoria, La comunità ebraica]. Cette concentration résidentielle préfigure le ghetto et témoigne d'une vie communautaire dense.
La mémoire des lieux subsiste aujourd'hui dans la trame urbaine de l'Ombrie. On redécouvre aujourd'hui les anciennes Giudecche, comme dans le cas de Pérouse avec le quartier de l'Arco Etrusco où s'élevait une synagogue, ou bien à Spolète où demeure dans la toponymie la « via San Gregorio della Sinagoga » [Gazzetta di Foligno, Gli ebrei in Umbria]. Pour qui porte le nom Perugina, ces ruelles constituent un berceau identifiable, un point d'ancrage matériel à une généalogie autrement dispersée.
L'histoire des Juifs de Pérouse s'inscrit dans une trame régionale plus large et fort ancienne. C'est une histoire longue et complexe, parfois tourmentée, que celle de la présence juive en Ombrie [Gazzetta di Foligno, Gli ebrei in Umbria]. Le nom Perugina est l'un des fils de cette trame : un fragment de la longue durée juive ombrienne, condensé en un mot.
Toute reconstitution de la famille Perugina repose, en dernière instance, sur l'autorité du recensement de Samuele Schaerf. Son ouvrage de 1925 demeure l'inventaire de référence des patronymes juifs de la péninsule. Une étude fondamentale, « I cognomi degli ebrei in Italia » de Samuele Schaerf, fut publiée en 1925 [Italy Heritage, Italian surnames]. C'est dans ce cadre que la notice originelle situe le nom Perugina, l'enregistrant comme patronyme juif d'Italie.
L'ampleur de l'entreprise de Schaerf donne la mesure de sa valeur documentaire. La liste des noms relatifs aux quelque dix mille familles juives italiennes établie par Schaerf s'arrête là ; le volume se poursuit par un chapitre sur les origines et l'étymologie des noms et une riche annexe sur les familles juives nobles d'Italie [Libero Pensatore, I cognomi degli ebrei d'Italia]. Le classement de Perugina parmi les noms toponymiques découle directement de cette section étymologique.
Il convient néanmoins de garder à l'esprit une mise en garde méthodologique formulée par la recherche récente : la distinction entre noms juifs et noms chrétiens est, pour le moins, problématique ; seuls certains noms peuvent vraiment être considérés comme propres aux membres des communautés juives italiennes [Startmag, I cognomi degli ebrei italiani]. Le nom Perugina, comme tout toponyme, a pu être porté aussi par des familles chrétiennes ; c'est son inscription au répertoire de Schaerf, et son association documentée à la communauté de Pérouse, qui en fondent l'identité juive.
Le nom Perugina n'est pas le récit d'une dynastie, mais celui d'un lieu et d'un déracinement. Il condense en deux syllabes l'histoire d'une présence juive ombrienne attestée dès le XIIIe siècle, façonnée par le crédit et la culture, puis dispersée au gré des expulsions répétées des XVe et XVIe siècles vers Rome et les autres foyers de la péninsule. Le patronyme appartient à la catégorie bien définie des noms toponymiques, et son inscription dans le répertoire de Schaerf l'ancre solidement dans la documentation savante.
L'enquête révèle une vérité plus large : pour les familles juives d'Italie, le nom fut souvent la dernière patrie portative, le souvenir d'une cité que l'on avait dû quitter. Perugina dit Pérouse comme Orvieto dit Orvieto — un fil ténu reliant les descendants à l'Arco Etrusco et aux ruelles de la Giudecca. Là où la généalogie se perd dans les silences de l'archive, le nom demeure : témoin obstiné d'une histoire ombrienne longue, complexe et féconde.