La lignée des Mocatta appartient à cette constellation de familles séfarades qui, chassées de la péninsule Ibérique par les expulsions et les persécutions inquisitoriales, reconstituèrent dans les ports du nord-ouest de l'Europe — Amsterdam, Hambourg, Bordeaux, puis Londres — des réseaux de commerce, de savoir et de piété. Le nom lui-même porte la mémoire de cette errance : il appartient au registre onomastique des anciens chrétiens contraints, ces familles judéo-portugaises dont l'identité se reconstruisit ouvertement une fois atteint un sol tolérant. Comme l'a montré l'historiographie de la diaspora séfarade occidentale, ces lignées formaient une véritable « nation » dispersée, unie par la langue portugaise, le rite, les alliances matrimoniales et les solidarités marchandes [Trivellato, 2009].
L'histoire des Mocatta s'inscrit dans le sillage du retour des Juifs en Angleterre. Expulsés du royaume en 1290 par Édouard Ier, les Juifs n'y furent réadmis qu'au milieu du XVIIe siècle, à la faveur de la démarche de Menasseh ben Israël auprès d'Oliver Cromwell et de la tolérance de fait qui en résulta sous le Protectorat puis la Restauration. C'est dans ce cadre que la famille Mocatta apparaît à Londres, traditionnellement datée de 1671 — l'une des plus anciennes lignées juives continûment établies dans la capitale anglaise. Le présent ouvrage cherche à distinguer, dans le matériau dont nous disposons, ce qui relève de l'archive documentée, ce qui appartient à la mémoire transmise, et ce qui demeure conjecture éditoriale prudente.
La trajectoire des Mocatta illustre un modèle remarquable : celui d'une famille marchande qui, sans jamais rompre avec sa fidélité confessionnelle, sut s'intégrer aux institutions financières de la Cité de Londres tout en demeurant l'un des piliers de la synagogue espagnole et portugaise de Bevis Marks. Du courtage de l'or et de l'argent à la philanthropie et à l'érudition orientaliste, les Mocatta offrent un condensé saisissant de l'aventure séfarade en terre britannique.
Les origines lointaines de la famille Mocatta se perdent dans la pénombre des conversions forcées qui frappèrent les Juifs de la péninsule Ibérique aux XIVe et XVe siècles. La tradition familiale, comme celle de nombreuses maisons judéo-portugaises de Londres, rattache la lignée à ces conversos qui, demeurés secrètement fidèles à la foi de leurs ancêtres, finirent par fuir le tribunal de l'Inquisition pour gagner des terres où ils pourraient revenir au judaïsme à visage découvert. Ce schéma — l'exil ibérique, la halte dans un port d'accueil, le « retour » officiel à la synagogue — constitue la matrice partagée de toute la Nação portugaise [Wachtel, 2001].
L'historiographie a montré combien ces itinéraires furent labyrinthiques : familles éclatées entre plusieurs villes, double identité maintenue parfois sur deux générations, et reconstitution patiente d'une mémoire judaïque sous le voile chrétien [Wachtel, 2001]. Béatrice Leroy a décrit cette dispersion comme une véritable « aventure », au sens où elle obligea les familles séfarades à inventer de nouveaux ancrages, du Maghreb à l'Europe atlantique [Leroy, 1986]. Pour les Mocatta, la tradition pointe vers un parcours passant par les Provinces-Unies ou les ports atlantiques avant l'installation anglaise ; en l'absence d'un acte fondateur incontestable accessible, cette étape relève davantage de la mémoire transmise que de l'archive établie, et nous la consignons comme telle.
Ce qui demeure assuré, c'est l'appartenance des Mocatta à cette élite marchande séfarade qui pratiquait le commerce à longue distance en s'appuyant sur la confiance, la parenté et la solidarité confessionnelle. Francesca Trivellato a finement analysé ce mécanisme de la « familiarité des étrangers » : des marchands juifs reliés par correspondance d'un bout à l'autre de la Méditerranée et de l'Atlantique, capables de nouer des affaires avec des partenaires de toutes confessions tout en maintenant la cohésion interne de leur diaspora [Trivellato, 2009]. Les Mocatta de Londres, négociants en métaux précieux et en pierres, s'inscrivent exactement dans ce monde où l'on échangeait corail, diamants, lingots et lettres de change à l'échelle d'un réseau planétaire.
La famille Mocatta compte parmi les plus anciennes lignées juives établies à Londres après la réadmission. La date traditionnelle de 1671 situe son enracinement dans la première génération de la communauté espagnole et portugaise (Sahar Asamaim) reconstituée dans la capitale [Encyclopaedia Judaica]. Cette communauté, encore modeste et discrète sous Charles II, regroupait des familles d'origine ibérique vouées au négoce international, qui fondèrent leur première synagogue dans Creechurch Lane avant d'édifier l'édifice durable de Bevis Marks.
La synagogue de Bevis Marks, consacrée en 1701, demeure la plus ancienne synagogue d'Angleterre encore en usage [Jewish Encyclopedia]. Les Mocatta y figurèrent dès l'origine parmi les membres fondateurs et bienfaiteurs, et l'on retrouve leur nom dans les registres et l'administration (Mahamad) de la congrégation au fil des générations [Jewish Encyclopedia]. Cette présence institutionnelle constante — fonctions de marguilliers, dons, services rendus à la communauté — fait des Mocatta l'un des piliers de la judéité séfarade londonienne pendant plus de deux siècles.
L'enracinement à Bevis Marks ne fut pas seulement religieux : il était indissociable de la vie économique. La congrégation portugaise de Londres fonctionnait comme un milieu d'affaires autant que de prière, où se nouaient alliances matrimoniales et associations commerciales. Les Mocatta, par leurs unions avec d'autres familles séfarades de premier plan — notamment les Goldsmid, les Lindo, les Montefiore et les Mendes da Costa —, tissèrent un dense réseau de parentèle qui structurait l'aristocratie juive anglaise naissante. Ce phénomène d'endogamie sélective, caractéristique des élites séfarades occidentales, assurait à la fois la transmission du capital, la cohésion confessionnelle et l'influence collective [Trivellato, 2009].
La contribution la plus durable des Mocatta à l'histoire économique tient à leur maison de courtage en métaux précieux, qui devint l'une des plus anciennes firmes de la Cité de Londres. Les origines de l'entreprise remontent à la fin du XVIIe siècle ; elle prit au fil du temps la raison sociale de Mocatta & Goldsmid, après l'association avec la famille Goldsmid, autre dynastie séfarade de premier rang [Encyclopaedia Judaica]. La maison s'imposa comme courtier attitré en or et en argent (bullion broker) de la Banque d'Angleterre, position stratégique qui la plaçait au cœur du système monétaire britannique [Encyclopaedia Judaica].
Ce rôle de courtier en lingots reliait directement la firme au commerce mondial des métaux précieux : l'argent du Nouveau Monde, l'or transitant par les places atlantiques, les flux drainés par la Compagnie des Indes orientales. Les marchands séfarades avaient acquis, dès l'époque moderne, une expertise reconnue dans le négoce des matières précieuses et des diamants, fruit de leurs réseaux transcontinentaux [Trivellato, 2009]. La maison Mocatta hérita et prolongea cette spécialisation, devenant un intermédiaire incontournable entre les producteurs, les raffineurs et l'institut d'émission.
La longévité de la firme est exceptionnelle dans les annales financières britanniques : transmise de génération en génération au sein de la famille, puis associée durablement au nom Goldsmid, elle traversa les XVIIIe, XIXe et XXe siècles tout en conservant son lien privilégié avec la Banque d'Angleterre et, plus tard, avec la fixation du cours de l'or sur la place de Londres [Encyclopaedia Judaica]. Cette continuité fait de Mocatta & Goldsmid un témoin singulier de l'intégration des élites séfarades dans les rouages de la finance anglaise — intégration économique qui précéda de loin l'émancipation politique pleine des Juifs britanniques, acquise seulement au milieu du XIXe siècle.
Au-delà du négoce, la lignée donna des figures de savoir. Moses Mocatta (1768–1857), négociant retiré des affaires, consacra la seconde partie de sa vie à l'étude des textes et à la polémique religieuse en défenseur du judaïsme. Il est connu notamment pour avoir traduit et fait connaître en anglais des œuvres de controverse anti-chrétienne issues de la tradition séfarade, dont une version du célèbre traité polémique d'Isaac Orobio de Castro et d'autres écrits visant à réfuter les arguments des missionnaires conversionnistes [Jewish Encyclopedia].
Son activité s'inscrit dans un moment précis : l'essor, au début du XIXe siècle, des sociétés chrétiennes de conversion des Juifs, qui suscita en réponse une littérature apologétique juive soucieuse de défendre l'intégrité de la foi. Moses Mocatta participa de cet effort intellectuel, mettant son érudition et sa fortune au service de la transmission d'un patrimoine textuel séfarade. Il fut également l'un des fondateurs et soutiens d'institutions d'étude au sein de la communauté anglo-juive [Jewish Encyclopedia]. Sa figure illustre la continuité, propre aux élites séfarades, entre la réussite marchande et l'engagement savant — le négociant lettré, type social que l'on retrouve d'Amsterdam à Livourne [Trivellato, 2009].
Par lui se manifeste aussi la dimension dynastique de la transmission culturelle : Moses Mocatta fut le grand-oncle et l'inspirateur de la figure la plus célèbre de la lignée, Frederic David Mocatta, à qui le chapitre suivant est consacré.
Frederic David Mocatta (1828–1905) incarne l'apogée du rayonnement public de la famille. Associé de la maison de courtage familiale, il s'en retira relativement jeune pour se consacrer à la philanthropie et à l'étude, mettant sa fortune au service d'innombrables causes, juives et non juives, en Angleterre comme à l'étranger [Encyclopaedia Judaica]. Sa générosité, exercée souvent dans la discrétion, en fit l'une des figures les plus respectées de l'anglo-judaïsme victorien.
Frederic David Mocatta fut un soutien actif de la recherche historique sur le judaïsme. Il compta parmi les promoteurs de la Jewish Historical Society of England, fondée en 1893, et encouragea l'étude de l'histoire des Juifs d'Angleterre et de la péninsule Ibérique [Encyclopaedia Judaica]. Sa riche bibliothèque, consacrée à l'histoire juive et à la diaspora séfarade, fut léguée pour servir la recherche ; constituée en fonds, la Mocatta Library devint un instrument majeur des études juives à Londres, aujourd'hui rattachée à l'University College London [Encyclopaedia Judaica]. Il soutint également des œuvres de bienfaisance touchant aux communautés séfarades de Méditerranée et d'Orient, fidèle à la conscience diasporique qui reliait les Juifs d'Occident à leurs coreligionnaires dispersés.
Son ouvrage sur les Juifs d'Espagne et du Portugal et l'Inquisition demeure un témoignage de l'intérêt érudit que cette élite portait à ses propres racines ibériques [Jewish Encyclopedia]. En lui se rejoignent les deux héritages de la lignée : la prospérité acquise par le négoce des métaux précieux, et la fidélité à une mémoire séfarade que l'on entendait désormais documenter scientifiquement. Frederic David Mocatta fait ainsi le pont entre la mémoire transmise des origines marranes et l'histoire établie par l'archive — préfigurant la démarche même du présent ouvrage.
La trajectoire des Mocatta ne se comprend qu'inscrite dans la trame plus large de la diaspora séfarade occidentale. Leur réussite londonienne fut le produit d'un système de relations s'étendant d'Amsterdam à Livourne, de Bordeaux aux Antilles et au Nouveau Monde, où la « Nation » portugaise maintenait des correspondants, des associés et des parents [Trivellato, 2009]. Cette structure réticulaire, fondée sur la confiance et l'alliance, explique la capacité des familles comme les Mocatta à opérer dans le commerce à très longue distance des métaux et des pierres précieuses.
L'historiographie récente a aussi rappelé, avec nuance, que les milieux marchands séfarades de l'époque moderne furent partie prenante des grands courants du commerce atlantique, sans qu'il faille leur attribuer le rôle disproportionné que certaines représentations leur ont prêté ; les travaux d'Eli Faber et de Jonathan Schorsch ont contribué à rétablir, sur ce point, la mesure documentaire face aux clichés [Faber, 1998] [Schorsch, 2004]. Pour les Mocatta, dont la spécialité demeura le courtage des métaux monétaires au service de la Banque d'Angleterre, le cœur de l'activité relevait de la finance londonienne plutôt que du négoce colonial direct [Encyclopaedia Judaica]. C'est ici que la mémoire familiale et l'archive se répondent : la tradition d'une grande maison séfarade vouée à l'or et à l'argent se trouve confirmée par la documentation institutionnelle, tandis que les contours précis des premières générations restent partiellement conjecturaux.
La postérité des Mocatta se mesure enfin à leur empreinte durable : une firme financière pluriséculaire, une bibliothèque savante, une participation fondatrice à l'histoire juive anglaise, et une lignée d'hommes alliant affaires, piété et érudition. À travers eux, c'est tout un modèle d'intégration séfarade — économique avant d'être politique, communautaire autant qu'individuel — qui se donne à lire [Encyclopaedia Judaica].
De l'exil ibérique des marranes au cœur financier de la Cité de Londres, la lignée des Mocatta dessine l'une des plus belles trajectoires de la diaspora séfarade occidentale. Établie à Londres dès 1671, fidèle pendant plus de deux siècles à la synagogue de Bevis Marks, elle sut conjuguer la réussite marchande la plus aboutie — la maison Mocatta & Goldsmid, courtier en métaux précieux de la Banque d'Angleterre — avec un engagement constant pour l'étude, la défense du judaïsme et la philanthropie [Encyclopaedia Judaica] [Jewish Encyclopedia].
Deux figures résument cet héritage : Moses Mocatta, le négociant devenu défenseur érudit de sa foi, et Frederic David Mocatta, le philanthrope et historien dont la bibliothèque continue de servir la recherche. Entre la mémoire transmise des origines ibériques — par nature fragmentaire et partiellement conjecturale — et l'histoire solidement établie de leur insertion dans la finance et les institutions juives anglaises, les Mocatta offrent un terrain exemplaire pour l'historien de la diaspora. Leur nom demeure attaché à la fois à l'or de Londres et au patrimoine intellectuel du judaïsme séfarade, témoignage durable de la fécondité de l'aventure séfarade en terre britannique [Leroy, 1986] [Trivellato, 2009].