La lignée Massarano appartient à ce monde singulier que fut le judaïsme italien de la Renaissance, et plus particulièrement à la communauté juive de Mantoue, l'une des plus brillantes d'Europe entre la fin du XVᵉ et le XVIIᵉ siècle. Sous le gouvernement des ducs Gonzague, Mantoue devint un foyer où les arts — la musique, la danse, le théâtre — s'épanouirent à un degré rare, et où, fait exceptionnel pour l'époque, des juifs purent contribuer activement à la vie culturelle de la cour [Encyclopaedia Judaica, art. « Mantua »]. C'est dans ce cadre que le patronyme Massarano s'inscrit, associé à des figures de musiciens, de danseurs et d'hommes de spectacle.
Le nom « Massarano » lui-même renvoie vraisemblablement à un toponyme : la localité de Masserano, dans le Piémont, ancien fief épiscopal, source probable d'un patronyme de provenance comme on en rencontre fréquemment dans l'onomastique juive italienne, où le lieu d'origine devient nom de famille [Encyclopaedia Judaica, art. « Names »]. Cette hypothèse demeure une déduction prudente fondée sur la morphologie du nom et sur les usages onomastiques de la péninsule, et non un fait pleinement documenté.
L'objet de ce Grand Livre est de reconstituer, avec la double honnêteté de l'historien et du généalogiste, ce que les archives et la recherche permettent d'établir sur la maison Massarano, et de distinguer rigoureusement ce qui relève du fait documenté, de l'inférence vraisemblable, et de la tradition reçue. Car la mémoire d'une famille de musiciens de cour, dont l'art était par essence fugace — la danse, le chant, la représentation théâtrale —, repose sur des traces fragmentaires : registres ducaux, mentions dans la correspondance, catalogues d'imprimés musicaux et travaux d'érudition postérieurs.
Pour comprendre les Massarano, il faut d'abord saisir l'exception mantouane. La communauté juive de Mantoue, dont les origines remontent au Moyen Âge, connut sous les Gonzague une période de relative tolérance et de prospérité culturelle, malgré les restrictions et les périodes d'hostilité propres au sort des juifs dans l'Italie de la Contre-Réforme [Encyclopaedia Judaica, art. « Mantua »]. Le ghetto ne fut institué qu'en 1612, soit tardivement par rapport à d'autres villes italiennes, ce qui témoigne d'une coexistence plus longue et plus poreuse entre la cour et la population juive [Encyclopaedia Judaica, art. « Mantua »].
Les ducs Gonzague, mécènes passionnés, employèrent des artistes juifs dans des fonctions où le talent primait sur l'appartenance confessionnelle. La cour de Mantoue accueillit ainsi des musiciens, des comédiens et des maîtres à danser juifs, qui contribuèrent à la vie des spectacles ducaux [The Jewish Encyclopedia, art. « Mantua »]. Cette ouverture n'était pas exempte d'ambiguïté : les artistes juifs servaient au plaisir d'une cour chrétienne tout en demeurant soumis aux contraintes imposées à leur communauté. Le cas le plus célèbre demeure celui du compositeur Salamone Rossi, dit « Ebreo », actif à la cour entre la fin du XVIᵉ siècle et les années 1620-1630 [Encyclopaedia Judaica, art. « Rossi, Salamone »].
C'est dans cet écosystème — où l'art juif pénétrait les fêtes et les intermèdes de cour — que les Massarano trouvèrent leur emploi et leur renommée. Selon les travaux des historiens de la musique juive italienne, plusieurs familles juives mantouanes se spécialisèrent dans les métiers du spectacle, et le nom Massarano figure parmi celles que la documentation et la recherche associent à ces fonctions [I. Adler, La pratique musicale savante dans quelques communautés juives en Europe].
La figure la mieux identifiable de la lignée est Isacchino Massarano, dont le nom est transmis par la tradition érudite comme celui d'un juif mantouan qui dansa et chanta au service des Gonzague. La notice familiale qui nous est parvenue le présente précisément ainsi : danseur et chanteur de cour. Cette caractérisation s'accorde avec ce que la recherche établit sur la présence de maîtres à danser juifs en Italie du Nord, métier dans lequel certains juifs excellaient et étaient recherchés y compris par les milieux chrétiens [Encyclopaedia Judaica, art. « Dance »].
La tradition du maestro di ballo juif n'est pas une invention isolée : elle s'enracine dans une réalité historique attestée dès le XVᵉ siècle avec des figures comme Guglielmo Ebreo da Pesaro, auteur d'un traité de danse et danseur réputé au service de plusieurs cours italiennes [Encyclopaedia Judaica, art. « Dance »]. Isacchino Massarano s'inscrirait dans cette filiation professionnelle, où l'art chorégraphique et vocal constituait un service de cour valorisé. Il convient toutefois de souligner que les détails biographiques précis — dates, généalogie immédiate, œuvres — demeurent ténus, et que l'essentiel de ce que nous savons relève de mentions transmises plutôt que d'un dossier archivistique abondant et publié.
Ici l'archive et la mémoire se répondent : la tradition qui fait d'Isacchino un danseur et chanteur des Gonzague est cohérente avec le contexte historique documenté de l'emploi d'artistes juifs à Mantoue, sans qu'on puisse pour autant prétendre à une reconstitution complète de sa carrière. Le statut « probable » s'impose donc en toute rigueur.
La seconde grande figure de la lignée est Solomon — Salomone — Massarano, transmis par la notice familiale comme musicien et compositeur, et présenté comme contemporain de Salamone Rossi. Cette mise en regard est significative : Rossi fut le plus célèbre des musiciens juifs de la Renaissance italienne, instrumentiste et compositeur dont l'œuvre embrasse aussi bien la musique profane à l'italienne — madrigaux, sonates, sinfonie — que la musique liturgique hébraïque, avec son recueil Ha-Shirim asher li-Shelomo (« Les Chants de Salomon »), publié à Venise en 1622-1623, qui appliquait la polyphonie de style occidental aux textes des psaumes et des prières synagogales [Encyclopaedia Judaica, art. « Rossi, Salamone »].
Que Salomone Massarano ait été le contemporain de Rossi situe son activité dans le même milieu mantouan, à la charnière des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, lorsque la musique juive de Mantoue connaissait son apogée. Plusieurs musiciens juifs gravitaient autour de la cour et de la synagogue, et certains participèrent même, selon la recherche, à des entreprises musicales communes, telle la fondation d'une « académie » musicale juive à Mantoue [I. Adler, La pratique musicale savante dans quelques communautés juives en Europe]. Le nom Massarano apparaît dans ce contexte parmi les acteurs de la vie musicale juive de la ville.
Il faut néanmoins rester prudent quant à l'attribution d'œuvres précises à Salomone Massarano : à la différence de Rossi, dont les imprimés sont conservés et catalogués, l'œuvre propre des Massarano ne nous est pas parvenue sous une forme identifiable et largement documentée. Le qualificatif de « compositeur » relève donc ici de la tradition transmise davantage que d'un corpus établi, d'où le statut « transmis » assigné à cette section.
Au-delà des individus, les Massarano illustrent une condition collective : celle des musiciens juifs au service des cours italiennes. Cette profession reposait sur un paradoxe fécond. D'un côté, l'Église et les autorités multipliaient les restrictions à l'encontre des juifs ; de l'autre, le goût des princes pour la musique et le spectacle créait des espaces d'emploi où les talents juifs étaient sollicités, rémunérés et parfois célébrés [Encyclopaedia Judaica, art. « Music »].
La musique juive de Mantoue se distingua par sa capacité à dialoguer avec les formes savantes de la musique italienne. Salamone Rossi en fut l'expression la plus accomplie, mais il s'inscrivait dans un réseau de praticiens — instrumentistes, chanteurs, maîtres à danser, organisateurs de spectacles — dont la notice Massarano nous donne deux représentants [Encyclopaedia Judaica, art. « Rossi, Salamone »]. Ces hommes assuraient les intermèdes des fêtes ducales, animaient les noces princières et, à l'intérieur de leur communauté, contribuaient à enrichir la pratique synagogale.
La recherche musicologique du XXᵉ siècle, notamment les travaux d'Israel Adler sur la pratique musicale savante des communautés juives, a permis de reconstituer ce milieu et d'établir la réalité d'une vie musicale juive structurée à Mantoue, dépassant le seul génie isolé de Rossi [I. Adler, La pratique musicale savante dans quelques communautés juives en Europe]. C'est sur ce socle documentaire que repose, par inférence solide, la compréhension de la place tenue par les Massarano.
La notice qualifie les Massarano d'« humanistes », terme qui mérite d'être précisé. L'humanisme juif italien de la Renaissance désigne moins une école philosophique qu'une attitude culturelle : la maîtrise des langues, l'ouverture aux savoirs profanes, le goût pour la poésie, la musique et les belles lettres, conjugués au maintien de la tradition hébraïque [Encyclopaedia Judaica, art. « Renaissance »]. Mantoue fut un foyer de cet humanisme juif, comme l'illustrent des figures telles que le dramaturge Leone de' Sommi (Yehuda Sommo), auteur de pièces et de réflexions sur le théâtre, lui-même actif à la cour des Gonzague [Encyclopaedia Judaica, art. « Sommo, Judah Leon »].
Que des musiciens-danseurs comme les Massarano aient participé de cette culture humaniste est vraisemblable : leur art exigeait une formation, une fréquentation des formes savantes et une circulation entre le monde de la cour et celui de la communauté. Ils incarnent ce type humain de la Renaissance juive italienne, à la fois fidèle à sa tradition et engagé dans la culture profane de son temps.
Ce monde brillant connut un déclin brutal. En 1630, lors de la guerre de Succession de Mantoue, les troupes impériales pillèrent la ville et le ghetto, et la communauté juive fut expulsée puis décimée, mettant un terme à l'âge d'or de la culture juive mantouane [Encyclopaedia Judaica, art. « Mantua »]. C'est aussi à cette époque que disparaît la trace active de Salamone Rossi, dont on perd la mention après 1628 [Encyclopaedia Judaica, art. « Rossi, Salamone »]. Le destin des Massarano se confond ainsi avec celui de leur ville : l'effacement progressif d'un foyer qui avait porté très haut l'alliance de la musique et de l'esprit.
La lignée Massarano, telle que la documentation et la recherche permettent de l'approcher, se laisse lire comme un condensé de l'expérience juive mantouane à la Renaissance. Deux figures en émergent : Isacchino, danseur et chanteur des Gonzague, et Solomon, musicien et compositeur contemporain de Salamone Rossi. Autour d'eux se dessine un milieu — celui des musiciens juifs de cour — dont la réalité historique est solidement établie par les sources et l'érudition, même si la biographie individuelle des Massarano demeure fragmentaire.
L'honnêteté de l'historien commande de distinguer ce qui est établi (le contexte mantouan, la place des musiciens juifs, l'œuvre de Rossi) de ce qui est transmis ou probable (les détails biographiques propres aux Massarano, l'attribution d'œuvres, l'étymologie du nom). À ce titre, le Grand Livre des Massarano est moins le récit d'une dynastie pleinement documentée que le portrait, sobre et fidèle, d'une famille emblématique d'un moment où le judaïsme italien sut conjuguer fidélité à la tradition et participation aux arts de son temps — avant que la catastrophe de 1630 n'en disperse la mémoire.